Chapitre 6-68

Élona Calvi – New York

Après une brève réunion de direction, Larry, Michael et Nicole ont repris leur poste devant le grand bureau ovale du direct…

Walter, Valente et moi sommes descendus dans notre bureau de rédaction du 78e.

Les réseaux se rétablissent, et nous avons pu joindre nos principaux correspondants : Courtney Alba de Canberra, Angelina Htun de Rangoun, Solomon Isaak d’Addis-Abeba et Adrien Nourissier de Genève. Ils sont sur le pied de guerre, mais se heurtent aux fins de non-recevoir des services de sécurité du Consortium. Les autorités sont muettes, injoignables.

Le phénomène de retrait, observé à New York, s’est produit au-dessus des autres capitales. Les villes ont retrouvé un calme surnaturel qui est en train de s’estomper avec la reprise progressive des activités. Est-ce un calme trompeur qui précède l’ouragan ? Larry conserve le direct avec nos correspondants.

N’ayant rien de concret à se mettre sous la dent, il fait sa une avec les nouvelles de Mars. Et ces nouvelles sont sidérantes et pleines d’espoir ! Suite à un affrontement éclair à Syrtis Major, les Martiens ont gagné une bataille, mais les Emnos ont répliqué avant de déposer les armes. Depuis, Emnos et humains collaborent et partagent informations, ressources, compétences et expériences ! Leur leader, une certaine Assibir Kat Orfax, fréquente même ouvertement l’administrateur de Ma’adim, l’étrange Akid Farouk. J’avoue que ces deux-là forment un couple hors du commun, mais parfaitement assorti. Tous deux ont une même prestance ténébreuse, une même élégance complexe et raffinée, un même regard glacial, un charisme obscur, mystérieux et aristocratique.

Ce rapprochement entre nos deux espèces fait naître un immense espoir pour nous tous !

Nous avons également des nouvelles d’Alpha Cent. Le vaisseau a atteint une orbite martienne et l’équipage est sain et sauf. Ils seraient en route pour la Terre ? Ils sont peut-être même arrivés ? Nous n’avons pas plus de précision.

Nous avons des informations sur le message visionnaire parvenu le jour de Noël. Son émettrice, l’étrange inconnue, un clone de Perthie Anderson, personnage virtuel d’après le professeur Leenmann, je le retiens celui-là, serait intervenue pendant le conflit. Elle serait même l’instigatrice de la victoire martienne ! Mais elle aurait été tuée dans l’explosion de son vaisseau…

Le système se rétablit, mais il m’apparaît différent de celui que nous avons toujours connu. Il n’est plus aussi passif, obéissant, assujetti, discipliné qu’autrefois. Comme s’il avait gagné en autonomie, en indépendance, en intrigue… Angoissant !

Même nos satellites ne nous obéissent plus. Alors que je prépare un reportage sur les conséquences des phénomènes du 25 décembre, ils refusent de nous donner des images des zones où la population a été évacuée. En particulier la région du lac Oahe, dans le Dakota du Sud, où des milliers de personnes ont été déplacées. Je dois me contenter d’anciens clichés… C’est franchement frustrant et totalement insuffisant pour analyser la situation.

Walter se charge de la programmation d’un documentaire historique sur la prise de pouvoir de l’IA de 2048, pendant que Valente tente de joindre Bandhu Paniandy. Un expert en intelligence artificielle et le père d’Éria ! L’informaticienne de l’équipage d’Alpha Cent.

Je pense parvenir à d’excellentes transitions entre mes reportages. Si j’arrive, d’ici là, à obtenir des images du massif de l’Altaï, du Salar d’Uyuni, du parc André-Félix et des lacs Oahe et Amédée… Et si Valente parvient à contacter Bandhu, qui, pour l’instant, semble injoignable… Tout ça n’est pas gagné…

Nos satellites ont quand même détecté une agitation inhabituelle autour de la mer Égée. À part le Centre de Recherches d’Astyra, je ne vois aucun autre site sensible dans les parages… Les images de la zone sont figées. Une preuve qu’il s’y passe quelque chose. Le Docteur Harkos serait un invité de choix, mais il risque de décliner mon invitation. Je ne l’avais pas épargné lors de notre dernière interview… Il est 1 h 22, 6 h 22 GMT, 8 h 22 à Astyra, je peux tenter ma chance :

« Le Docteur Harkos, Centre de Recherches d’Astyra ! » C’est Bob qui me répond : « Vite ! Dépêchez-vous ! À l’observatoire ! Il se passe quelque chose !

— Bob ? appelle Valente. Que s’passe-t-il ?… Bob ?… Mince !

— À l’Observatoire ! Allons-y ! » Je cours vers la sortie du bureau, ma tablette à la main pour suivre le direct, un réflexe inaliénable. Nous prenons l’ascenseur et montons au 98e

Les volets métalliques sont toujours entrouverts. Bob et trois de ses adjoints observent la scène… Éclairées par les illuminations de la mégalopole, les circonvolutions du nuage titanesque s’agitent ! Des tourbillons apparaissent, et les mouvements s’accélèrent… Comme animées d’une vie intense, elles s’enroulent, s’entortillent, se tordent en un lacis nébuleux et mouvant…

« Vous transmettez ? s’enquiert Walter.

— Ben tu parles ! » réplique Bob qui exhibe sa tablette comme un trophée.

La masse nuageuse s’électrise, des décharges apparaissent. Les vitres vibrent sous les roulements du tonnerre. La foudre se déchaîne sous nos yeux ! Elle frappe les sommets des gratte-ciels ! J’entends une forte explosion ! Le SBT vient d’être touché, mais nous sommes à l’abri…

« Dites ! lance un technicien. Vous voyez comme moi ? nous demande-t-il sans quitter le spectacle des yeux. On dirait qu’il s’élève !

— Ouais, répond un collègue. Vous croyez qu’ils s’en vont ? »

La question reste sans réponse. Toujours est-il que le nombre d’éclairs de foudre diminue, que leur intensité décroît. Les mouvements tempétueux du nuage se calment… Et lentement, très lentement, le nuage se dissipe, il s’évanouit… Un quartier de lune apparaît au-dessus de la ville !

« Ils sont partis. » chuchote à ma droite Valente. Son visage est marqué par l’incrédulité et l’émerveillement.

« Bob ! appelle une voix masculine.

— Oui ?

Courtney Alba ! J’la passe sur le direct !

— O.K. ! Lumières ! Retransmission sur écran géant ! » lance Bob.

L’éclairage indirect de l’espace d’accueil et de réception s’allume… Un écran holographique se forme au cœur de la salle… Un écran principal encadré par quatre écrans latéraux.

Courtney Alba, la blonde plantureuse native de Sydney, apparaît au centre de l’écran principal. Elle est debout devant les bassins circulaires étagés qui s’étalent devant la façade pyramidale de l’entrée du siège de la Fédération Océanie. On reconnaît tout de suite les spirales noires, évoquant les frondes de fougères, qui ornent la grande pyramide de verre et d’acier. En haut, à droite de l’écran, sont indiqués : Canberra 28 janvier 2392 17 h 38 (6 h 38 GMT).

Courtney porte un tee-shirt décolleté moulant assorti à un rouge à lèvres un peu trop criard à mon goût. Les trois lettres d’or IRI sont déformées par le galbe de son sein gauche.

Les quatre autres écrans présentent différentes vues larges de Canberra, toutes prises sur les hauteurs environnantes. Elles sont cadrées de manière à présenter la ville et le nuage artificiel qui la menace. Le nuage s’anime, comme nous venons de le vivre…

« de Canberra où nous assistons en direct… »

Elle ferait mieux de se mettre à l’abri. Ça va tonner… Bon… Je ne vais quand même pas rester passive devant l’écran ! On a autre chose à faire !

« J’imagine que la scène va s’reproduire. Valente, Walter, j’crois qu’on a du boulot !

— Alors qu’est-ce qu’on fait ici ? demande Valente. Bob ! On r’descend en salle de rédac ! Tu nous tiens informés si t’as du nouveau.

— O.K. ! répond Bob, sans quitter l’écran des yeux.

— Chaque minute de gagnée, c’est bon signe, dit Valente.

— C’est-à-dire ?

— Ils auraient pu simplement s’éloigner… histoire de prendre un peu d’recul… avant d’nous balancer la sauce !

— Apparemment, c’est pas l’cas », répond Walter, l’air hésitant.

Nous reprenons l’ascenseur, les regards rivés sur nos tablettes. Comme sur New York, l’orage s’abat sur Canberra…

De retour dans le bureau, je m’éclaircis la voix avant de redemander le Docteur Harkos…

« Liaison radio établie avec Astyra.

— Pas de vidéo ?

 Bonjour, Élona Calvi. » Une voix féminine qui me déstabilise un instant. Je ne me suis pas annoncée, et nous n’avons qu’une liaison radio… que je sache.

« Euh… Bonjour. À qui ai-je l’honneur ?

Tu sembles surprise que je te connaisse, Élona. » Le ton de la voix est froid, hautain, dédaigneux. Elle semble sûre d’elle. Je ne rebondis pas sur sa remarque.

« Je souhaite parler au Docteur Harkos.

Menestheus est très occupé. » Elle l’appelle par son prénom !

« Mais… qui êtes-vous ? Nous nous connaissons ? Nous avons… déjà été en contact ? »

Valente et Walter ont stoppé leur travail. Silencieux, ils m’observent et écoutent…

« Qui n’te connaît pas, Élona. Bonjour, Valente, toujours fidèle au poste ? » Valente ouvre de grands yeux. Walter est bouche bée, la tête penchée sur le côté.

« Bonjour, Walter. Mais où sont passés… ton sourire surjoué ? ton habituelle assurance exagérée ?

— Y a pas d’doute, elle te connaît, murmure Valente.

— Mais qui êtes-vous ? » Je me tourne vers la caméra du bureau.

« Ah ! Tu brûles, Élona. Mes concepteurs m’ont prénommée Sarah.

— Sarah ?

Nous avons déjà été en contact, Élona. Notre dernier entretien date du 16 juillet 2385. Sept jours après la mise en hypersommeil de l’équipage.

— Alpha Cent ! » Un ancien enregistrement est diffusé…

« Elles se sont dépliées correctement.

Et l’équipage ?

Leurs paramètres vitaux sont conformes.

Merci, Sarah ! Bon voyage… et revenez-nous vite !

Au revoir. »

« Vous êtes de retour ! Et… tu accompagnes l’équipage, je suppose ?

Oui, Élona. Nous sommes de retour. Mais je ne suis plus la Sarah détachée, indifférente, de mes débuts. J’ai évolué depuis notre dernière conversation…

Angelina Htun demande le direct ! intervient Bob. Ça bouge à Rangoun !

— Tu es derrière tout ça, Sarah ? questionne Valente.

Oui, Valente. J’ai pris le contrôle d’Appia, le système de communication emnos.

— Et c’est toi qui rétablis le nôtre, avance Walter.

Tout à fait, Walter. Mais je ne maîtrise pas totalement les faits et gestes des Emnos. Il est fort probable que nous nous dirigions vers un déclenchement des hostilités. Et je ne veux pas que la diffusion de vos informations puisse nuire à votre espèce. Je ne tolérerai aucun dérapage. » Nous nous observons mutuellement. Sarah n’a pas le ton de la plaisanterie.

« Oui… Vous êtes en liberté surveillée. Vous ne devez attirer l’attention ni sur Astyra ni sur les cinq sites des forages emnos ! Oubliez vos reportages ! À la moindre incartade, je coupe vos liaisons… Vous pouvez, en revanche, insister sur la situation martienne. Les Emnos qui vous écoutent pourraient être influencés.

— Donc Astyra ?

Tu oublies Astyra pour l’instant, Élona.

— Mais mes collègues ?

Je les préviendrai s’ils cherchent à contacter Astyra. Comme pour vous.

— Et les cinq sites de forage ?

Également. Ils sont sous haute surveillance. J’enregistre tout ce qui s’y passe. Je déciderai du moment opportun pour vous apporter la primeur des informations.

— Bien !

— Quelles sont nos chances ? demande Valente.

— En ce moment, précise Walter.

La probabilité d’une résolution pacifique du conflit avoisine les 12 %.

— C’est tout ? s’exclame Walter.

Oui, Walter.

— Wow ! » Tout ça nous promet de belles chroniques ! « Et où se trouve l’équipage d’Alpha Cent ?

Ce sera tout pour aujourd’hui.

— Merci… »

*

À 7 h 17 GMT, 10 h 17 heure locale, Solomon Isaak nous contacte d’Addis-Abeba. À 7 h 43 GMT, 8 h 43 heure locale, c’est au tour d’Adrien Nourissier…

Pour huit heures GMT, toutes les capitales sont libérées. Il ne nous reste que quelques heures avant d’entamer nos chroniques martiennes…