2.2.3
Mars, Syrtis Major, Quartier résidentiel de Nili Patera, résidence de Gregor Mac Callen. La même chambre au décor sobre. Ève, debout face à la baie vitrée, réfléchit un instant, sa silhouette argentée reflétant la lumière naissante. La combinaison miroir épouse parfaitement ses mouvements, amplifiant l’éclat diffus de l’aube martienne.
Elle tend la main vers la robe blanche éthaïre suspendue près du lit. L’étoffe, légère et presque irréelle, semble vibrer d’une énergie subtile, comme si elle attendait de fusionner avec sa nouvelle porteuse. Un instant d’hésitation s’empare d’Ève, son regard glissant une dernière fois sur le ciel de Mars, désormais d’un orangé vif, annonçant un jour prometteur.
Ève
« Sarah ! Enregistrement… Cela s’est produit dans la nuit du 3 au 4 avril 94. Une voix, douce et familière, a traversé mon sommeil comme une caresse : ‹ Ève ! Tu viens jouer avec moi ? › C’était Thomas. Pas le Thomas que j’avais vu sombrer dans le sommeil de sa mutation, mais celui d’avant, rieur, lumineux, celui qui barbotait joyeusement à mes côtés dans l’eau. Son ton avait cette insouciance enfantine qui rendait chaque mot aussi léger qu’un éclat de rire.
Cette fois, rien ne ressemblait à ce que j’avais ressenti avec Jade. Pas de malaise, pas de poids sombre, juste une onde d’euphorie qui montait en moi comme un éclat de lumière. C’était une joie pure, une allégresse irrépressible qui semblait vouloir éclater à chaque battement de mon cœur. Je fermai les yeux et me concentrai sur cet appel venu d’ailleurs…
En un instant, le monde autour de moi s’effaça, remplacé par un brouillard laiteux, épais et enveloppant. Je marchai à tâtons, guidée par une force que je ne cherchais même pas à comprendre. Puis, lentement, le voile de brume se déchira.
Devant moi, Thomas m’apparut, rayonnant. Il était assis au centre d’un grand bassin, l’eau montant jusqu’à sa poitrine. Son visage était illuminé d’un sourire éclatant, ses yeux pétillants d’une vie nouvelle. Autour de lui, un ballet d’arabesques miroitantes dansait à la surface, projetant des éclats irisés qui semblaient s’accorder à son rire silencieux. Derrière lui, une cascade scintillait, mêlant l’eau et la lumière dans un spectacle d’une beauté hypnotique. C’était comme si le monde entier avait été recréé, juste pour ce moment.
‹ Coucou ! me dit-il, sa voix légère comme une brise. Tu viens ?
— J’arrive, Thomas. ›
Je n’éprouvais ni chaleur ni humidité. Tout semblait irréel, comme une illusion que je n’osais effleurer. Je n’étais plus dans le monde que je connaissais, mais dans un univers né de son imagination, un espace façonné par ses rêves, ses pensées.
‹ Regarde ! › s’exclama-t-il soudain, l’excitation dans la voix. Avant même que je ne puisse réagir, un bourdonnement sourd se fit entendre, suivi d’un grondement qui fit vibrer l’air autour de nous. Un geyser jaillit alors entre nous, brisant l’air en un éclat cristallin. Je levai les yeux vers un ciel d’une blancheur éclatante, aveuglante, où l’eau retombait en mille paillettes glacées, brillantes comme une cascade de diamants.
‹ T’as vu ? C’est beau ! › Thomas était fasciné, ses yeux brillants d’émerveillement, comme s’il contemplait un univers nouveau et mystérieux.
Je hochai la tête, partagée entre fascination et la conscience que tout n’était qu’artifice.
‹ Tu sais… où tu es ? › demandai-je, avec une note de tendresse.
Thomas haussa les épaules, les yeux vagues, comme perdu dans un rêve doux dont il redoutait l’éveil.
‹ Non, répondit-il, absorbé par le rêve qu’il semblait poursuivre.
— Papa et Maman s’inquiètent. T’as pas envie d’rentrer ? demandai-je doucement, une pointe d’inquiétude me traversant malgré la magie de l’instant.
— Non ! J’veux rester ici ! › dit-il, déterminé, sans me regarder.
Je me sentis envahie d’une étrange tristesse, mais je le comprenais. Ce lieu, ce rêve, lui offrait une liberté qu’il ne voulait pas quitter.
‹ Tu sais, Thomas, ici t’es chez toi. Tu pourras revenir quand tu voudras. ›
À ces mots, il tourna enfin les yeux vers moi, m’observant avec une lueur de curiosité.
‹ Ah ? › demanda-t-il, son intérêt éveillé.
Je le fixai, mes pensées se bousculant alors que je cherchais les mots justes.
‹ T’as changé, tu sais. Maintenant, t’es comme moi. Et il y a Mel, Adam, et Jade. ›
Il sembla perplexe, un léger froncement de sourcils marquant son visage.
‹ Tu parles sans bouger ta bouche ? Et c’est qui, Mel, Adam, et Jade ? ›
Je lui souris, espérant que mes paroles résonneraient en lui comme une douce évidence.
‹ Tu vas bientôt les connaître. Ici, je parle sans ouvrir la bouche, tout comme toi. Je suis venue pour te guider, te montrer le chemin. ›
Un silence s’installa entre nous, et je vis ses yeux se perdre dans l’infini autour de lui. Il semblait réfléchir, tenter de saisir le sens de mes mots.
‹ Le chemin ? Pour aller où ? › murmura-t-il, son regard dans le vide.
Je n’avais pas de réponse simple. Je n’avais jamais eu de réponse toute faite pour ce genre de question. Mais je savais qu’il devait comprendre par lui-même.
‹ Pour rentrer à la maison.
— Mais j’veux pas rentrer ! › protesta-t-il, une moue de défi sur le visage.
Je sentis l’instant se suspendre autour de nous. Mon rôle de guide était de raviver cette petite étincelle, le déclic qui, dans le tumulte de la métamorphose, permettait de retrouver le chemin vers la réalité. Mais Thomas n’était pas prêt à quitter ce monde onirique, et l’esprit d’un enfant peut être aussi obstiné qu’une étoile filante refusant de s’éteindre. La patience serait ma seule alliée, je le savais. Il finirait par se lasser, par accepter l’idée de revenir.
Il jouait toujours avec l’eau, une main formant une cuillère délicate, recueillant le liquide qu’il manipulait comme une pâte malléable. Il la façonnait en une sphère éphémère qu’il faisait passer de main en main avant de la jeter dans l’air, où elle se dissipait instantanément en vapeur. Ce spectacle, aussi fascinant que doux, ne semblait pas lui suffire.
‹ T’as pas envie… de voir de la vraie eau ? ›
Il haussa un sourcil, visiblement interloqué.
‹ De la vraie eau ? ›
Je fis un léger signe de tête, m’efforçant de faire résonner ma voix avec cette note de certitude, comme si la vérité s’imposait tout naturellement.
‹ Oui.
— Pourquoi ? C’est pas de la vraie eau ? ›
Je marquai une pause, cherchant les mots justes, sachant que l’idée de “réalité” était aussi fluide et incertaine que l’univers qu’il venait de créer autour de lui.
‹ Non, Thomas, ce n’est pas de la vraie eau. ›
Il resta un moment immobile, scrutant le paysage qui l’entourait, ses yeux cherchant une faille, un indice. Il sembla soudain réaliser qu’un détail échappait à l’harmonie du lieu, quelque chose d’insaisissable. L’air autour de nous se chargea d’une tension douce, presque imperceptible. Et puis, dans un frémissement, le monde qu’il avait construit se mit à se dissiper, ses contours se brouillant dans une brume légère, comme un rêve qui s’échappe au matin.
Je vis ses yeux s’élargir, l’incrédulité se peindre sur son visage, et il tourna la tête vers moi, sans comprendre, comme un enfant qui découvre une vérité qu’il n’a pas encore les mots pour nommer.
‹ Tu vois, maintenant ? dis-je d’une voix plus douce. Allez ! Viens, Thomas, on rentre à la maison. ›
Ses doigts se tendirent vers moi, hésitants au début, puis décidés. Je pris sa main, soulagée, un poids en moins sur le cœur. Il m’avait suivie, enfin. Ma tâche était accomplie, du moins pour le moment. Voilà, Sarah ! Ce sera tout pour aujourd’hui ! »
