Enveloppés dans le chaps, nous sommes tous les six harnachés sur les fauteuils de la cabine du chawk. Kalept et Uirni se sont enfermés dans le cockpit.
« Les jeunes ! Nous voici dans Sété. Vous pouvez prévenir vos parents, ils recevront les messages d’ici une petite heure.
— Super ! réagit Jade. On arrive dans combien de temps ?
— D’ici… une heure quarante.
— On peut… sortir maintenant ? C’est bon ? demande Thomas.
— Non ! Attendez quelques minutes.
— Bien, M’dame ! réplique Mel.
— Profitez-en pour rassurer vos parents. Encore quelques jours, Éoïah.
— Je sais.
— Maman ! Papa ! Tout va bien ! Vous nous avez trop manqué ! J’ai hâte d’être dans vos bras ! Et c’est pour très bientôt ! Dans moins d’une heure ! Maman, Papa, je vous aime ! » Le message télépathique envoyé, je repars dans mes pensées contemplatives… rapidement coupées par Thomas :
« C’est fait ! Et maintenant ? Kalept ? C’est bon ? On peut y aller ? » La patience n’est vraiment pas son fort. Thomas n’est pas mon p’tit frère pour rien. Nous devons avoir un défaut de conception, l’option patience a été zappée.
« Alors, restez près du chawk. Et n’allez pas vers la distorsion !
— O.K. ! T’inquiète ! » répond Thomas.
Je libère mon esprit, qui traverse le chaps, et l’astronef… En plein vide sidéral, vide tout à fait relatif, nous nous retrouvons, tous les six, à escorter le vaisseau d’Irod. La distorsion, derrière nous, n’est pas encore refermée. Le trou de ver est auréolé d’un halo lumineux de plusieurs images fantômes de Karta Seki, la galaxie que nous retrouvons après les trois ans passés dans le système d’Abdès. Une galaxie, devant nous, qui n’est encore qu’un gros point brillant. Mel me tend une main, je m’approche et la saisis doucement.
« Maintenant qu’on est dans Sété, remarque Jade, ben… faudrait qu’on trouve un nouveau Jèmaté.
— C’est vrai… mais y a pas le feu. On verra ça plus tard. Quand on sera rentrés. »
Comme sous l’effet d’un puissant courant d’air, je suis bousculée en avant ! Un flux d’astroparticules nous dépasse. Elles ralentissent, avant d’inverser leur déplacement. Elles sont maintenant aspirées, et le champ d’énergie associé nous éloigne du vaisseau qui poursuit sa course folle… Je me retourne à temps pour assister à l’effondrement du trou de ver : il se concentre en un point, et, dans un extraordinaire flash, l’espace retrouve ses dimensions.
Le calme revenu, nous rattrapons le vaisseau qui s’est retourné pour amorcer la décélération. Voir Éoïah et Adam collés l’un l’autre, me donne envie d’embrasser Mel… Un baiser volé, rapide, qui le surprend. Je lui souris, et réintègre mon corps. De retour dans l’habitacle, je me retrouve écrasée par la décélération, et ballottée sous de fortes vibrations. La désagréable sensation se poursuit quelques minutes, avant de s’atténuer. Le chaps se rétracte sur lui-même et disparaît.
La porte du cockpit s’ouvre. Kalept a retiré son casque.
« Vous pouvez venir.
— On garde nos casques ? demande Éoïah.
— Ce n’est plus la peine. Mettez-vous à l’aise.
— Aaahh ! » soupire Jade, imitée par Thomas. Je déclenche l’ouverture de ma visière, dégrafe le double harnais, et retire le casque que je pose au plancher. Je m’étire, avant de coiffer mes longs cheveux roux en chignon négligé, pendant que Mel m’observe et sourit. Nous nous levons pour rejoindre le cockpit.
Éthaï, en approche, est reconnaissable à la teinte violacée de ses océans. La rentrée atmosphérique est rapide et sans mauvaise surprise. Une masse nuageuse recouvre l’océan des Narkèses, mais la côte est parfaitement dégagée. J’aperçois les sombres étendues des Saxies Gemiès et les immeubles scintillants de Nakou Éti, la tour Alkyléa, la tour Aktar, la tour Orsep. Nous rentrons au bercail !
« Le chawk est pris en charge par les traqueurs ! Nous arrivons ! » couine Uirni. L’astronef atterrit en douceur sur une plate-forme circulaire, et j’entends le claquement métallique des systèmes d’arrimage. L’appareil est entraîné vers un sas de décontamination. Je sens nos parents tout près, tendus, angoissés, fébriles.
« Maman ! Papa ! Nous avons atterri ! Le temps de passer à la décontamination, et nous sommes avec vous ! Je vous aime ! »
Le chawk s’immobilise. Uirni se lève et déclenche l’ouverture du vaisseau : la passerelle descend avec des sifflements… et des grincements… toujours aussi inquiétants.
« Oh là là ! Uirni ! C’est désagréable ! grimace Thomas.
— Va falloir faire quelque chose ! conseille Mel.
— Tu repars tout de suite ? demande Éoïah.
— Tout à l’heure.
— Tu rentres sur Irod ? interroge Thomas.
— Non ! Je pars pour Iriseth. Je dois passer prendre des compatriotes avant de rentrer.
— Est-ce qu’on te reverra ? demande Jade.
— Probablement pas. Mais qui sait ?
— Quoiqu’il en soit, nous te souhaitons une longue vie, et beaucoup de bonheur !
— Bonne continuation à vous ! Et plein de succès pour vos futures aventures ! Que la chance soit avec vous !
— Et avec toi, Uirni ! Et encore merci pour ton accueil, et l’accueil des tiens ! Kabal, Uirni !
— Nous sommes attendus, coupe Kalept. Uirni… à bientôt ! Venez, les jeunes… »
Avec de grands signes de la main, nous le quittons pour passer par un nouveau sas de décontamination… qui nous conduit devant Atiep et son équipe. J’ai encore l’impression qu’ils ont rapetissé ! Nous grandissons tellement entre chaque formation. Atiep, la mine réjouie, inspecte les informations de notre voyage.
« Kalept ! Rebonjour ! Ton recalage temporel est correct. Rebonjour, vous tous ! Oh ! Vous nous préviendrez quand vous aurez terminé votre croissance, ajoute-t-il en nous examinant de la tête aux pieds.
— Tout s’est parfaitement déroulé, répond Kalept.
— Très bien. Vous pouvez rentrer.
— Suivez-moi », ajoute Kalept. Nous ne l’avons pas attendue. Nous avançons déjà sur le tapis roulant. Thomas et Jade sont devant, ils courent.
« N’oubliez pas ! Pas d’exubérance devant vos parents ! Ne faites pas l’étalage de vos apprentissages, vous les affoleriez. Un simple résumé, sobre et retenu, devrait largement suffire. »
Mon cœur bat la chamade, les retrouvailles imminentes me procurent une excitation si forte, que j’ai besoin de la partager avec Mel. Besoin d’être près de lui, besoin du contact de sa main que je serre fort dans la mienne. Le couloir se courbe, le hall apparaît. Ils sont là, ils nous attendent, en compagnie de Lepte et de Septier. Sous des cris de joie, Jade et Thomas se jettent dans leurs bras. J’ai presque la taille de mes parents ! Mel et Adam sont aussi grands que leurs pères ! D’intenses émotions se bousculent, je suis envahie de sentiments d’épanouissement, de joie, qui déclenchent des pleurs incontrôlables. C’est si bon de retrouver leur contact !
« Papa… je t’aime !
— Moi aussi, ma chérie, je t’aime !
— Maman ! C’était si long… »
