Chapitre 5-27

Élona Calvi – New York

Voilà, c’est plié ! Bouclé pour demain ! Nous pouvons quitter notre bureau de rédaction du 78e étage du building SBT, le Siris Black Torch, un gratte-ciel de 99 étages et 412 mètres de hauteur ; sans compter les nombreux pylônes et antennes qui donnent à l’édifice une allure d’immense flambeau.

Le bâtiment, situé à l’angle de la 7e avenue et de la 14e rue de Manhattan, est le siège d’IRI, une filiale du groupe SIRIS. Nous émettons 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an… et un de plus pour les années bissextiles.

Je suis avec deux collaborateurs masculins, Walter Gryzka, un jeune loup aux dents longues, et Valente Baldato, un précieux collègue de 54 ans qui, en trente ans de journalisme, possède un réseau de connaissances inouï. En liaison avec nos correspondants du monde entier, et de Mars, nous avons passé la soirée à préparer ma chronique de demain. L’incontournable chronique de 8 heures, 12 heures GMT.

Pour demain matin… ou plutôt pour tout à l’heure, nous n’aurons rien de croustillant à offrir. Moi qui aime quand ça bouge, quand ça saigne, quand la machine s’emballe, quand les évènements se succèdent, dérapent ! Plus que tout, j’aime la pression, les coups de speed, le stress des deadlines, l’agitation, la fébrilité, la sensation d’être survoltée !

Aucun accident, aucun incident n’est à déplorer… du moins pour l’instant. Nous n’avons rien à nous mettre sous la dent…

Le respect des traditions des minorités ethniques ou religieuses, la liberté d’expression, la dynamique de cohabitation, le dialogue, l’harmonie, tous ces facteurs que la Confédération sait si habilement instaurer, ont fait fléchir les tensions. Aucun conflit n’est à signaler ni même à craindre dans un futur proche.

Il y a bien la recrudescence des discours religieux, la prolifération des prédicateurs, des bonimenteurs qui se multiplient comme les pains de la parabole… Des prédicateurs de fin du monde qui, comme toujours, agitent leurs épouvantails… De beaux parleurs qui se sont toujours trompés… jusqu’ici tout au moins.

Les gens ont vraiment besoin de s’occuper l’esprit… Mais j’ai déjà abordé le sujet, un sujet récurrent, celui de la fièvre apocalyptique, avec le professeur Leenmann… Le professeur Leenmann… Je n’ai pas besoin de le prier celui-là ! Il accepte de débarquer au pied levé dans nos studios, toujours volontaire pour montrer sa tronche de psy à la mords-moi-le-nœud sur les écrans…

Nous n’allions tout de même pas présenter un documentaire sur les traditions culinaires des indigènes de Pétaouchnok… ou un reportage à l’eau de rose sur les rumeurs des histoires de cul des people ! Tout ça n’est pas notre tambouille !

Ma chronique est un vecteur d’émotions, de sensations. Il nous faut un véritable travail journalistique avec du souffle, du rythme, de l’action, de la force émotionnelle… Notre auditoire doit rester scotché à mes lèvres, tendu, ébloui !

Comme aucune catastrophe naturelle n’est venue pimenter les actualités, comme aucun phénomène climatique inhabituel n’est annoncé… Comme tout est calme… demain, nous commencerons une nouvelle rubrique sciences et high-tech consacrée à l’aventure spatiale.

Le rendez-vous, hebdomadaire, aura son premier point d’orgue le 24 octobre, à l’occasion du vingtième anniversaire de la réception du deuxième message extraterrestre. Gregor Mac Callen, un astrophysicien du Q.G. martien de Syrtis Major, vient enfin d’accepter notre proposition ! Il sera notre nouveau correspondant. Cela permettra de tenir en haleine nos auditeurs jusqu’au retour du vaisseau Alpha Cent dont l’arrivée est prévue d’ici trois mois.

« Déjà 1 h 3 du matin ! Je n’pourrai jamais attraper la navette d’1 h 15… Je prendrai la suivante… La nuit sera courte !… Peut-être devrais-je rester dormir ici… Probabilités d’arriver à temps pour prendre les navettes pour Atlantic City ?

Navette de 1 h 15, 0 %. Navettes suivantes, 100 %.

— Quelle heure, la prochaine ? » Je sors du bureau la première.

« 1 h 45.

C’est jouable.

— Tu n’veux pas rester avec nous ? me propose Valente.

— Et mon jogging matinal sur la promenade ? » Courir le long de la plage et voir le soleil se lever sur l’Atlantique… je ne raterais ça pour rien au monde !

« Et ici ? T’as qu’l’embarras du choix !

— Ah ! » Je grimace. « C’est pas pareil. Ici, j’arrive pas à décompresser.

— Oh ! La mauvaise foi ! s’exclame Walter.

— Allez ! J’vous laisse ! » Je lance un clin d’œil et un sourire en coin.

« À t’à l’heure !

— Bonne nuit ! »

Le couloir de l’étage est désert. Les murs blancs sont habillés de tableaux abstraits. Sans jeter un regard sur les écrans allumés qui diffusent notre chaîne en continu, je m’avance vers les quatre cages d’ascenseurs, et pénètre dans la première qui s’ouvre devant moi. Elle est vide.

« Navette pour Atlantic City ! » Je vais être automatiquement dirigée vers l’aéroport d’où partira la prochaine navette. La double porte métallique se referme, et la cage vitrée entame la descente…

Orientée au sud, elle offre, la nuit, un vaste panorama de lumières rayonnantes. Les écrans géants qui scintillent, et les milliers d’immeubles et leurs somptueux habillages lumineux.

Entre les perspectives des 6e et 7e avenues, j’ai une vue imprenable sur Greenwich Village, les gratte-ciel du sud de Manhattan, l’Hudson River, Brooklyn, le pont Verrazano-Narrows, que je devine au loin, et la baie…

Cela fait quelques années maintenant que j’assiste, quatre jours par semaine, à ce spectacle enchanteur, féérique, fabuleux. Mais je ne me lasse pas de ce théâtre de lumières, de cette véritable symphonie multicolore à ciel ouvert.

Suspendue entre ciel et terre, songeuse devant les lumières de la nuit new-yorkaise, je suis surprise par l’arrêt brusque de l’ascenseur !

Bousculée, j’ai, pendant une fraction de seconde, la désagréable sensation d’un réveil brutal ! Comme sous le souffle violent de quelque divinité… la ville entière est subitement plongée dans les ténèbres !

« Aïe ! » Je viens de me pincer l’avant-bras, je ne dors pas.

Soudain apparaissent, çà et là, un, deux, trois, quatre, cinq foyers… J’assiste, stupéfiée, à l’embrasement d’immeubles !

Alors que me parviennent des grondements d’explosions assourdis, je comprends qu’il s’agit des navettes qui, comme des masses inertes, retombent sur la ville ! J’aurais dû me trouver dans l’une d’elles !…

Sidérée, dans l’incompréhension la plus totale, mon regard passe du rougeoiement d’un incendie à l’autre… Des colonnes de feu, des tourbillons de flammes, des flots de fumée, s’élèvent de la métropole !

Je viens de passer la soirée avec des correspondants du monde entier… Est-ce une panne générale, une première ?… Une attaque ?… De qui ? Pourquoi ? Tout allait bien… Rien ne laissait présager une telle catastrophe… Il faut que je remonte à tout prix !

« Je remonte !… Je remonte ! » J’insiste un ton au-dessus.

« Je remonte !… Je veux remonter ! »

Peine perdue… personne ne peut m’entendre. Je suis seule, bloquée ici entre ciel et terre, témoin privilégiée du chaos qui vient de s’abattre sur New York !

Maudite vessie, j’aurais dû passer aux toilettes avant de prendre ce foutu ascenseur…