Chapitre 7-35

7.1.3 KRIEMN

Ève

Mains dans la main, nous nous sommes projetés vers notre Jèmaté… Un balcon avec une vue imprenable sur l’éperon d’Orion !

Nous avons abordé le système binaire familier d’Aporéa et d’Énoria, avant de nous propulser vers Itarh. L’étoile autour de laquelle orbite la planète géante Koruhl. Affath, l’étoile des Emnos, est tout près ! Un point lumineux qui nous appelle, nous attire vers l’inconnu, vers l’interdit… qui ne l’est plus. Nous avançons vers l’étoile… pour stopper un instant près d’une géante gazeuse. Le temps de repérer la troisième planète du système…

Une planète gibbeuse aux océans qui virent du bleu-vert au rouge à l’équateur. La zone rouge se prolonge même dans la partie obscure, le côté gauche. La bioluminescence dont Origni nous a parlé. Un étrange point blanc, aux contours violets, luit dans la nuit. Dans la partie diurne, je reconnais la côte orientale de Gor Aepex et la grande île Alaktor. Le point blanc correspond à l’île Cherfax.

« Je croyais que la cachette de Cherfa était invisible, s’étonne Thomas.

Elle est même plutôt voyante ! réagit Jade.

Ce n’est pas parce qu’on la voit, nous, qu’elle est visible par tout un chacun, réplique Éoïah. C’est de l’énergie… Regardez autour… Elle nous paraît lumineuse… mais elle n’éclaire pas.

On dirait un mini soleil sans éclat, remarque Thomas. On y va ?

On s’approche… mais pas trop près. J’me méfie du pouvoir d’attraction d’ce truc. »

Toujours mains dans la main, nous approchons… et, phénomène surprenant, plus nous avançons, plus l’altération spatiale s’assombrit, ternit. Elle finit même par disparaître ! Ne laissant qu’une espèce de double arc-en-ciel au-dessus de Cherfax. Une calotte sphérique, nacrée, qui finit, à son tour, par disparaître ! Aidés par l’éclairage nocturne artificiel, nous poursuivons notre approche jusqu’à l’arène décrite par Origni. Un anneau de titan chevauché par quatre arcades paraboliques iridescentes parcourues par un puissant courant d’énergie. Ces espèces de cavaliers de fixation me font immédiatement penser aux arceaux des atertex. Les arcades vibrent en cadence. Elles émettent une fréquence inaudible, mais surpuissante !

En surplomb de ce monument, je lève la tête pour observer une paisible voûte céleste… Rien ne laisse présager la présence de l’Éden… Si ce n’est l’étrange sensation d’une absence, d’une insuffisance, d’une imperfection. L’impression d’un défaut caché, d’une omission. La brèche est devant nous, invisible, mais présente.

Cherfax semble dormir paisiblement. L’île fourmille de somptueux monuments baroques. Elle m’évoque Saint-Pétersbourg et Istanbul pour ses clochers à bulbes, ses coupoles, ses minarets. Rangoun pour ses pagodes… Ou encore Bali pour ses tours richement sculptées coiffées de toits superposés. Les villes et villages, éclairés de lueurs orangées, ne témoignent d’aucune activité débordante. Un calme olympien… surveillé ! De nombreux vaisseaux, identiques à ceux découverts sur Nayasis, stationnent dans tous les recoins de l’île. Des espèces d’obus à sabot annulaire central, avec deux ailes rectangulaires comportant chacune deux protubérances sphériques. Rien n’indique qu’il y ait eu une quelconque révolution. Je ne vois aucun signe de troubles récents.

« J’ai pas l’impression qu’ils ont fait leur révolution, remarque justement Thomas.

Mmh… Moi non plus, approuve Jade.

On n’en saura pas plus ici. Si Cherfa est destitué, il paraît que le gouvernement siégera sur une autre île, Iscari.

Alors, allons-y ! » propose Mel. Je reprends la tête du groupe et entraîne mes camarades jusqu’à la pointe est de l’île… C’est impossible de rater le dispositif antigravitationnel ! Campé sur le surplomb de la falaise, l’édifice défie la pesanteur. Il se compose d’un mât monumental, de section rectangulaire, penché vers l’intérieur de l’île. Une première couronne, en demi-lune, est arrimée à mi-hauteur du mât. Sa portion convexe est dirigée vers le large. Une seconde couronne, de même forme, de même orientation, mais de dimension bien supérieure, flotte près du sommet. Les deux couronnes sont constituées d’un matériau translucide iridescent qui bourdonne comme les arcades de l’arène ! Un dispositif, au profil de L majuscule en italique, coiffe l’ouvrage. À la lueur de la lune, Aguéranh dans son premier quartier, nous pouvons voir les effets de la perturbation du champ gravitationnel.

Tout autour de la pointe, le niveau de l’océan est plus élevé, et les vagues ont un étrange comportement. Elles se soulèvent, hésitent, se disloquent en amas globuleux, comme en apesanteur… Et les végétaux, pourtant distants du dispositif, se penchent vers lui, comme attirés par un aimant. Trois vaisseaux veillent discrètement sur l’édifice. Tous feux éteints, ils sont immobilisés en vol stationnaire.

Nous quittons Cherfax pour filer vers l’est et retrouver le soleil… Près de l’équateur, des eaux émeraude et lie de vin s’entremêlent en courbes et boucles nonchalantes… Les falaises rouille d’Alaktor apparaissent… Kriemn ne fait pas exception à la règle : des animaux volants ont colonisé l’espace aérien. Comme sur toutes les planètes que nous connaissons. Je me retourne et retrouve l’étrange et double arc-en-ciel.

Bien plus qu’une île, Alaktor semble constituer un continent à part entière. Ses confins nord et sud, en partie masqués par quelques masses nuageuses, offrent un patchwork de camaïeux de verts et de bleus. Le reste des terres n’est qu’une immensité minérale aux couleurs ocre, beige et rouille. Avec des canyons aux reliefs déchiquetés, chaotiques. Et des champs de dunes compartimentés par de profondes vallées.

Les “geôles d’Alaktor” me reviennent en mémoire… Je saisis toute la portée dramatique et la signification du terme ! Alaktor n’est qu’un désert inhospitalier, sauvage et désolé. La vie se dissimule sous les sables…

Mel serre par deux fois ma main pour attirer mon attention. Il nous entraîne vers la gauche… Il a senti la présence d’Emnos… et de Vesphéris… En plein milieu de nulle part, nous découvrons une forteresse troglodytique taillée dans la roche rouge d’une falaise abrupte !

« Les geôles d’Alaktor ! » annonce fièrement Mel.

Deux tours s’élèvent de la muraille rocheuse. Percées de meurtrières, elles en protègent l’accès. Une porte métallique à deux battants d’un autre âge. De nombreuses cloches métalliques fortement oxydées s’étalent sur le plateau. Les protections du système d’aération de cette invraisemblable termitière. Trois tourelles récentes sont érigées au sommet des points culminants du site. Leur métal chromé contraste avec l’aspect antique des lieux. Deux vaisseaux à coque ocre, la tenue de camouflage appropriée, stationnent à proximité.

« On y reviendra p’t-être un jour

Pour faire le ménage ? me demande Thomas.

Qui sait ? » Je reprends un peu d’altitude et dirige le groupe vers le nord-est. Vers Palaï. De nombreuses îles et îlots s’étendent entre Alaktor et Palaï.

Je suis habituée aux accords entre les tons verts de la végétation, et le bleu des océans, les couleurs les plus fréquentes sur une majorité de planètes. Ici, le paysage paraît inversé. Les bleus surréalistes des végétaux de Kriemn détonnent avec les verts de l’océan. Quand celui-ci n’est pas rouge…

C’est un habitat dispersé qui parsème les îles. Un habitat sur pilotis, dans une nature qui semble préservée. Quelques bateaux mouillent dans des eaux calmes et opalines de criques et de baies. Des yachts sans mât à coque profilée. Au nord, l’un d’eux navigue à l’aide d’une aile volante… Je ne peux m’empêcher de songer au développement du tourisme spatial, à l’explosion de l’éventail des destinations pour les générations futures… Je ressens des ondulations au plus profond de mes entrailles ! Mon bébé bouge… « Oui, je sais, ma chérie, que même sur Terre tu nous suis à distance. »

C’est sur ces îles paradisiaques que nous apercevons les premiers Emnos civils. Ils ne portent ni combinaison ni exosquelette, mais des vêtements apparemment très divers, de formes et de couleurs aussi variées que sur Terre. Aux abords de Palaï, une grande île à la façade maritime découpée, sont déployés de nombreux récifs artificiels aux formes géométriques. Les bassins grouillent de vie, il doit s’agir de fermes aquacoles. Densément urbanisé, le cœur de l’île est colonisé par d’importants monuments futuristes reliés les uns aux autres par de multiples passerelles. Les architectes emnos ont dû s’inspirer de la nature : les gratte-ciel, de verre et de métal, évoquent d’immenses arbres taillés en nuage. Palaï est une mégalopole en trois dimensions… Comme les grandes cités d’Asie, Delhi, Karachi ou encore Bombay… De nombreux petits vaisseaux circulent de plate-forme en plate-forme… D’autres vaisseaux, plus imposants, stationnent sur d’impressionnants belvédères superposés. J’aperçois un groupe de six Emnos avec exosquelette…

« Les Palaïds sont originaires de Palaï ? demande Jade.

Bonne question, Jade. Je n’sais pas. J’leur demanderai. »

En observant plus précisément la population, nous constatons que la ville semble occupée par des Emnos armés. Les civils se font discrets, comme si la cité était en état de siège…

Sur cette constatation troublante, nous quittons Palaï pour Olev, la patrie d’Origni… Olev est une île aux reliefs moins marqués, à la côte émaillée de nombreuses lagunes. Une île agricole aux fermes verticales. Les cultures étagées s’échelonnent sur de grands cônes pyramidaux. Au nord de l’île, le ciel est couvert de nuages sombres.

Nous poursuivons vers l’est…

Iscari apparaît, nimbée de brume, mystérieuse… Je reprends de l’altitude pour localiser Atari… La ville est dans le brouillard. Des infrasons trahissent la présence de vaisseaux… Et je perçois les ultrasons caractéristiques… des allulakas !

« Mauvais signe ! lance Mel qui serre ma main.

Mince… Qu’est-ce qu’on fait ? demande Thomas.

Tant qu’on y est… Allons-y ! » réplique Mel.

Nous nous enfonçons dans le brouillard… et nous découvrons une ville aux édifices en ruine ! Les façades sont noircies, les vitres brisées, les portes éventrées ! Les rues sont encombrées de décombres… Une ombre furtive jaillit d’un immeuble pour disparaître dans la brume… Un allulaka porteur des colliers et anneaux magnétiques !

« Ça sent les représailles à plein nez ! grimace Thomas.

Regardez sur la droite ! » prévient Éoïah.

Un engin que nous avons rencontré sur Nayasis. Une navette campée sur un mât télescopique. Une navette avec deux ailerons dorsaux triangulaires et un empennage horizontal delta. Je m’approche pour vérifier la présence d’occupants… Il y a bien deux Vesphéris, des Vesphéris toujours aussi absents.

« Personne dans les rues, mais des réfugiés dans les caves, m’apprend Mel.

Tu nous conduis ?

À la queue leu leu. » Mel prend la tête du groupe et nous plongeons sous le revêtement éventré de la chaussée…