Je suis debout devant la table ronde de la salle du Conseil de Tanacé 1. En compagnie d’Adria, d’Adar et de Vitri. Je viens d’écouter la réponse d’Assibir à notre message ! Cette réponse me laisse perplexe, incrédule, sans voix… Assibir… Assibir Kat Orfax ! Native de Cherfax, l’île sanctuaire ! Comment peut-elle tenir un tel discours ? Je n’en reviens pas…
« Son témoignage est surprenant, mais tellement lucide ! » lance Adar. Les mains jointes, il hoche la tête.
« Étonnant ! remarque Adria, les bras croisés, l’air sceptique.
— Comment Assibir peut-elle tenir un tel discours ? Assibir ?! Je pensais que c’était une dure à cuire… Qu’elle n’aurait jamais cédé ! Si Assibir en arrive là… alors tout est possible !
— La preuve que rien n’est encore perdu, reprend Adar qui écarte les mains. La réponse d’Assibir me donne une excuse pour mon déplacement. Je prends une copie du message. Abakan doit l’écouter !
— Ça va le rendre furieux !
— J’imagine ! Mais je dois jouer le tout pour le tout.
— Tu sais qu’ça m’plaît pas ?
— Je sais. Mais j’n’ai pas l’choix. »
À son air fermé, je vois bien que sa décision est prise. Il ne fera pas marche arrière. Je ne vais pas m’opposer à sa détermination. Notre commandant a du cran ! À nous de couvrir ses arrières.
« Vitri, tu prends le commandement !
— Bien, Commandant ! répond Vitri.
— On te donne deux grefs. Si tu n’es pas revenu d’ici là, ou si on n’a aucune nouvelle… alors on avisera.
— Bien… En attendant… faites comme chez vous, ajoute Adar avec une pointe d’humour forcé. Volets ? Ça fonctionne. Comme ça vous pourrez surveiller ma capsule. » Il se dirige vers les ascenseurs et s’engouffre dans une cabine sans se retourner. Les couches du blindage organométallique du vaisseau se relèvent…
*
C’est long deux grefs ! Il peut s’en passer des choses en deux grefs ! Mais depuis que la capsule d’Adar s’est arrimée à la coque d’A P 1, comme un coquillage à son rocher… il ne s’est rien passé. Aucun message, aucun mouvement. Mon regard va et vient de la capsule d’Adar, minuscule, à l’horloge… Plus qu’un nème… Quarante rends… Trente… Vingt… Dix… Voilà ! Sa capsule ne bouge toujours pas…
« Alors ? » J’attends les réactions de Vitri et d’Adria.
« On attend encore un peu, répond Adria. Ça n’fait pas deux grefs que sa capsule a atteint A P 1.
— Mmm… » Je ne suis pas de l’avis d’Adria. J’avais dit deux grefs. Je n’ai pas l’intention d’attendre davantage.
« On contacte A P 1 !
— Les communications avec les A P… sont normalement coupées, remarque Vitri.
— Normalement… comme tu dis ! Mais qui ne tente rien… Adria ? T’es d’accord ?
— Je suis partante. On doit savoir c’qui s’passe.
— Ilias Rat Paraxos, leader de Tanacé 5 !
— Adria Rib Koro, leader de Tanacé 4.
— Alak Palaïd 1 ! Nous voulons joindre le commandant Acer Bar Kantari ! » Un silence pesant fait écho à ma demande. Adria grimace.
« Je recommence ! Ilias Rat Paraxos, leader de Tanacé 5 !
— Adria Rib Koro, leader de Tanacé 4.
— Alak Palaïd 1 ! Nous voulons joindre le commandant Acer Bar Kantari ! » Un nouveau silence.
« Je réessaye !
— Nous vous recevons, leaders des Tanacés 4 et 5.
— Ah ! Ben alors ? Et pourquoi vous n’répondez pas ?
— Les ordres, leader !
— Les ordres ? Quels ordres ? Qui parle ? »
Je sens monter une bouffée d’exaspération…
« Uathach, Alak Palaïd 1 ! Les ordres d’Acer Bar Kantari Com…
— Blabla tout ça ! » Mon sang se met à bouillir…
« Que devient notre commandant ?
— Nous avons l’ordre de ne pas parler aux traîtres ! L’ordre de ne pas communiquer avec l’ennemi ! Votre commandant est aux arrêts !
— Quoi ? Que Cherfa soit damné si…
— Doucement Ilias…
— Sshhh… » Je siffle pour évacuer la pression. « Vous allez m’passer votre vieil emmanché d’commandant d’mes… Et tout d’suite !
— Ilias… » Adria essaie de me tempérer, j’entends bien. Mais dans ces moments-là, j’ai besoin de me défouler, d’éclater…
« Uathach !… Uathach ?… Uathach ?… L’enfoiré ! Il a coupé ! Non mais t’as entendu ? Des traîtres ! Nous ! Il nous a traités… de traîtres ! Alors ça c’est la meilleure ! On m’la encore jamais faite, celle-là !
— Ilias… calme-toi.
— Mais je suis calme ! Mmm… Enfin… presque. Bon ! Ça n’va pas s’passer comme ça ! Adar aux arrêts ! Eh ben c’est c’qu’on va voir ! Liaison avec Ragnar, Tanacé 5 !
— Ilias ?… Ölà ! Qu’est-ce qui s’passe ?
— Ragnar ! Adar est aux arrêts sur A P 1 ! Après c’qu’Abakan vient d’faire ! Et attends !… Ils nous ont traités… de traîtres ! Des traîtres ! Nous !
— Qui, ils ?
— A P 1 !
— Mmh ! Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ?
— J’peux pas laisser passer ça ! Les apsilos sont sous contrôle ?
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? me demande Adria.
— En parfait état !
— Les défier ! Ils doivent nous rendre notre commandant ! » Une pensée morbide me vient à l’esprit. « Vivant ! » Appia s’est étrangement rétabli sur Tanacé, pas encore apparemment sur Alak Palaïd. Alors c’est le moment ou jamais de tenter notre chance.
« Traître !… Eh ben !… Ragnar, j’arrive !… Adria… j’te conseille de rentrer sur Tanacé 4, ça va chauffer… »
*
De retour sur mon Tanacé, j’ai rapidement abandonné l’idée d’une confrontation brutale avec A P 1. Et ce n’est pas le fait qu’Adria ait tenté de me raisonner… Je sais… d’expérience, qu’il vaut mieux ne pas se laisser embarquer par la colère… Nous n’avons aucune chance face aux Palaïds. Ce n’aurait été que pure folie que d’affronter, sans préparation, l’un des Alaks Palaïds. Et je ne suis pas prêt à endosser la responsabilité d’un suicide collectif. Nous avons donc dû réfléchir à la situation… vite et bien… et le plus calmement possible…
La question posée est simple : comment faire pression sur A P 1 sans montrer trop d’agressivité… Comment les raisonner… Comment les persuader sereinement de libérer Adar… Je crois que nous avons tout tenté… Peut-être, sûrement même, sommes-nous moins doués pour la diplomatie qu’Adar… Toujours est-il qu’ils ne nous écoutent pas…
Nous ne pouvons pas nous laisser faire sans réagir. Alors j’ai décrété l’urgence absolue sur le vaisseau ! L’équipage est prêt à quitter le navire si ça tourne mal… Une éventualité plus que probable.
Je suis passé dans ma cabine pour opérer un transfert des codes de séquençage vers mon Abat Garanta, des fois que… Avec un Tanacé en moins, nous avons besoin d’un Alak Palaïd pour rentrer. Alors si deux Tanacés manquent à l’appel…
S’il faut évacuer Tanacé 5, nous réfugier sur un autre Tanacé le mettrait en péril. C’est hors de question ! Alors nous n’aurons pas d’autre alternative que d’aller sur Terre… Notre choix s’est porté sur le cratère d’une île inhabitée de l’archipel des Galápagos, l’île Fernandina.
*
Je suis en salle de navigation de mon Tanacé. En compagnie de Ragnar, de Kaërid, mon astronavigateur, et de Lömnöl, notre roboticien qui a pris la place de Dagyon, le responsable du séquenceur. Serrés comme des luds sous une tempête solaire, nous nous apprêtons à commettre l’irréparable : menacer ouvertement A P 1 ! Tanacé 5 contre A P 1 ! Ilias contre Abakan ! Personne ne prendrait les paris… Je sais que c’est foutu d’avance, mais je suis fou… Je dois tout tenter pour défendre mes valeurs.
« Prêt, Lömnöl ?
— Prêt, leader !
— C’est parti ! » Pour notre intimidation, nous avons choisi d’utiliser le “peigne”. Un robot soudeur de maintenance du système d’anneaux.
« Peigne décroché, leader, m’annonce Lömnöl. Sous contrôle ! Je le dirige vers A P 1.
— Alak Palaïd 1 ! Ici Ilias Rat Paraxos ! Leader de Tanacé 5 ! » Terminés les propos à demi-mot ! Finie la diplomatie de la soumission !
« Je vous somme de libérer notre commandant Adar immédiatement ! Sinon… je me verrai contraint d’immobiliser votre vaisseau ! Alak Palaïd 1 ne rentrera pas sur Kriemn !… Ne m’obligez pas à utiliser la force !… Alak Palaïd 1 ?
— Ils ne répondent pas, grimace Ragnar. Mauvais signe.
— Approche ton peigne. Ils vont bien réagir.
— Mouvement détecté sur A P 2 ! Un apsilos, leader.
— Hö ! Öh ! lâche Ragnar.
— Il fonce sur nous, leader ! Sa trajectoire ! Il change de trajectoire ! Les propulseurs ! Il se dirige vers nos propulseurs ! Il va…
— Les moteurs ioniques sont stoppés, me rappelle Kaërid.
— Démarre-les ! Grille-le !
— Traîtres ! Soyez maudits ! résonne dans la salle !
— Trop tard, leader », grimace Kaërid. Je sens un léger soubresaut, tandis qu’un grondement sourd résonne… Tanacé 5 gémit… Il a mal…
« Leader ! L’apsilos s’est écrasé dans le moteur 2 ! Court-circuit, leader ! Le réacteur nucléaire est touché ! Fuite de combustible ! La pression augmente ! Le réacteur 2 va exploser !
— Pas d’temps à perdre ! À l’ensemble de l’équipage ! Évacuation immédiate ! Je veux tous vous retrouver sains et saufs au point d’rendez-vous ! C’est un ordre ! Allez ! On dégage ! »
