Chapitre 06

Anna

Mathias, Yves et Perthie semblent déjà se douter de quelque chose. Je sens, sous leurs regards inquisiteurs, qu’ils perçoivent le malaise que j’ai du mal à dissimuler. Et comment les ménager ? Moi qui n’aime pas tourner autour du pot, qui suis plutôt directe, mais qui redoute la surprise que je leur réserve…

Éria expire profondément et se recule contre son dossier. J’échange un regard furtif avec Lewis, puis je me jette à l’eau : «Comment vous sentez-vous?

 Gonflée à bloc pour découvrir notre Nouveau Monde!» répond Éria, sans se douter que ses mots vont résonner autrement qu’elle l’imagine.

«Je sens, remarque Mathias, qu’on n’est pas au bout de nos surprises. Je me trompe?

 Quelque chose… ne va pas», renchérit Yves, sans laisser place au doute. Ce n’est pas une question.

Éria ouvre de grands yeux, surprise. Les regards sont fixés sur moi. Mes compagnons sont suspendus à mes lèvres, attendant une réponse.

«Lewis et moi, nous avons été réveillés, il y a…» Je jette un regard à l’écran de mon bracelet, qui indique “7 : 47″. «… un peu moins d’huit heures. Pendant notre repas, nous avons été intrigués par une incohérence dans les propos de Sarah.

 Hein? s’écrie Éria. Une incohérence? Des propos de Sarah?

 Oui. Sa base temporelle avait été réinitialisée, et elle semblait… perdue.

 Perdue? Mais c’est impossible!

 Et pourtant. Elle était incapable de nous dire où nous étions. Alors, nous nous sommes précipités en salle de l’holographe.

 Et? grimace Yves.

 Et Sarah nous a affiché l’espace environnant.

 Et nous sommes bien en approche de Niry?» demande Perthie, visiblement confiante. La réalité est bien plus complexe, bien plus incroyable. Comment leur expliquer ce qui semble au-delà de l’entendement ?

«La bonne nouvelle, c’est que nous sommes en approche d’un système binaire…

 Comment ça, binaire? réagit Yves, le regard interloqué. Alpha du Centaure est triple!

 Alpha du Centaure A et B, si on ne compte que les étoiles principales.

 On a dépassé Proxima? intervient Éria.

 Ne nous dis pas, reprend Perthie, que ce n’est pas Alpha?»

Je ferme les yeux un instant, cherchant les mots pour atténuer l’impact de ma révélation.

«Il y a… autre chose.» J’inspire profondément, puis souffle pour calmer l’épuisement qui alourdit mes épaules.

«Lorsque nous avons découvert notre environnement, il n’y avait pas de Proxima, mais… accrochez-vous : ce que nous avons, tout d’abord, pris pour un trou noir.»

Le choc les paralyse. Chacun, figé dans sa stupeur, semble essayer de concevoir l’ampleur de ce que mes mots impliquent.

«On est dans son champ d’attraction? s’inquiète Yves, les yeux exorbités, la voix tremblante.

 Pas de panique! J’n’ai pas terminé! La suite est encore plus dingue.» Je marque une pause pour capter pleinement leur attention.

«Sarah nous a affiché la trajectoire du vaisseau. Alpha Cent a jailli du cœur de l’objet céleste que nous prenions pour un trou noir.

 Un trou de ver! s’écrie Yves, presque hors de lui. Non ! Ne me dis pas qu’on a traversé un trou de ver… et qu’on dormait pendant ce temps-là ?!

 Eh si ! Nous venons bien de traverser un trou de ver.

 Wow ! souffle Yves, abasourdi. Alors ça veut dire qu’on est… terriblement loin d’chez nous ! »

Je hoche la tête sans rien ajouter. Une tension palpable flotte dans l’air.

« Et attendez… J’n’ai pas terminé. »

Je fixe Mathias, dont le visage reste de marbre, impassible.

« Sarah nous a rappelés en salle de l’holographe juste avant votre réveil.

 Et ? demande Mathias d’un ton posé, presque trop calme.

 Et nous sommes arrivés juste à temps pour assister à l’écroulement du trou de ver. Il s’est effondré sur lui-même et… a disparu. »

Un silence de plomb s’installe.

« Alors on est coincés, murmure Perthie, livide, l’air défait. On n’reverra jamais les nôtres… »

Je perçois la panique dans sa voix, cette terreur que chacun tente de refouler.

« Bon ! Ben on a plus qu’à s’faire une raison ! lance Éria avec un sourire ironique, brisant l’atmosphère lourde. Mesdames et Messieurs, je vous souhaite la bienvenue dans notre nouveau système ! C’est ce qu’on dit, non ? »

Son humour, son insouciance volontaire, son optimisme désarmant : un éclat fragile, mais réconfortant dans ce gouffre d’incertitudes.

« Un nouveau système à explorer ! s’enthousiasme Yves, tentant de dissiper la tension.

 Et quelle est l’étendue des dommages provoqués par le passage ? » demande Mathias, fidèle à son pragmatisme légendaire.

Je secoue doucement la tête. « Aucune avarie, selon Sarah. Alpha Cent serait totalement opérationnel. »

Mathias croise les bras, le regard dur. « Bien. Alors, notre mission continue. Niry n’était qu’un leurre. Nos correspondants sont bien plus avancés que nous ne l’imaginions. Ce trou de ver, on ne l’a pas traversé par hasard. Si nous sommes ici, dans ce système, c’est qu’il y a une bonne raison. »

Le silence qui s’installe est lourd, presque oppressant, tous les regards sont braqués sur moi. Mon cœur tambourine violemment dans ma poitrine, mais je fais tout pour garder une voix ferme : « Je dois vous préciser que notre nouveau système… n’est pas dans la Voie lactée… ni dans aucune galaxie connue. »

Un murmure de surprise traverse le groupe, avant qu’Yves ne prenne la parole : « Combien de temps avons-nous sommeillé ? »

Je secoue lentement la tête.

« Le passage a complètement réinitialisé les bases temporelles de Sarah. Je n’ai absolument aucune idée de la durée. »

Yves redresse la tête, une lueur de détermination dans les yeux :

« Les radio-isotopes ! J’en ai dans mon labo. »

Perthie renchérit immédiatement : « Moi aussi. »

Yves précise, déjà en train de calculer dans sa tête : « Avec le taux de césium 134, je pourrai estimer une date… avec une marge d’une semaine. »

Perthie esquisse un sourire complice : « Et avec l’iode 131, je pourrai encore affiner tes résultats. »

Lewis, qui s’était jusque-là contenté d’écouter, intervient d’un ton décidé : « Parfait. Je viens avec vous. Éria, tu viens aussi. Avant tout, je dois inspecter les labos. »

Éria, fidèle à son humour, s’amuse : « Comme tu voudras, mon prince. »

Perthie se tourne vers Yves, penche légèrement la tête et laisse apparaître un large sourire : « Yves, c’est quand tu veux. »

Yves hoche la tête, prêt à partir.

Je conclus d’un ton ferme : « Allez-y tous les quatre. Une fois qu’on aura les résultats, on fera le point. »

Éria lance un clin d’œil espiègle à l’équipe avant de déclarer : « Allez, les jeunes, au boulot ! »