Mel – Atari
Le sous-sol de la ville est un véritable gruyère. Avec une alternance de parois rocheuses, de cloisons artificielles et de galeries. Des tunnels d’égouts parcourus de courants d’air, peuplés de créatures primitives… et de nombreux groupuscules emnos. Je choisis de me diriger vers les pensées les plus proches… Je perçois de la morosité, de la lassitude, de l’inquiétude, des frustrations ! Un sentiment fort d’injustice.
J’arrive dans un couloir obscur à l’air sec. Ici, pas de courant d’air. Je traverse une porte métallique et découvre un corridor éclairé.
Deux jeunes Emnos dégingandés cheminent l’un derrière l’autre… Sans un mot, d’une démarche lente, mais assurée. Leur longue chevelure blanche est retenue par des bandelettes placées à hauteur des oreilles. Ils portent une tunique ample sur un pantalon de cuir. Des dépouilles sanglantes d’animaux écailleux pendent à leur ceinture. Les probables fruits de leur chasse. Ils se dirigent vers un passage barricadé par une grille de métal.
Je me retourne vers mes camarades et porte l’index devant les lèvres : « Discret… » Ève acquiesce. Thomas penche la tête et me fixe : « On apparaît ?
— Pas tout d’suite. Je n’veux pas les affoler. »
Les deux jeunes déplacent la grille et franchissent l’ouverture. Je la traverse pour arriver dans un vaste espace. Les deux chasseurs rejoignent un groupe… Ils sont douze, neuf jeunes et trois adultes. Deux mâles et une femelle âgée. La femelle est voûtée, filiforme, et son visage a les traits tirés, les yeux enfoncés. Elle est vêtue d’une longue robe écrue défraîchie, maintes fois rapiécée. Je lis de la résignation, de l’abandon. Tout espoir d’un avenir meilleur s’est évanoui de ce corps étique, ravagé par le temps, la maladie, la souffrance… La tunique des deux mâles, du même ton écru, est brodée de fils d’or. Leurs cheveux, tirés en arrière, sont noués en queue de cheval. L’un semble passif, apathique, absent. Le second est en effervescence ! Il complimente les chasseurs sur leurs prises… tout en se posant de nombreuses questions sur l’avenir proche. Soucieux, préoccupé, il semble porter la responsabilité du groupe sur ses épaules.
« Restez cachés. J’apparais seul. »
Je matérialise mon image… ce qui produit son effet ! Ils m’accueillent en me lançant leurs poignards ! qui vont se fracasser contre la grille métallique… Je me suis pourtant efforcé d’apparaître… le plus aimable possible : « Calmez-vous ! Je viens en paix !
— La tenue des Mandaraks ! pense le mâle âgé qui semble être le leader du groupe. La prophétie ! Un ange de Zand !
— Qui êtes-vous ? » lance un jeune mâle qui me fusille d’un regard farouche. Il transpire la rage et la vulnérabilité d’un écorché vif.
« Qu’importe qui je suis. Je veux savoir ce qui s’passe ici ?
— Comment ça c’qui s’passe ? réplique l’un d’eux, le ton irrité, soupçonneux.
— Osgat ! Attends ! tempère un Emnos adulte. Je te reconnais, étranger ! Es-tu réel ? » Il s’approche, pose son arme de poing à terre pour tendre une main vers moi…
« Ne fais pas ça l’ami. Tu le regretterais.
— Es-tu l’un d’eux ? » Il recule la main.
« Oui. Je suis bien un ange de la prophétie orak… Et je te repose ma question… Qu’est-ce qui s’passe ici ? » L’Emnos soupire…
« Atari est devenue zone interdite… Cherfa a décrété que tout ce qui bougeait en surface devait être… anéanti ! Nous n’avions pas d’autre choix que de nous terrer ici… ou mourir…
— Nous sommes réfugiés depuis plus d’un an, complète l’autre mâle âgé.
— Mais pourquoi Cherfa a-t-il décrété ça ?
— Par mesure de rétorsion, réplique le meneur. Atari a toujours été le symbole de la résistance… Cherfa, fort de sa toute-puissance, s’en accommodait…
— Mais cette fois il est devenu fou ! Fou furieux !
— Qu’est-ce qui s’est passé ? » Je pose la question, même si je devine la réponse.
« Nous nous sommes rebellés contre son autorité…
— Des mouvements insurrectionnels se déclenchaient un peu partout dans les colonies. Cherfa était affaibli…
— Les émeutes, les dissidences, nous avions une carte à jouer !
— D’autant qu’une escadre de Palaïds avait quitté le système !
— Alors nous avons saisi notre chance… Une délégation de représentants d’Atari s’est rendue dans son palais… Ils pensaient lui faire entendre raison…
— Le convaincre de laisser la place ! Non pas par la force, mais par des arguments de bon sens… Grave erreur !
— Échec total !
— Nous n’avons pas eu de nouvelle de la délégation. La réplique, c’était l’invasion de la ville par les allulakas…
— Nous avons dû descendre dans les sous-sols. Les allulakas ne peuvent y pénétrer. Ici nous sommes à l’abri.
— À de nombreuses reprises, nous avons tenté de nous enfuir… Mais toutes les issues sont bouchées… et gardées ! Nous sommes coincés ici ! Sans aucun lien avec l’extérieur. Nous ne savons même pas ce qu’il advient des autres cités.
— Nos camarades doivent penser qu’nous sommes morts… Ils ont dû nous oublier.
— En dehors d’Atari, la situation semble normale. Vous devez rester dans l’ombre pour survivre. Le temps que Cherfa soit détrôné.
— S’il ne songe pas à revoir sa stratégie.
— Il l’aurait déjà envisagé… Et vous ne seriez plus là !… Nous nous préparons… mais le temps de sa destitution n’est pas encore venu. Vous devrez patienter…
— C’est ce qu’on fait !
— Eh bien continuez ! Luttez pour votre survie et restez discrets ! Ne tentez aucune offensive. Elle serait fatalement vouée à l’échec. Patientez dans l’ombre en attendant que le vent tourne… Et il tournera ! Je vous le promets ! » Je disparais…
« Bon, ben voilà… On en sait assez. On retourne sur Terre », décide Ève.
