Jade – Darién
Le soleil se lève sur la jungle. Ce matin… c’est l’ouverture de la chasse à l’Emnos ! Pour être plus à l’aise, nous changeons de vêtement. Nous repassons les robes éthaïres, et nous nous équipons de l’armement au grand complet : bouclier, système de camouflage, némadou, sac à dos et yortalk ! Nous téléchargeons une interface linguistique et nous prenons place autour de la plate-forme, qu’Adam désolidarise de la soucoupe… Une forte chaleur, humide et odorante, nous enveloppe aussitôt.
Quel contraste avec l’air glacial de l’île d’Amrum ! Et quelle différence entre la blancheur de la neige et les couleurs de la jungle ! Entre le silence et la cacophonie ! De gros singes hurleurs, noirs, à poil long, aisément repérables, crient à qui mieux mieux, comme pour subtiliser la vedette aux perroquets et autres oiseaux vivement colorés.
Je sors mon yortalk, et le tiens à deux mains… La carte holographique du secteur apparaît, truffée d’innombrables points lumineux. Certains fixes, d’autres en mouvement. Autour du point rouge, qui me représente, je n’aperçois que des repères bleus. Je zoome et dézoome avec les pouces, déplace la zone à la recherche de repères jaunes, la couleur qui prévient d’un éventuel danger… mais ne remarque rien.
« Alors ? m’interroge Thomas.
— Aucune cible potentielle. » Je suis presque déçue.
« Tu pourrais communiquer avec les animaux ? » demande Thomas à Mel qui lui répond par une grimace hésitante.
Adam s’approche du premier site, il stoppe en vol stationnaire au-dessus de la zone… Je doute que qui que ce soit ait pu survivre à un tel choc, même protégé par un bouclier, ou une combinaison… disons… très spéciale.
Nous examinons tout de même les environs du crash, à la recherche de traces laissées par un éventuel survivant qui se serait faufilé dans la jungle… Ne remarquant rien de spécial, nous passons au deuxième site…
Les cinq zones inspectées, arrive l’heure du bilan : nous n’avons découvert aucun indice de la présence d’un rescapé ! aucune empreinte ! aucune piste ! S’il a pu s’éjecter, le pilote a dû atterrir plus loin… Nous devons donc élargir la zone de recherches.
Mel essaie de contacter le HCC, mais personne ne lui répond. Les liaisons sont toujours interrompues, ce qui ne présage rien de bon quant aux intentions de nos adversaires.
Lorsqu’arrive le soir de cette première journée de recherches, nous nous rendons à l’évidence : retrouver l’Emnos dans cette jungle ne sera pas aussi facile que nous le pensions… Et s’il dispose d’un système de camouflage, ce sera presque mission impossible. Nous rentrons à bord de la soucoupe solène pour réfléchir à une méthode d’exploration et passer la nuit.
Notre vaisseau n’étant pas équipé, semble-t-il, pour la détection de métaux, et étant dans l’impossibilité de faire intervenir un satellite, Éoïah propose que nous nous partagions le secteur, et que nous partions explorer en extra… Proposition validée pour demain matin.
*
Le jour levé, c’est donc sans quitter la soucoupe, assis tous les cinq autour de la plate-forme, que nous allons explorer plus avant… Je vais laisser mon esprit zigzaguer, tout en avançant lentement dans des boucles de plus en plus larges.
Aujourd’hui, le temps est bouché, gris, humide. Devant moi, une muraille végétale tapisse les contreforts rocheux. Je remonte doucement la falaise… à l’affût de la moindre trace d’un matériau artificiel, métallique, ou synthétique… Fourmis, araignées, insectes volants, magnifiques papillons, sont légion. Les rongeurs plutôt rares. Je passe près d’un groupe de singes noirs. Des singes qui sautent d’arbre en arbre en s’aidant de leur longue queue comme d’un cinquième membre. Je dépasse deux toucans, qui se toilettent mutuellement, avant d’apercevoir les cimes des arbres qui peuplent la crête.
Du sommet, je découvre un panorama vertigineux… Je descends vers la vallée… Une vallée secrète cachée par d’épais bancs de brume…
Rappelée d’une douce caresse sur l’épaule gauche, je réintègre mon corps pour la pause-déjeuner. Tant que nous étions à Genève, nous aurions dû penser à recharger les cartouches de notre machine à repas… Des cartouches de nutriments, de colorants alimentaires, de parfums, de fibres, de vitamines, de sels minéraux et d’oligo-éléments… Nous n’avons plus qu’une bouillie nutritive gris-rose et des croustillants violet pâle. Tous deux au goût plus que discutable… Une nourriture bientôt équivalente à celle des Heibirods…
Nous n’avons encore rien découvert… D’ailleurs, y a-t-il quelque chose à dénicher dans cet enfer vert et gris ? Je commence à douter…
Nous reprenons notre exploration en extra… Je file jusqu’à la crête, et dévale la pente jusqu’à mon point de repère, un grand arbre qui émerge de la brume et porte un énorme nid de branchages au sommet. L’un de ses occupants l’a regagné : un aigle majestueux, aux longues ailes arrondies, aux pattes courtes et épaisses, aux serres puissantes, et qui porte une huppe de plumes… Une harpie féroce, si ma mémoire est bonne. Elle déchiquette ce qui semble être les restes d’un malheureux perroquet…
Je redescends le fût, bien droit et dégagé, de cet arbre original qui ne porte sa ramure qu’au sommet, et reprends mes investigations…
Je suis surprise de tomber sur un étrange animal broussailleux. Je le reconnais lorsqu’il recule et sort sa longue tête fine d’un curieux amoncellement de branchages envahis de fourmis : un tamanoir !
Je ne pensais pas que les visionnages répétés des vidéos animalières de Sarah me serviraient autant…
Le tas de branchages ne ressemble ni à une termitière ni à une fourmilière. J’entre dans ce fouillis de végétaux et d’insectes… et découvre du métal ! des matériaux synthétiques !
« J’ai trouvé ! » Je réintègre mon corps.
« Et qu’est-ce que t’as trouvé ? me demande Adam.
— Eh ben… un je-ne-sais-quoi… de pas naturel. Et qui a été bien camouflé !
— On va voir ! » décide Mel. Adam prend les commandes de la plate-forme et nous quittons la soucoupe. La plate-forme s’abaisse, avant de remonter le long de la falaise végétale… La ligne de crête dépassée, j’indique la direction. Nous dépassons le nid de harpie, avançons d’environ trois cents mètres, et j’aperçois quelque chose qui m’avait échappé : un accroc dans la canopée ! Une petite zone dégagée aux contours irréguliers.
« Mmm, mmm… » Mel opine de la tête. « C’est par là qu’il a dû atterrir.
— Et c’est par là que j’vais descendre », ajoute Adam sur un même ton inspiré. Thomas sort son yortalk…
« S’il a bien atterri dans l’coin, c’est ici que commence la piste… » Thomas a l’air perplexe. « En tout cas… j’vois rien d’spécial. »
Adam s’enfonce sous la canopée, il stoppe la plate-forme à trois mètres du sol, au cœur d’une petite clairière… Des branchages ont été brisés, des lianes coupées, les végétaux au sol ont été aplatis, les fougères pliées. Même si l’Emnos a fait disparaître les végétaux arrachés, les signes de son atterrissage sont manifestes.
Notre camouflage en fonction, nous mettons pied à terre… Nous repérons immédiatement le chemin qu’il a suivi. Il a dû l’emprunter à de nombreuses reprises. À la queue leu leu, nous marchons sur ses traces…
Le tamanoir est toujours présent lorsque nous arrivons devant le monticule. Mel nous prie de rester cachés. Il désactive son camouflage… Le fourmilier réagit aussitôt : surpris, il se redresse sur ses pattes arrière et brandit d’énormes griffes ! prêt à se ruer sur Mel ! Mais il repose ses pattes avant, puis s’éloigne d’une démarche nonchalante…
Nous désactivons le camouflage, et nous nous rapprochons de cette étrange butte qui atteint les deux mètres. Adam se charge de la déblayer. Elle est constituée d’un soigneux millefeuille de couches végétales qui alternent avec des pièces détachées enveloppées méticuleusement dans une espèce de tissu.
L’Emnos a pris le temps, et le soin, de démonter entièrement le dispositif qui a permis son atterrissage. Il est clair qu’il ne souhaitait pas que l’on découvre la preuve qu’il a survécu au crash. Nous n’allons pas trahir sa présence. Bien au contraire ! Nous nous chargeons de débarrasser la zone de tout son matériel. Nous embarquons les pièces sur la plate-forme, et nous les stockons dans la soucoupe…
Il nous faut faire trois voyages pour en venir à bout. Ensuite, nous nettoyons le terrain et la nuit se met à tomber ! Nous reprendrons la piste demain…
