En compagnie de Tombro, d’Acer et d’Olwaïn, je joue au Rikao, le jeu de lettres et de réflexion. Je fais équipe avec Tombro, nous menons deux manches à zéro… Nous sommes assis dans l’oratoire de la rotonde de Cynionh, lorsqu’un soldat débarque en trombe et s’agenouille :
« Abakan le Grand, guide bien-aimé, Commandant Suprême, Éminences…
— Oui, mon brave ? Qu’est-ce qui s’passe ? demande Acer.
— Guide bien-aimé, le passage vient d’être rétabli !
— Öööhh ! Merci pour cette excellente nouvelle !
— Une plate-forme avec deux Éminences Noires s’apprête à d’atterrir, guide bien-aimé », précise le soldat. Acer se lève aussitôt, l’air contrarié.
« Laisse Acer… Deux Éminences Noires, j’y vais.
— Je viens avec toi, décide Tombro.
— On y va tous les deux. Attendez-nous ici. »
Nous sortons de l’édifice…
« Deux Éminences Noires ? s’étonne Tombro. Ça ne pourrait qu’être… Wouzhou et Dâharh ! Mais c’n’est pas eux !
— C’est juste, Tombro. Je sens des ondes négatives… Une détermination sans faille. »
Le ciel a retrouvé une teinte neutre. Une plate-forme a atterri de l’autre côté du bassin d’Aguéranh. Deux silhouettes noires marchent vers nous d’un pas décidé, la tête courbée vers l’avant pour qu’on ne les reconnaisse pas.
« Qui êtes-vous ? » demande sèchement Tombro.
Ils ne répondent pas, mais pressent le pas. Ce sont des guerriers, des Palaïds. Ils accourent, sortent chacun un svakia, et nous immobilisent, un bras derrière le dos, leur lame contre notre cou.
« Taisez-vous ! Sinon vous n’direz plus rien ! lâche durement l’un d’eux.
— Qui… Qui êtes-vous ? redemande Tombro, à voix basse cette fois.
— Vous vous tenez tranquille… et on desserre notre étreinte.
— D’accord, lâche Tombro.
— Et toi, Djaïlinh ?
— Tout c’que tu voudras, mon frère. » Ma voix est lente et solennelle.
« Qu’avez-vous fait d’Acer ? Où se trouvent Olwaïn et Cherfa ?
— Doucement… doucement… Acer est vivant… En c’moment il est avec Olwaïn.
— Où sont-ils ?
— La rotonde… Là, tout près.
— Tu nous y conduis !
— Et pas d’blague ! ajoute le second.
— Mais vous, mes frères ? demande Tombro. Qu’avez-vous fait de Dâharh, de Wouzhou ? Vous portez leurs capes, leurs pèlerines ?
— Ils sont en vie. »
Je remonte les marches de la rotonde à la droite de Tombro, la lame d’un svakia pointée dans le bas du dos. Nous passons entre les colonnes de marbre vert du monument, sous l’une des suspensions dorées à lumière rouge… Lorsqu’Acer et Olwaïn arrivent à notre rencontre.
« Qu’est-ce qui s’passe ? » questionne Acer, d’une voix forte et assurée, le regard sévère. La lame se retire aussitôt.
« Acer !? Tu vas bien ?
— Öööhh ! Bon sang ! » s’exclame Acer, l’air stupéfait. L’étonnement s’efface pour laisser place au soulagement.
« Oysin ! Ecklèn !
— Eh oui ! Nous venons pour la mission !
— Qu’est-ce qui s’passe de l’aut’ côté ? demande Acer.
— Et ici ? réplique l’un des Palaïds.
— J’ai rempli mon contrat, répond Acer.
— C’est-à-dire ?
— Venez à l’intérieur… Qu’on en discute calmement. » Ils hésitent un instant.
« Venez ! C’n’est pas un piège… Cette fois ! » ajoute Acer avec une étincelle perfide dans le regard. Nous retrouvons notre table de jeu.
« Vous jouiez ? s’étonne l’un des Palaïds.
— Oui, Ecklèn, réplique Acer. L’Éden a retrouvé la paix… Cherfa… Cherfa est mort.
— Öööhh !
— Oui ! Je l’ai tué.
— Et je vous présente notre nouveau guide bien-aimé… Abakan le Grand !
— Non ?
— Si, Ecklèn.
— Tu n’vas pas nous la jouer comme ça ! réplique sèchement l’autre Palaïd. On n’va pas remplacer un dictateur par un autre !
— Oysin… Oysin… Calme-toi, répond Acer. Je n’souhaite le pouvoir… que le temps d’assurer la transition vers un régime… démocratique. » Ecklèn s’assoit, l’air préoccupé. Il joint les mains dans un geste méditatif : « Alors ça change tout… dit-il, l’air soucieux, pensif.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il soupire bruyamment avant de répondre.
« Rien n’va plus d’l’aut’ côté », lâche Ecklèn, l’air sombre. Oysin s’assoit à son tour.
« Treïn a pris le pouvoir… Nous avons essuyé échec après échec.
— Treïn a pondu une liste de treize noms, poursuit Oysin. Dâharh et Wouzhou avaient carte blanche pour les ferrer. Dix d’entre eux ont été capturés.
— Qui ça ? s’enquiert Acer.
— Ragnar, Hidris, Vitri, Amtan, Dayan, Mohol, Licori, Adria, Origni et Andérof.
— Il ne reste que nous deux, reprend Ecklèn, et Fionn, dont on est sans nouvelles.
— Capturés ? interroge Acer. Ils sont en vie ?
— On n’sait pas, répond Ecklèn.
— Mais Assibir et Galam ont été tués dans l’attaque de Cherfax, complète Oysin.
— Galam !… Assibir, lâche Acer.
— Nous devons intervenir ! De toute urgence ! Si nous arrivons à sauver quelques vies… Olwaïn ?… Tu n’as rien dit. Tu choisis quel camp ?
— Mon choix est d’jà fait ! Les intérêts d’mon peuple ! Alors qu’est-ce qu’on attend pour rentrer sur Kriemn ? »
