Chapitre 5-65

Ève – Tanacé 7 et 2

Après les vaisseaux de Zéa Benwal, de Willim Brandon, Sarah vient de m’annoncer une arrivée à bon port du vaisseau d’Élya Kad’Orh ! Et de trois ! Mon deuxième objectif est atteint !

« Uzat ! Je t’attends ! »

Ils sont deux, deux gardes armés non casqués, à pénétrer dans la pièce que j’occupe avec Osgar et deux de ses collaborateurs. Ils m’ont assailli de questions… J’ai répondu selon ma convenance.

« Veuillez nous suivre ! » me lance respectueusement l’un des deux gardes. Je me lève, souhaite un au revoir sincère aux trois Emnos en combinaison amarante, et suis mes guides…

Nous retraversons le vaisseau jusqu’à un hangar dans lequel stationnent sept appareils. Tous du même modèle, celui que j’ai déjà emprunté. Seuls diffèrent la décoration de la carlingue et les pictogrammes qui doivent probablement les caractériser.

Uzat m’attend, le casque dans les mains, au centre du hayon de l’un d’eux. Je le sonde… Il n’y a personne dans l’appareil, pas de guet-apens, pas de coup fourré ou autre piège tordu. Il se demande simplement par quelle magie ce vaisseau va pouvoir décoller. Ses techniciens ont tout essayé, sans succès…

Cette fois, je ne serai pas passager clandestin ! Au pied du hayon, je lui lance : « Me voici ! Tu as tenu ta promesse… je tiens la mienne.

Si nous arrivons à décoller.

Tu doutes ? »

Exaspéré par mon arrogance, il se détourne pour entrer dans l’appareil. Je le suis jusqu’au poste de pilotage… où quatre fauteuils larges font face au cockpit entièrement vitré.

« Et ? Je fais quoi, maintenant ?

— Sarah.

Sara ? Son mot de passe ?

— Tanacé 7 reste en quarantaine, mais tu conduis cet appareil sur Tanacé 2. Regarde Uzat… » Comme par magie, une voix synthétique emnos annonce aussitôt quelque chose. Des marques lumineuses s’affichent sur le cockpit et l’éclairage du hangar se met à clignoter… Uzat est bluffé. Je n’ai qu’un seul impératif pour conserver l’avantage, qu’Uzat ne mette pas son casque pendant le trajet. Il s’assoit sur le deuxième fauteuil en partant de la gauche, et ramène ses cheveux blancs vers l’arrière. Un vieux réflexe, il s’apprête à mettre le casque ! « Pas besoin ! » Je pose le mien sur le plancher. Surpris, il hésite, mais se résigne et attache son harnais. Je m’assois sur le quatrième fauteuil, laissant volontairement une place libre entre nous. Les propulseurs se lancent… l’appareil décolle légèrement, pivote d’un demi-tour, et avance vers un large passage qui se libère… offrant une vue panoramique incroyable sur Mars et l’espace… Il fait nuit sur la partie droite de Mars. L’autre portion est éclairée par un soleil qui brille de mille feux. Nous sommes au-dessus d’un ciel saupoudré de nuages lenticulaires orangés. Au-dessus d’une mer intérieure, le bassin d’Hellas. Une belle fin de journée sur cette région.

« Merci, Sarah ! C’est trop cool ! » Je souris, tandis qu’Uzat me lance un regard meurtrier. La pesanteur s’efface et l’appareil pivote légèrement… J’aperçois un point lumineux à quelques encablures… Notre appareil s’en approche… Un tube, deux sphères hérissées, le satellite que nous avions accosté avant mon arrivée sur Tanacé 7.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Uzat fait la sourde oreille. Il refuse de me répondre, mais il ne peut s’empêcher de penser…

« Si tu crois que je vais te le dire… Je n’ai pas intérêt à lui dire que le satellite puise l’énergie de l’ionosphère de cette planète… pour la transmettre aux deux Tanacés… Elle n’a pas besoin de savoir qu’il s’agit d’une centrale électrique. » Je le remercierais bien, mais il n’a pas besoin de savoir que je lis en lui comme en un livre ouvert. Un nouveau point lumineux apparaît… Nous approchons de Tanacé 2 !

Une voix emnos résonne dans le cockpit… Je ne saisis pas, mais devine en gros ce qu’elle dit en appréhendant les pensées d’Uzat. L’équipage de Tanacé 2 s’inquiète de ne pas avoir de nouvelle de Tanacé 7. Ils cherchent à savoir ce qu’il se passe. Uzat hésite, il s’interroge, se tâte, il se demande ce qu’il peut répondre.

« Dis-leur qu’une certaine Ève t’accompagne… et qu’elle demande une audience auprès d’Assibir.

Uzat Tol Kech ! » L’idée de donner un code d’urgence lui vient à l’esprit ! « Et pas d’entourloupe !

Je suis en compagnie… d’une certaine Ève… qui demande audience auprès d’Assibir. »

La voix emnos répond aussitôt, ce qui fait grimacer Uzat.

« Cinq grefs ! Il va falloir attendre !

Nous attendrons s’il le faut.

Prévenez-la… que je lui amène… quelqu’un qu’elle sera ravie de rencontrer.

Pourquoi dis-tu ça ?

Assibir a insisté pour que le vaisseau Alpha Cent ne soit pas détruit. Elle voulait, à tout prix ! rencontrer… le septième passager.

Je n’ai jamais confirmé que j’étais ce septième passager.

Non… Bien sûr. »

Vue de ce cockpit panoramique, l’approche du vaisseau Tanacé est sublime. Leur immense système d’anneaux est prodigieux. Un système rotatif incroyablement complexe. Je ne peux m’empêcher de penser aux coupoles orthodoxes chaque fois que j’entrevois l’avant étincelant de l’un de ces vaisseaux. Nous nous dirigeons vers une brèche rectangulaire éclairée par intermittence de lueurs orangées. L’appareil ralentit fortement et pénètre dans le vaisseau… Les propulseurs et rétrofusées rugissent une dernière fois et l’engin se pose en douceur.

« Nous devons attendre la pressurisation du hangar, m’annonce Uzat.

Merci. »

Ce n’est que lorsque toutes les informations disparaissent de la vitre du cockpit qu’Uzat décroche son harnais. Il empoigne son casque et se lève. J’en fais de même, mon sac en plus… La question de demander ce que je cache dans mon sac, lui a de nombreuses fois brûlé les lèvres… Il s’est abstenu de la poser, certain que j’opposerai un refus. Nous retraversons le vaisseau… Le flanc est ouvert, l’aile a repris sa position de hayon. Uzat entame la descente, tandis que le comité d’accueil approche. Ils sont cinq, casqués et armés. Je choisis la prudence et les désarme par surprise, avant même qu’ils ne s’aperçoivent de ma présence. Je projette leurs armes contre la paroi opposée ! apparaît fièrement, une main levée ! et entame la destruction de leur armement ! Surpris, ils nous braillent quelques mots…

« Pas la peine d’insister, répond Uzat, nous ne sommes pas de taille ! » S’ensuit une conversation… dont je ne saisis le sens que par l’interprétation d’Uzat. Ils ont contacté Assibir. Prévenue de l’arrivée d’une étrangère, elle rentre sur Tanacé 2. Nos guides doivent nous escorter jusqu’en salle du Conseil…

Méfiante, je leur fais signe d’emprunter les premiers un sas à diaphragme… avant de leur emboîter le pas. Ils se séparent, et nous prenons un corridor à la suite de deux accompagnateurs. Je suis attentivement les réactions d’Uzat : il n’est pas surpris, il connaît le chemin… Nous arrivons devant une cage d’ascenseur que nous empruntons… pour monter… La porte s’ouvre, et nos guides se positionnent de chaque côté de la cage. Uzat sort et avance de quelques pas… Je le suis pour retrouver la salle circulaire, majestueuse, que j’ai déjà visitée en extra. Les parois de la pièce sont constituées d’impressionnants blindages, des volets de protection qui, comme dans le poste d’observation d’Alpha Cent, se relèvent à la demande. Sauf que le poste d’observation d’Alpha Cent me semble ridicule au regard de cette pièce au luxe sobre et discret.

Sept fauteuils monumentaux, en cuir de couleur rouille, encerclent une table ronde au plateau massif de bois acajou, dont le centre est vitré et noir. Le plancher, comme le plafond, haut de plus de cinq mètres, est recouvert par un revêtement synthétique ocre. Au-dessus de la table, un faux plafond circulaire est percé de plusieurs spots qui diffusent une lumière bleutée.

Toujours casqué, l’un des Emnos de Tanacé 2 dit quelque chose… ce qui trouble Uzat. Je le sens dérangé, gêné… Il renvoie une grimace à son interlocuteur qui lui répond… ce qui semble le soulager. Je m’avance à pas feutrés, et entreprends le tour de la table, tandis qu’Uzat reste immobile près des gardes. Il attend, inquiet, l’arrivée d’Assibir…

Le silence du lieu est impressionnant, le calme surprenant, la paix… encore plus inattendue. Par la pensée, en prenant bien garde de ne pas le toucher, je recule d’un bon mètre le fauteuil le plus éloigné des cages d’ascenseur, et m’assois… devant les trois Emnos. Le fauteuil est si large, que je dois écarter les bras pour poser les mains sur les accoudoirs.

Une bonne demi-heure plus tard, un Emnos casqué rompt le silence. Uzat est assailli par une bouffée d’angoisse : « Elle arrive ! »

La cage d’ascenseur de gauche s’ouvre quelques minutes plus tard… C’est bien elle, celle que j’ai aperçue sur Mars. Elle ne porte ni casque ni satikka.

« Leader Assibir, lance avec respect Uzat qui se recule d’un pas.

Laissez-nous !

Mais… leader Assibir, vous ne savez pas… se risque Uzat.

Taisez-vous et laissez-nous !

… de quoi elle est capable. » Les trois Emnos prennent l’ascenseur… Je sonde les pensées d’Assibir… et découvre que je suis passée, en montant dans cette salle, au travers d’un scanner ! Elle sait que je suis enceinte ! Une nouvelle preuve qui ne fait que renforcer sa certitude : “je” suis le septième passager ! Elle attend que la porte de l’ascenseur se referme… pour croiser mon regard.

« Je me nomme Assibir Kat Orfax, leader de ce vaisseau… Vous me comprenez ?

Je me prénomme Ève… et je te comprends.

Bien… Elle s’adresse par la pensée ! C’est ce qu’ils disaient ! Malgré les… apparences… je suppose que vous n’êtes pas Humaine ?

Il est vrai que les apparences sont parfois trompeuses.

Vous étiez à bord d’Alpha Cent ? C’est bien elle !

Quelle importance ?

Oui… peu importe. Vous souhaitiez me parler ?

Tout à fait, Assibir.

Allez ! Vas-y ! Lâche le morceau ! Dévoile ton jeu ! Je vous écoute. » Elle vient s’asseoir devant moi. « Et dis-moi ce que je veux entendre.

Tu ne seras pas surprise… par ce que tu vas entendre, Assibir. Je viens t’apporter un message… simple et bref ! Un message de paix… et de fraternité… Ton seigneur et maître, Cherfa, n’est pas l’être tout-puissant qu’il croit… Il est allé trop loin… nous forçant ainsi à intervenir.

Nous ! Ella a dit nous ! Elle n’est pas seule ! C’est vous qui avez provoqué l’extraordinaire distorsion spatiotemporelle ?

Vous ignorez la puissance des forces qui règnent sur l’univers… Et Cherfa vous guide dans la mauvaise direction… Nous ne sommes pas les ennemis des Emnos ! Nous ne souhaitons que la liberté des peuples… dont le vôtre ! Vous devez coopérer… et combattre votre despote…

Sais-tu à qui tu t’adresses, petite peste ? Cherfa, c’est mon aïeul ! C’est le sang de mon sang ! C’est ça, ton message de paix ? Pourquoi vous ne vous adressez pas directement à Cherfa ?

Pour qu’ils apprécient pleinement leur liberté… et pour qu’ils la conservent durablement ! les peuples doivent la gagner par eux-mêmes !… Tiens ! Ça m’rappelle quelque chose... Je suis ici pour donner un coup de pouce aux humains… Mais s’il faut vous aider… oui, vous ! les Emnos ! à vous débarrasser de votre tyran… alors je vous aiderai… nous vous aiderons… Car un jour viendra où ton peuple sera notre allié.

Laissez-moi vous conter une histoire, commence Assibir qui se rapproche de la table. Il y a… environ trois ans, sur une petite planète du système d’Énoria… que tu dois connaître… Nayasis…  ! Ça te dit quelque chose ? L’émissaire de Cherfa… un certain Antévéki…

Elle en sait des choses. Mais apparemment elle ne sait pas que je peux lire ses pensées.

Je mets dans le mille ! … a fait une rencontre… Des êtres, qu’il disait supérieurs, l’ont contacté pour qu’il porte un message… Un message de paix, de liberté, identique au vôtre… Ces êtres se nommaient “les Anges de Zand”…

Et ?

Vous êtes l’un de ces anges ? N’est-ce pas ?

Et… qu’est devenu cet… Antévéki ?

Surtout ne réponds pas ! Et change de conversation ! Il a été désavoué… Il a perdu toute prérogative et… s’il vit encore, doit croupir dans les geôles d’Alaktor… Les anges de Zand ont causé sa perte !

Les humains disent qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

À qui appartiennent les œufs ?… Et qui mangera l’omelette ?

Tout juste, Assibir ! Mais il est temps de mettre Cherfa au régime… Nous avons choisi notre camp. Ceux qui ne coopéreront pas avec les humains seront combattus… Et permets-moi d’ajouter qu’ils n’ont aucune chance… Accepte la main tendue que je te propose… Dépose les armes et collabore avec les humains… Tu as beaucoup à gagner…

Et toi tu ne perds rien pour attendre… Et si j’acceptais votre proposition ?… Comment devrais-je m’y prendre ? Je ne suis pas seule. Élégi ne se laissera pas faire. Vous trouverez plus coriace que moi.

Je me charge d’Élégi… Uzat Tol Kech me conduira à Syrtis Major.

Uzat, au gref qu’il est, doit être en route pour Tanacé 7.

Ça m’étonnerait.

Ah ?

Tanacé 7 est en quarantaine.

Comment ça ? » Elle se recule contre le dossier du fauteuil.

« J’ai décrété la quarantaine pour le vaisseau d’Élégi.

Comme ça ?

Oui ! Comme ça ! Souhaites-tu que j’en décide de même pour ton vaisseau ? »

Elle ne répond pas, mais me lance un regard assassin.

« Ici, leader Assibir ! Où se trouve Uzat Tol Kech ? »

Une voix lui répond, elle reste de marbre.

« Conduis-moi à cet Uzat ! » Je me lève. Elle grimace, mais accepte. Nous reprenons l’ascenseur… Assibir est tourmentée, partagée. Elle hésite sur la conduite à tenir, comme je m’interroge sur ma sécurité… Dois-je la contraindre à nous accompagner ?…

Le sas s’ouvre sur le hangar dans lequel nous attend l’appareil d’Uzat. Assibir reprend la conversation :

« Je souhaite vous revoir. J’aurais tant de questions à vous poser.

Nous sommes partis du mauvais pied, mais nous nous reverrons… dès que cette parenthèse sera refermée.

Bien… Je ne me la suis pas mise à dos. Elle va m’aider à me débarrasser d’Élégi. C’est comme si elle me servait Mars sur un plateau. Faites ce que vous avez à faire… Je m’en lave les mains. Quand le moment sera venu… dès que j’en aurai l’occasion… je t’éliminerai ! »

Un drôle de personnage… à surveiller de près, de très près… Je choisis de ne pas la contraindre à m’accompagner.