Chapitre 4-13

Ève

Quelque chose me chiffonnait depuis notre arrivée sur ce planétoïde. Il nous était impossible de détecter la moindre présence en dehors de notre groupe ! Comme si nous étions seuls, totalement seuls ! Et isolés ! J’ai été rassurée, et tranquillisée, lorsque l’accès aux quartiers ligures s’est libéré, révélant ainsi les pensées ligures.

Lepte me sourit : « Pour respecter l’intimité des différents peuples, chaque secteur est imperméabilisé aux ondes psychiques. Seules les salles de réunion, accessibles aux seuls délégués, les laissent filtrer. Personne, j’ai bien dit personne, ne peut communiquer entre les secteurs tant qu’ils sont clos. Tout cela pour laisser le libre arbitre à chaque délégation.

Merci pour tes précisions. Je t’avoue que je commençais à me poser des questions.

Je sentais ton angoisse monter… mais j’attendais le moment opportun pour intervenir. »

Je n’ajoute rien, mais la gratifie d’une grimace d’exaspération.

Éoïah nous a distancés, Adam court derrière elle. Elle disparaît au détour du couloir, et je sens une vague de bonheur, une explosion de joie ! Éoïah a retrouvé les siens ! Nous la rejoignons, pendue au cou de son papa, alors qu’Adam embrasse Alohéa. Énéhoé est immobile, intimidé par notre brusque débarquement, et visiblement très impressionné. Lui qui était le plus âgé, le plus grand d’entre nous, se retrouve avec la taille de Thomas !

« Bonjour les Ligures ! sourit Éria. Alors ? Quoi d’neuf depuis la semaine dernière ? Bonjour le grand garçon ! Énéhoé ? »

Énéhoé écarquille de grands yeux.

« Bonjour à tous, répond Éhoé. C’est sympa d’se retrouver ici.

— Je vois qu’on a la tenue de rigueur. Les combinaisons éthaïres et ligures sont les mêmes ?

Pratiquement. Un modèle de base, avec des options qui peuvent être modifiées en fonction des préférences. Ma chérie ? demande-t-il, en même temps, à sa fille. C’est quoi, ces mèches blanches sur tes tempes ?

C’est rien, Papa. Thomas a été blessé, je l’ai guéri, et mes cheveux étaient blancs le lendemain. Tout va bien… tant que je suis avec Adam. »

Les adultes papotent, jusqu’à ce qu’Éhoé soit apostrophé télépathiquement.

« Je dois vous laisser. Le devoir m’appelle. Nous nous retrouvons en salle des visiteurs. À tout à l’heure, ajoute-t-il avant d’embrasser Alohéa, et de disparaître, après un bref signe de la main, au détour du couloir voisin.

Nous devons retourner dans nos quartiers, nous enjoint Lepte.

Kalept ? demande Éoïah. Énéhoé et Maman peuvent venir avec nous ? Dis oui, s’il te plaît.

Je ne vois aucun inconvénient, répond Kalept, ce qui fait sauter de joie Éoïah.

Alors, suivez-nous », ajoute Lepte.

Nous retrouvons les quartiers éthaïres, et, de retour dans la salle réservée aux visiteurs, nous nous assoyons autour de l’estrade.

« C’est de cette salle que les personnes qui souhaitent prendre part aux discussions interviennent, nous apprend Kalept. Et c’est d’ici même que je ferai mon rapport.

Mais ? Comment peut-on… communiquer avec les délégués… si les secteurs sont imperméabilisés aux ondes psychiques ?

Les salles des visiteurs ont un statut… à part, répond Lepte. D’ici, nous recevons les informations des intervenants, mais les ondes ne circulent qu’à sens unique… sauf… lorsqu’un délégué pose une question à un visiteur. À ce moment précis, un canal privilégié se forme pour permettre la discussion.

D’accord. Merci. »

Les spots s’éteignent… Des symboles lumineux se forment… Et un grand Zulémi apparaît, droit comme un “i”, vêtu d’une combinaison brillante gris métallisé aux reflets dorés. L’arrière de son crâne, sans cheveux, est très allongé. Sa peau, tachetée de grains beiges, est très pâle. Au-dessus d’un long cou, son visage est ovale et fin. Il possède deux petites oreilles rondes, des arcades sourcilières à peine marquées, deux yeux ronds enfoncés, gris clair, un nez aplati, et une petite bouche aux lèvres violettes.

« Bonjour à tous, commence le Zulémi d’une pensée nasillarde aux accents traînants. Atoïrahawè de Zulèm. Le recalage temporel a été effectué. En temps communautaire, nous sommes au trente-septième cycle du dix-neuvième cadran. C’est donc à nous d’animer cette séance… Une séance très spéciale, puisque nous accueillons, je vous le rappelle, nos premiers visiteurs Humains et leurs enfants… à qui je souhaite, au nom de notre Communauté… la bienvenue ! J’espère que cette visite n’est que la première… et qu’elle sera suivie… de bien d’autres ! Voici donc les thèmes du jour. Nous ferons le point sur les dernières avancées de la recherche sur l’énergie obscure avec notre invité zadar, le professeur Ridyz Ader. Le sujet suivant sera abordé par Ètèkot, notre observateur solène, qui revient tout juste d’Affath. Il nous communiquera son rapport sur la technologie emnos. Ensuite, Kalept, préceptrice éthaïre, nous fera le compte-rendu de la formation des enfants Humains. Elle nous donnera ses impressions, avant que nous n’abordions les questions diverses… Je laisse donc la parole à notre premier invité… le professeur zadar Ridyz Ader. »

Les images du Zulémi s’évaporent, remplacées par celles d’un Zadar vêtu d’une combinaison brillante grise. Il me rappelle aussitôt les années passées en leur compagnie. Il porte un collier de métal doré avec de petites pierres fines. Trapu, à la peau sombre, il ne dépasse pas le mètre vingt. Son pelage brun-roux blanchit autour de ses oreilles de chauve-souris. Ses petits yeux globuleux jaunes s’agitent, et son museau pointu grimace. Il réfléchit, agité par un trouble intérieur. Son embarras s’efface dès qu’il prend la parole : « Bonjour à tous, nous souhaite le Zadar d’une pensée de canard enroué. Je suis Ridyz Ader, de Zadari… mais ça vous l’aviez deviné, votre humble invité… Je viens vous faire part de l’avancée de nos recherches… et faire état de quelques-unes de nos préoccupations grandissantes… Je reviens brièvement sur l’origine de l’affaire : l’observation d’un astéroïde interstellaire lors de son passage près de Brydéri. Une étude anodine qui a révélé un fait surprenant : une augmentation de masse constante, avec une variation notable du champ gravitationnel ! Nous avons aussitôt dépêché une sonde pour étudier le phénomène… et nous avons découvert un minerai étrange à la surface d’Égéria… le nom de l’astéroïde. Étrange de par les composantes fondamentales de sa matière. Ses cordes fermées ont un mode vibratoire complexe qui engendre des particules qui ne correspondent à aucun de nos modèles connus ! »

L’hologramme du Zulémi réapparaît à ses côtés.

« Plus simplement, professeur Ridyz Ader. Quelles seraient les implications… et les applications ! de cette découverte ?

J’y arrive… si tu le permets.

Mais je t’en prie !

Je rappelle simplement que nous tous, ici même, venons d’univers parallèles dans lesquels s’appliquent les mêmes lois physiques. Même cet univers, si particulier, dans lequel nous sommes réunis en ce moment même, obéit à ces lois fondamentales… Nous maîtrisons la formation des trous de vers, qui permettent de passer simplement d’une brane voisine à l’autre. Mais les dimensions sont multiples ! Et des mondes invisibles… aux lois physiques différentes… nous sont encore insaisissables. Et pourtant… à portée de main ! Avec les particules exotiques du minerai d’Égéria, nous étudions la possibilité de former une liaison entre l’une de nos branes, et une brane au mode vibratoire différent ! Imaginez un instant les mondes extraordinaires que nous pourrions découvrir ! Nous sommes à l’aube de bouleversements sans précédent ! Mais ! les interrogations restent nombreuses ! Que se passerait-il… lors du contact entre ces deux branes… si le pont formé n’était pas correctement isolé ? La naissance d’un nouvel univers ? La destruction de l’une… ou des deux branes d’origine ? Vous imaginez ! Et comment isoler correctement la liaison ? Nous devons agir avec d’infinies précautions ! et sans précipitation !

Mais… il me semble que plusieurs expérimentations sont déjà en cours…

— Oui, oui ! Tout à fait ! Sur Iriseth… avec la collaboration d’Éthaïres. Avec le nouveau mode vibratoire, nous étudions la possibilité… non pas de former un pont entre deux branes ! mais d’engendrer… une déchirure du tissu spatial ! Ce qui permettrait la création d’une espèce de raccourci cosmique. Une hypothèse totalement inenvisageable avant la découverte des composantes fondamentales de ce minerai.

Es-tu en train de nous expliquer, poursuit Atoïrahawè, que nous pourrions, en quelque sorte, contourner le mur de la vitesse lumière ?

Exactement ! Nous pourrions nous déplacer quasi instantanément d’un point à un autre de la surface d’une même brane !

— De la science-fiction ! Mais n’est-ce pas, justement, ce que réalisent les Emnos, ce peuple du système d’Affath de l’univers Fèch ?

Je ne suis pas le plus qualifié pour répondre à la question.

Merci, professeur, pour cette transition qui m’amène à vous présenter notre deuxième invité : Ètèkot, notre observateur solène… qui revient tout juste d’Affath. »

L’hologramme du professeur zadar disparaît, remplacé par une créature de plus de deux mètres, dont seule la tête d’insecte prédateur, triangulaire, jaune pâle, se distingue véritablement. Elle se détache d’une combinaison caméléon qui camoufle les formes du Solène. Je peux juste deviner ses trois paires de pattes, son thorax et son abdomen imposant. Il semble nous observer fixement de deux gros yeux composés rouge vif. Deux antennes plumeuses surmontent cette tête aux mandibules impressionnantes.

« Ètèkot sera notre guide chez les Emnos, nous apprend Lepte.

— Impressionnantes, ces créatures ! grimace Mel.

Brrr… pense Jade.

Nous vous offrons nos salutations, commence le Solène d’une pensée dure, sifflante, craquetant entre les mots. Nous revenons de Fèch, où la situation, sans dévoiler le futur probable, devient plus que préoccupante. Je rappelle, à tous, que les Emnos du système d’Affath ont colonisé, et tyrannisent, l’ensemble des mondes habités de leur secteur. Leur appétit semble sans limites. Leurs vaisseaux disposent déjà d’un système qui combine les bases de notre technologie des atertex, à un dispositif d’interaction sur les ondes gravitationnelles. Il leur suffit de 524 U.T.C., nos unités temporelles communautaires, je vous laisse transposer dans vos unités…

Une semaine, pour les Terriens, précise Kalept.

—… pour franchir quatorze arséïdes.

Six de vos années-lumière, reprécise Kalept.

Ils avancent par bonds successifs… propulsés le long des cordes ouvertes rattachées à leur brane tridimensionnelle. Leur technologie a un point fort : l’énergie dont ils disposent se renouvelle sans cesse… Mais elle a un point faible ! Ils doivent être au nombre de sept pour former une distorsion. Sept vaisseaux opérationnels ! Si l’un d’eux ne fonctionne pas, alors ils doivent se contenter de modes de propulsion conventionnelle.

Remarque fort intéressante, Ètèkot ! réagit Atoïrahawè.

Peut-être… mais ils ne se contenteront pas de leur technologie actuelle. Leurs scientifiques seront bientôt prêts pour tester leurs théories. Et je crains qu’ils ne soient sur le point de parvenir à franchir les branes… Alors plus rien ne pourra les empêcher de débarquer dans l’un de nos univers ! Avant de faire face à l’ennemi, nous devons tout mettre en œuvre pour qu’il devienne notre allié… Une tâche dévolue aux enfants Humains que nous accueillons et que nous allons accompagner dans la poursuite de leur formation.

Merci, Ètèkot. Restons sur ce sujet préoccupant, dans cette galaxie de Fèch, où les évènements semblent s’être soudainement accélérés. Je vous rappelle, à tous, la clairvoyance de Lepte, notre éminente spécialiste éthaïre aux Affaires Humaines. Lepte avait prédit ce qui arrive ! Et le groupe Humain, dépêché sur Ir’ Dan, a tenu toutes ses promesses ! J’appelle Kalept, la préceptrice éthaïre des jeunes Humains… Kalept va nous faire partager ses remarques, ses impressions…

C’est à moi ! » Kalept se lève. Elle monte les marches et s’avance sur l’estrade.

« Bonjour ! Je vous salue… délégués, et invités des différents peuples… Je veux tout d’abord vous remercier, très sincèrement, de m’avoir confié la formation des enfants humains. Je n’en suis pas… à ma première responsabilité de ce genre… mais ces 245 aréades…

Une aréade correspond à mille unités temporelles communautaires, précise Lepte. Les neuf années.

—… ont été un réel enchantement. J’ai été conquise par leur franchise, leur spontanéité… et l’étendue de leurs facultés ! Leur première formation s’est déroulée sur Ligurande, en compagnie d’éthaïres et de Ligures. L’osmose entre les Ligures et les Humains a été telle… qu’une idylle est née entre un Humain, Adam, et une jeune Ligure… » Un nouvel hologramme apparaît, Éhoé : « Pardon de te couper, Kalept. Bonjour à tous. Je suis, pour ceux qui ne me connaissent pas… Éhoé Ataoréa, délégué ligure. Je rebondis sur les propos de Kalept. Je ne peux que confirmer ses dires… et je précise que la jeune ligure en question… n’est autre que ma fille ! Éoïah !

Alors, mon cher Éhoé, intervient Atoïrahawè, permets-moi de douter de ton impartialité !

— Ah, ah, ah ! rit Éhoé. Tu as raison, mais je suis sincère. Nous sommes si proches, vraiment si proches, que nous nous sentons impliqués dans le devenir des Humains. Je t’en prie Kalept, tu peux poursuivre.

Merci, Éhoé. Je n’ai pas vu passer la deuxième période de formation. Elle se déroulait sur Zadari. Les quatre années zadars ont été… passionnantes ! Leur curiosité, leur soif de connaissance, n’ont d’égales que leur enthousiasme au partage. » Une créature zadar remplace l’hologramme d’Éhoé. Alyz Raër, notre enseignante des perceptions extrasensorielles que je reconnais à la forme de ses oreilles et à ses yeux orangés.

« Bonjour à tous ! Kalept… pardonne-moi de te couper une nouvelle fois ! Je suis Alyz Raër, une enseignante zadar… et accessoirement déléguée. J’ai suivi l’évolution des cinq Humains au cours des quatre années qu’ils ont passées sur Zadari. Et je peux vous assurer… que leurs facultés… sont exceptionnelles ! J’ajoute même une mention toute particulière pour celles de l’aînée, Ève. Ève Rémond, retenez bien son nom !

Merci pour ton intervention, reprend Atoïrahawè. C’est une véritable avalanche de compliments ! Kalept ?

Je te remercie, Alyz. La troisième session vient tout juste de s’achever. Nous étions dans le système d’Abdès, où trois épreuves délicates les attendaient… Ils s’en sont sortis avec brio, et je termine en soulignant qu’ils ont… mon entière confiance pour la suite des évènements… Merci. » Kalept quitte la scène pour revenir s’asseoir ; elle nous adresse un clin d’œil complice, nous l’applaudissons doucement. L’hologramme présente un nouvel intervenant, une Kylènien qui porte une combinaison caméléon comme les nôtres. À la forme des narines, aux taches sur les écailles, je reconnais Azélaï.

« Bonjour, commence Azélaï de sa pensée traînante et pénétrante. Je suis Azélaï… déléguée Kylènien. J’ajoute simplement que je partage l’optimisme de Kalept et confirme ses propos. Merci, Kalept.

Très bien, reprend Atoïrahawè. Tout se passe donc comme prévu. Je remercie nos divers intervenants… Nous allons pouvoir passer aux questions diverses. »

Azélaï disparaît, remplacée par un Armude. Il ne porte pas de combinaison, mais deux larges lanières brunes qui se croisent au niveau du poitrail. Son plumage, hirsute, est gris, et ses ailes et ses pattes sont terminées par des serres puissantes à quatre doigts griffus. Une petite crête osseuse, bistre, surmonte une tête aux yeux brun citrouille. Un bec beige clair, court et trapu, sort d’un visage au duvet noir. Deux caroncules acajou pendent de son menton.

« Un instant, Atoïrahawè, coupe l’Armude d’une pensée rauque et sifflante. Restons sur le sujet ! Je souhaite faire connaissance avec ces enfants humains dont nos intervenants ne tarissent pas d’éloges. Je me nomme Rakh’Ordia, d’Armuid, délégué armude.

Bien, répond le Zulémi. J’invite donc les cinq enfants humains à monter sur l’estrade. »

Confiante, et quelque part flattée, je me lève la première. Mel me fixe d’un regard paniqué, les yeux exorbités, la bouche ouverte.

« Allez ! Venez ! Pas d’panique, c’est moi qui cause.

— C’est bon ! » Thomas exagère son assurance apparente.

« Doucement, Ève », me prie Kalept. Je réponds d’un clin d’œil et m’avance au centre de l’estrade…

« Bonjour… peuples de la Communauté. Je suis… comme vous l’avez deviné, Ève… Ève Rémond, l’aînée des cinq enfants humains nés sur Ir’ Dan. Je vous présente… Mel Hayden, Adam Taylor, Jade Taylor et Thomas Rémond. Nous sommes très honorés d’être reçus à vos côtés… comme nous sommes flattés de recevoir tant d’éloges. J’avoue qu’avec de tels professeurs, nous ne pouvions qu’évoluer dans le bon sens ! J’ai suivi les interventions précédentes, et j’en déduis… arrêtez-moi si j’me trompe… que vos préoccupations principales… sont en fait… les Emnos ! Leur technologie vous intéresse… au plus haut point… mais leur désir d’hégémonie… vous inquiète… Ils pourraient vous menacer ? C’est bien ça ?

Tout à fait, Ève, me répond le Zulémi.

Il fut un temps… où je croyais en une vision plus humaniste de votre intervention en notre faveur. Le temps de l’innocence… J’aurais pourtant préféré garder le souvenir d’une Communauté qui œuvre… pour le bien des peuples menacés ! des démunis ! des opprimés ! En fait, vous nous utilisez pour votre sale besogne ! Sauver notre peuple de la tyrannie… c’est bien… mais récupérer la technologie… et vous libérer de la menace Emnos… c’est mieux ! Si j’comprends bien ?

C’est, en quelque sorte, votre ticket d’entrée, votre contribution à notre Communauté, répond le délégué armude. En contrepartie, nous vous permettons d’accomplir un bond technologique prodigieux, sans précédent, dont vous ne pouvez même pas imaginer les retombées.

Je te rappelle… délégué armude…

Rakh’Ordia.

Je te rappelle, Rakh’Ordia, que nous sommes nés sur Ir’ Dan… et que nous connaissons parfaitement les Wa’ Dans ! et leur histoire ! Ils pourraient longuement débattre avec toi de ce que tu nommes… retombées… » Je marque un temps d’arrêt. L’Armude se contente de hocher la tête… ce qui me procure une délicieuse excitation, l’impression d’avoir marqué le point décisif d’un match crucial. « Et si vous étiez attaqués ? Surpris par une menace imprévue ? Si les Emnos ont développé, seuls, une telle technologie… qui vous assure que personne d’autre ne soit encore bien plus avancé ? Quelqu’un de mal intentionné pourrait soudain débarquer ! et menacer votre Communauté ! Vous pourriez vous défendre ?

Ève ! reprend Atoïrahawè. Peux-tu imaginer un seul instant que nous n’y ayons pas pensé ? Pourquoi nos réunions se déroulent ici même ? Cet univers, cette planète artificielle, pourrait constituer un refuge momentané. Tu as dû remarquer que chaque secteur est vaste. L’espace n’est pas uniquement prévu pour trois malheureux délégués de chaque peuple et leurs invités ! Il peut accueillir de nombreux réfugiés en cas d’attaque de l’un de nos peuples.

Mais… l’araktep ne peut que contenir, allez… vingt personnes tout au plus.

C’est une bonne remarque », répond l’Armude Rakh’Ordia. Il marque un temps avant de poursuivre : « Merci à tous. J’ai l’autorisation de te répondre. L’araktep que tu as emprunté… n’est qu’un modèle réduit réservé aux délégués et à leurs invités. Nous possédons tous un modèle… d’une tout autre dimension, destiné à un hypothétique cas d’urgence. Si l’une de nos planètes est attaquée, on ne peut qu’espérer qu’elle puisse résister douze U.T.C., le temps qu’arrive la flotte défensive.

Alors vous possédez un armement ?

Bien sûr ! répond l’Armude. Une flotte est toujours positionnée en banlieue de chaque système. À une distance qui varie entre dix et douze unités. Prête à défendre les planètes proches. Ou prête à franchir un trou de ver pour porter assistance si un peuple est menacé.

Ah ! Intéressant. Ta réponse me satisfait. Alors j’en viens à une autre préoccupation… Avec le bond technologique prodigieux que tu nous promets, accompagnes-tu ton cadeau d’une contamination massive par le virus ? Est-ce que tout ça implique la contamination de la Terre, de Mars… de notre galaxie… de notre univers ? »

Un nouveau personnage apparaît. Un, ou une, Opirien d’un mètre soixante, soixante-dix. Il, ou elle, est mince, a le dos voûté et porte une combinaison spatiale brillante rouge. Sa peau écailleuse est rougeâtre, sa tête est ronde, et ses arcades sourcilières, une crête osseuse, se rejoignent sur un nez en V. Il, ou elle, possède deux yeux marron globuleux aux pupilles verticales, et une bouche sans lèvres. Ses mains, osseuses, ont quatre doigts longs.

« Bonjour, Ève. Je suis Anz Zéwand, de Kas Oprah. Tu as la réponse à ta question. Le vaccin que ta mère a mis au point.

Le vaccin ? Ça ne répond pas à ma question ! On ne va pas vacciner l’univers entier ! Et d’ailleurs ? Nous ? Sommes-nous contagieux ?

Oui ! Mais vous ne contaminerez pas votre univers.

 ???

Vous recevrez un traitement approprié avant de pénétrer Fèch, votre univers dans lequel le virus est absent. Un traitement qui stoppe la transmission des agents pathogènes.

Le traitement est sans danger, intervient Lepte, je l’ai suivi, comme tous nos congénères qui partent en mission dans les univers non contaminés.

La contamination de Fèch n’est pas à l’ordre du jour, poursuit Anz Zéwand, mais nous nous réservons le droit de revenir sur cette possibilité. Nous reverrons notre position… en temps voulu. Et les éventuels contaminés le seront de leur plein gré. Ils auront, de ce fait, l’avantage de disposer de quelques pouvoirs supplémentaires. Mais tout cela ne pourra se réaliser qu’avec d’infinies précautions. Auparavant, nous créerons une autorité de régulation et de surveillance… Aucun pouvoir ne doit être mis à la disposition de créatures mal intentionnées. »

Une nouvelle entité humanoïde apparaît, une grande Erbèle vêtue d’une combinaison brillante aux reflets bleu-vert. Sa longue chevelure, gélatineuse, blanc bleuté, ondule comme si elle était animée d’une vie propre. Ses yeux en amande, à l’iris bleu turquoise et la pupille verticale noire, ont un regard menaçant. Sa bouche, aux lèvres violet foncé, s’ouvre sur une gueule carnassière aux dents pointues et à la langue noire et fourchue. Sa peau est recouverte de fines écailles et ses mains sont palmées.

« Je sors de ma réserve habituelle pour vous faire part de mon ressenti. Bloeud Dredd, déléguée erbèle, annonce la créature d’une pensée caverneuse hypnotique et envoûtante. L’aplomb de cette jeune humaine me plaît bien ! son arrogance ! sa sagacité ! Oui ! tu me plais, Ève. Je vois en toi une future déléguée humaine.

Merci, Bloeud Dredd.

Ne me remercie pas. Les pouvoirs que tu as obtenus sont immenses, comme le sont les responsabilités qui pèsent sur tes épaules. Tu devras poursuivre le chemin tracé, et continuer à faire preuve d’intuition, de perspicacité, de discernement et de sagesse. Jeunes Humains… vous avez tout notre soutien. Faites-en bon usage… et ne sous-estimez pas vos ennemis ! Nous nous reverrons bientôt. »

L’Erbèle, l’Opirien et l’Armude, inclinent leur tête en signe de respect et leurs hologrammes s’évanouissent. Le Zulémi reprend : « Merci à tous. Vous aussi, jeunes Humains. Vous pouvez regagner vos places, nous allons passer aux questions diverses. »

Nous redescendons de l’estrade sous les applaudissements de notre auditoire. Je me sens pleine d’énergie, gonflée à bloc : « Vous voyez… ça s’est bien passé ! » Mel soupire de soulagement. Lorsqu’une idée me vient.

« Je reviens ! » Je retourne vers l’estrade.

« Ève ? Autre chose ? demande Atoïrahawè.

Exactement. Questions diverses impliquent… sujet divers… je suppose ?

Nous t’écoutons.

Je profite de ma présence… devant vous tous… pour venir plaider la cause des Wa’ Dans. Je vous apprends, ou vous rappelle, qu’une réelle évolution culturelle est en cours sur Ir’ Dan. Une réelle évolution imputable à l’intervention indirecte de Lepte, ainsi qu’à l’appui… et la collaboration directe ! de nos parents. Je dirais même… réévolution ! ou révolution si vous préférez. Et j’estime qu’il est temps que vous repreniez contact avec eux. »

Un nouvel hologramme apparaît, c’est Éréviep.

« Bonjour à tous ! Je suis Éréviep, délégué éthaïre. Merci de ton appui, Ève, nous allons les suivre de plus près.

Très bien. Je vous remercie de la part de Tchéa, Tchéa de Valène, et de tous ses disciples. Éréviep, je te laisse voir ça avec nos parents. » Je retourne m’asseoir avec le sentiment du devoir accompli.

La question suivante, abordée par des Kylèniens et des Solènes, porte sur l’éventuelle prolongation de la fabrication de nouveaux vaisseaux. Les réponses sont données par les Opiriens et les Zulémis, dont Atoïrahawè. Ils confirment la poursuite des assemblages programmés, prévoyant l’arrivée potentielle de nouveaux peuples au sein de la Communauté, les Wa’ Dans, les Humains… et les Emnos…

Atoïrahawè appelle ensuite Iroussaïd, un délégué idire. Vêtu d’une combinaison caméléon, il ressemble, par sa posture, à une Kylènien. Cet amphibien, à la peau luisante, a une grosse tête ronde rouge grenat, des yeux jaune-orangé globuleux à pupille circulaire, de simples fentes pour narines, et une bouche large garnie de petites dents pointues recourbées vers l’arrière. La base du visage et le cou sont d’un rouge plus vif, cramoisi.

« Tu demandais la parole ? questionne Atoïrahawè.

Oui ! Merci ! coasse l’Idire d’une pensée grave. Cette candeur générale est presque touchante ! Mais enfin ! Arrêtez de vous voiler la face ! Vous ne voyez pas ce qui est en train de se passer ? Saïd Agma’Ton ! Azel Arès ! Lio Réa ! Zand ne se trompe pas. Il a choisi Ève ! Ève Rémond est d’une importance capitale pour l’avenir de notre Communauté ! Le “problème” Emnos n’est que d’importance secondaire. Vous n’avez pas toutes les pièces du puzzle ! Un puzzle qui s’assemble dans l’ombre…

Mais encore ? demande Atoïrahawè.

Ce sera tout pour aujourd’hui. »

Je me sens comme la bête curieuse que l’on montre du doigt…

« Wow ! » lâche Mel qui m’observe, les yeux écarquillés. Je préfère ne pas rebondir et me concentre sur le professeur zadar revenu raconter la suite d’une histoire abracadabrante… Atoïrahawè annonce la clôture de la session et nous souhaite un bon retour. Nous nous levons, et pour couper court aux effusions, j’annonce : « On ne parle plus de ça ! »

Avec casques et paquetages, nous retournons dans les quartiers ligures. Nous nous installons dans la salle des visiteurs pour attendre Éhoé. Une pièce créée sur le même modèle que la salle éthaïre. Seuls diffèrent les coloris des fauteuils. Un bordeaux et un rouge cardinal à la place des tons bleus.

Éhoé nous rejoint avec ses deux collègues : un beau jeune homme androgyne, Orélohé, et une femme âgée, Ahorana. Orélohé, les cheveux retenus en queue de cheval, a ma taille. Son visage est ovale, son nez droit et sa bouche fine. Ahorana est mince, osseuse, et son visage anguleux, à la peau ridée et au nez busqué, est couronné de longs cheveux blancs noués en chignon. Ses yeux globuleux, rouge sombre comme des grenats, ont un regard intense, magnétique. Appuyé par tous, Éhoé me félicite pour mon intervention.

« Merci… mais je préfère qu’on ne parle plus de ça ! »

Les adultes parlent du futur, du retour sur Terre, du conflit à venir, d’un probable au revoir dans un futur lointain, d’un avenir prospère… Lorsque les délégués éthaïres contactent Kalept pour lui rappeler qu’il est temps d’embarquer pour Éthaï… Les parents nous souhaitent bonne chance, ils nous demandent de faire bien attention, et nous disent… “à très bientôt”… pour eux !

La cloison entre les quartiers ligures et éthaïres se referme, coupant brutalement tout contact. Je sens du coup l’angoisse de la séparation.

L’apparition de pensées solènes m’apprend qu’une cloison s’est ouverte quelque part. Un délégué solène vient nous chercher. Nous voilà prêts pour une nouvelle étape ! Le délégué solène en question n’est autre qu’Ètèkot.

Et c’est au tour d’Éoïah de quitter ses parents… pour une durée probablement plus longue. Nous quittons les quartiers ligures avec Lepte et Ètèkot… Nous empruntons un grand ascenseur aux parois miroirs et aux plancher et plafond métalliques noirs. Il descend sans bruit d’un niveau… et nous découvrons un vaste espace… vide… Une illusion créée par un savant jeu de miroirs. À la suite du Solène, qui avance d’une démarche lente et saccadée, nous découvrons des galeries de miroirs où nos reflets se multiplient à l’infini…

De sa voix qui craquette, Ètèkot nous présente ses confrères, Kèkotè et Okotek. Tous les trois ont la même taille, une même combinaison, un même faciès effrayant d’insecte prédateur, mais je ne perçois aucune agressivité. Leurs ondes cérébrales sont stables. Je les sens impassibles, apaisés, parfaitement détendus. Un état d’esprit similaire à celui que je m’impose avant un voyage extracorporel. Difficile de les différencier… à moins de comparer leurs antennes plumeuses ?

Le sas cubique qui donne sur leur araktep est décoré des couleurs de Soléna : le vert impérial et l’ambre. La pesanteur s’inverse… et l’ascenseur circulaire apparaît. Les trois Solènes montent les premiers. Lepte, Mel et moi, prenons le tour suivant…

Nous débouchons dans une même salle blanche aux odeurs chlorées. Le sas donne sur la salle sphérique, où règne cette fois une forte odeur de foin et d’épices. Trois banquettes vert foncé semblent flotter au cœur de la pièce. Les Solènes nous invitent à nous asseoir. Adam et Éoïah s’installent sur la banquette de gauche, Mel et moi nous assoyons sur celle du milieu, et Thomas, Jade et Lepte sur celle de droite.

Les trois Solènes, debout devant nous, nous donnent le programme des prochains jours : l’apprentissage de l’art du camouflage, l’utilisation de techniques de furtivité, et le perfectionnement de la maîtrise de soi… Ils feront leur possible pour nous enseigner l’art de devenir une équipe… invisible ! et indétectable ! Nous aurons ensuite quelques exercices pratiques, avant d’aller explorer des mondes sous la coupe des Emnos… Pris par les discussions, nous négligeons la procédure de sécurité au moment du changement d’univers ! Nos casques restent au plancher, mais aucun hologramme n’apparaît. Et nous retrouvons Aïné… sans même nous en apercevoir.

Nous voici dans le système de Rahav Nor, quelque part dans la galaxie Éra Myth. Okotek nous apprend que l’araktep vient d’arriver à destination, une station spatiale en orbite de Soléna. Nous quittons la sphère centrale de l’araktep…