Nous avons passé la matinée à la plage, une douce échappée avant la chaleur de l’après-midi. L’anse la plus proche du Centre, à moins d’un kilomètre. Une crique discrète, à l’abri des regards, avec son sable fin, gris argenté, qui contraste parfaitement avec l’océan aux eaux calmes et peu profondes. La mer hésite entre des tons indigo et bleu persan, comme un miroir d’une profondeur infinie, capricieux dans ses nuances. Le bruit de l’eau, presque inaudible, murmure doucement contre le rivage, apportant avec lui une sensation de sérénité qui apaise l’esprit.
Quelques Éthaïres se promenaient sur le sentier côtier, mais aucun ne s’est approché de l’eau. Nous n’avons pas eu d’échange, leur passage marqué par une sorte de réserve, un respect tacite des distances.
L’après-midi, nous choisissons de patienter à l’ombre du grand parc du Centre. L’air est doux, une brise légère fait frémir les feuillages, et la chaleur est supportable grâce à la présence bienfaisante des arbres. Assis sur l’herbe, à l’ombre d’une plante arborescente haute d’une vingtaine de mètres, nous passons le temps avec des devinettes, une distraction légère, mais réjouissante… surtout avec des enfants télépathes qui, bien qu’encore jeunes, semblent toujours trouver un moyen de déjouer les règles du jeu.
La plante qui nous abrite ressemble à un grand parasol naturel, ses troncs multiples s’élèvent en une sorte de danse symétrique, tout en légèreté. Son feuillage dense, semblable à celui d’un dragonnier, forme un abri parfait, une oasis de fraîcheur et de calme. La lumière filtre à travers ses branches, créant un jeu d’ombres et de lumières sur le sol, comme des éclats de mystère flottant dans l’air.
Je laisse mes yeux glisser sur le groupe, m’arrêtant discrètement sur Thomas. Il est là, à l’écart des autres, son regard feignant l’innocence, mais je devine qu’il prépare quelque chose. Il est concentré, ses doigts agiles dansant doucement au-dessus de l’eau. Je vois alors les premières paillettes de glace se former à la surface, flottant lentement, légères et translucides. Il les crée comme un enfant créant des étoiles dans un ciel intérieur, sans bruit, sans effort apparent. Un simple geste et le monde autour semble se plier à sa volonté. Mais, tout aussi discrètement, je me tourne vers les autres enfants, souriant doucement à la complicité muette qui les lie tous.
Et c’est une Kalept rajeunie qui nous rejoint, ses traits empreints d’une énergie nouvelle, comme si le temps l’avait à peine effleurée. Elle s’avance, avec une démarche plus légère, une vivacité dans le regard qui contraste avec son visage plus détendu, plus jeune.
« Oh ! Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Mel, les yeux écarquillés, feignant l’étonnement tout en retenant un sourire.
— C’est toi, la p’tite sœur de Kalept ? » s’amuse Thomas qui éclatant de rire.
Kalept, cependant, ne semble pas affectée par les moqueries. C’est un sourire discret qui effleure ses lèvres. Elle s’assoit près de nous, et, sans perdre une seconde, nous fait un compte-rendu des trois dernières années écoulées. Chaque mot, chaque détail est précis, mesuré…
Elle enchaîne sur le programme de la prochaine session, détaillant ce que réserve la formation aux enfants… Ses mots sont clairs, mais il y a quelque chose de presque imperceptible dans son ton qui me dit qu’elle sait parfaitement ce qui attend les enfants, bien au-delà de ce qu’elle nous expose…
À la fin de sa présentation, elle prend un moment, scrute les visages autour de la table, et annonce simplement : « Je repars avec les enfants… demain matin. »
Un silence s’installe. Les enfants, pourtant, ne montrent aucun signe de surprise. Ni étonnement ni question. Comme s’ils étaient déjà au courant, comme si cela faisait partie d’une réalité qu’ils avaient acceptée bien avant que nous n’en soyons informés. Ils se contentent de hocher la tête, les uns après les autres, d’un air presque détaché, comme si l’annonce de Kalept n’était qu’une étape de plus dans une histoire qu’ils connaissent déjà par cœur.
Et moi, je ressens une étrange lourdeur dans l’air, un sentiment de fin qui s’éveille doucement, s’insinuant dans les silences. Nos jours ici, sur Éthaï, semblent comptés.
*
Et nous revoici, comme avant-hier, dans cet espace souterrain, sur le même quai d’embarquement. Cette fois, le groupe d’Éthaïres est plus restreint. Seuls les aînés, Atar et Eptys, repartent avec nos enfants. Lepte nous informe d’un ton réservé que les plus jeunes ne sont pas prêts.
Les enfants s’approchent de nous, leurs visages fermés, comme figés dans une sérénité qu’on ne leur connaît pas. Ils nous embrassent une dernière fois, les gestes rapides, presque mécaniques, avant de rejoindre Atiep et Kalept.
Entraînés par le tapis roulant, les enfants s’éloignent sous les “Kabal” des Éthaïres… emportant avec eux trois années entières de leur vie… de notre vie.
Je me sens soudainement vidée, prise d’un vertige profond. Trois années irrécupérables. Le vide que je ressens est abyssal, un gouffre qui se creuse dans ma poitrine. Une nausée m’envahit, un malaise lourd, insistant. Cette impression que tout ce que nous vivons ici n’est qu’une illusion fugace. Cette vérité brutale : nous perdons quelque chose de fondamental, quelque chose que le temps ne pourra jamais nous rendre.
Les autres autour de moi restent silencieux, pétrifiés dans un même état de stupeur. Nous n’avons pas les mots. Aucun de nous. Nous sommes figés dans une immobilité qui nous engloutit, comme cette obscurité souterraine qui semble avaler tout ce qu’elle touche. Les regards échangés ne disent rien, mais tout est là, dans cette lourdeur du silence, dans cette absence qui pèse plus que tout.
Et nous attendons, sans vraiment savoir pourquoi, si ce n’est que nous avons tous cette même certitude : nos jours sur Éthaï sont désormais comptés.
*
Pour nous occuper l’esprit, Lepte nous emmène visiter les jardins suspendus de la tour Aktar. Ces jardins sont tout simplement magnifiques, des terrasses luxuriantes qui se déploient en un enchevêtrement soigné, descendant en cascades jusqu’à l’océan. Un spectacle presque irréel, où la végétation se mêle harmonieusement à l’azur de l’horizon. Pourtant, même cette beauté n’arrive pas à apaiser mon cœur. Une lourdeur, une amertume persistante me serre la gorge.
Ensuite, Lepte nous conduit au sommet de la tour Alkyléa, dans un restaurant panoramique, où le repas rivalise avec la vue spectaculaire. La table est dressée avec soin, et chaque plat est une œuvre d’art culinaire. Mais tout cela me paraît si lointain. Je n’ai même pas la force d’apprécier ces saveurs exquises. Un vide m’envahit à chaque bouchée, comme si la beauté et la finesse du monde ne pouvaient plus atteindre mon cœur. Dans quelques heures, nous retrouverons nos enfants, non plus tels que nous les avons laissés, mais déjà différents, plus vieux, avec trois années de plus. Je sens déjà ce déchirement, cette irréversibilité du temps qui passe, emportant avec lui la douceur de leur jeunesse. Et cette pensée me serre d’autant plus fort.
L’après-midi, alors qu’une pluie fine tombe doucement sur Nakou Éti, nous retraversons la ville sous un ciel d’ardoise. Les gouttes luisent sur les surfaces immaculées, et l’air frais apporte une sensation d’isolement, comme si tout autour de nous continuait à évoluer, mais que nous restions figés dans une sorte de suspension. Nous nous rendons ensuite à l’astroport, un endroit à la fois impressionnant et vertigineux, où se croisent les allées et venues des vaisseaux interplanétaires. Là encore, tout est grandiose, mais un voile de mélancolie ne me quitte pas. Les coulisses de cet espace ne parviennent pas à apaiser la brûlure sourde qui me ronge.
Et soudain, une voix télépathique, douce, mais pleine d’énergie, envahit mon esprit : « Maman ! » Les pensées d’Ève et Thomas !
« Nous avons tous hâte de vous retrouver, ajoute Ève. Après tout ce temps ! C’était long ! Mais tout va bien, et tout s’est super bien passé ! À tout à l’heure. »
Le soulagement est immédiat, mais il est loin de dissiper l’amertume qui me serre le cœur. Les années que nous avons perdues restent là, entre nous, invisibles et insurmontables.
Nous montons ensuite au sommet de l’astroport, une salle vitrée circulaire, offrant une vue spectaculaire sur Nakou Éti et ses environs. Le ciel s’éclaircit lentement, un violet pâle qui semble fondre dans l’horizon. Le trafic est presque nul. Un seul vaisseau se déplace dans le ciel. Un pyrias 70, nous apprend Lepte, aux teintes pourpre et rouille, qui décolle verticalement.
Un point minuscule venant de l’ouest s’approche rapidement : l’astronef des enfants ! Il ne faut que quelques secondes pour atteindre l’astroport…
« Ils vous réservent une surprise, annonce Lepte.
— Une surprise ? répète Éria, intriguée.
— Quelle surprise ? renchérit Lewis, le ton curieux.
— Vous verrez. Une surprise reste une surprise. Allons-y. »
Nous sommes dans un ascenseur, une montée silencieuse, lorsque le “On est là !” des enfants éclate dans nos esprits. À peine le temps de réagir, et nous arrivons juste à temps pour voir leur groupe apparaître, vêtus de combinaisons spatiales, dans un silence impressionnant, sans le chant joyeux de leur précédente arrivée.
La scène est presque irréelle, et leur métamorphose… saisissante !
Jade et Thomas, en particulier, ont grandi à une vitesse vertigineuse : ils ont désormais atteint la taille des Éthaïres. Et nos aînés dépassent le mètre soixante !
La surprise du groupe, une jeune Ligure, marche avec une aisance qui capte instantanément mon regard. Elle tient la main d’Adam, et je perçois à son expression qu’il n’est pas triste cette fois.
Je n’ai pas besoin de plus pour comprendre que c’est bien elle, la célèbre Éoïah. Elle est mince, délicate, avec la taille d’Adam, mais son allure est fascinante. Ses longs cheveux dorés bouclent autour de son visage, et ses yeux, d’un rouge-orangé flamboyant, semblent observer tout ce qui les entoure avec une intensité rare. Elle avance d’un pas gracieux, léger, presque éthéré. Il y a en elle une prestance étonnante pour son âge, une sérénité qui la rend unique. Elle marche en parfaite harmonie avec Adam, suivant le groupe sans la moindre hésitation.
Adam, son regard empli de fierté, la conduit vers Anna et Lewis, tandis que Mel, tout sourire, se jette dans les bras d’Éria et de Mathias. Ève et Thomas ne tardent pas à faire de même avec Yves et moi.
Le poids de cette journée détestable, le vide qui s’était insinué entre nous, s’évanouit en un instant, balayé par leurs sourires. Les années perdues semblent soudainement plus supportables, comme si un lien invisible et fort nous ramenait les uns vers les autres. Ève, toujours aussi mature pour son âge, nous assure avec une simplicité déconcertante que tout va bien, et qu’ils nous raconteront tout de leurs aventures quand nous serons réunis, sans précipitation, dans un moment qui sera à nous seuls.
Plus elle grandit, et plus elle me ressemble, et à cette pensée, un petit sourire se dessine sur mes lèvres.
Atar et Eptys, eux, sont moins démonstratifs. Ils retrouvent aussi leurs proches dans un échange plus posé, mais non moins chaleureux. Anna, touchée, prend Éoïah dans ses bras et lui souhaite la bienvenue, son regard à la fois plein de tendresse et d’étonnement.
« Est-ce qu’elle comprend c’que j’dis ? demande Anna, un peu hésitante, en se tournant vers son fils.
— Oui, mais elle ne te répondra pas, précise Adam avec un sourire sincère, presque amusé. Tu ne la comprendrais pas. Mais je peux traduire. Elle te remercie, et elle est vraiment contente de vous rencontrer.
— Mais elle n’est pas rentrée chez elle, alors ! grimace Lewis, visiblement préoccupé. Qu’est-ce que ses parents vont penser ?
— Ben pour l’instant, ils ne l’savent pas, répond Adam avec un haussement d’épaules nonchalant. Ils le sauront quand ils verront Ahoha et Oahé, sans elle. Peut-être même maintenant, à l’instant.
— Mais ! Tu t’rends compte ? s’exclame Anna, les yeux écarquillés, son inquiétude se lisant clairement sur son visage.
— J’en prends la responsabilité, intervient Kalept qui s’avance calmement vers Anna et Lewis. La décision n’a pas été prise sur un coup de tête, elle a été mûrement réfléchie.
— Bon, lâche finalement Anna qui retrouve son calme. Alors je m’incline.
— Voici donc notre invitée-surprise ? intervient Éria, visiblement désireuse d’alléger l’atmosphère. Bonjour, Mademoiselle Éoïah. Moi, je m’appelle Éria ! Éoïah, Éria, tu vois, c’est presque pareil ! Bienvenue, ma chérie ! »
Elle s’approche d’Éoïah et la prend dans ses bras avec une douceur pleine d’affection.
Éoïah répond d’une voix douce, mais ferme et claire :
« Ayaouah Éria, aéha atého ïoïtahé héto.
— Éoïah te remercie, Maman, traduit Mel, un sourire timide sur les lèvres.
— Merci à vous, mes chéris ! répond Éria en se tournant vers les enfants, avant de scruter Kalept avec une lueur de curiosité. Tu fais l’yo-yo ? »
Kalept, surprise par la question, reste un instant perplexe.
« Je t’explique, continue Éria, mimant le mouvement avec ses mains. On te voit jeune, moins jeune, jeune, moins jeune… c’est un va-et-vient continu, un peu comme un yo-yo. C’est un jeu des humains, très ancien. Tu sais, deux hémisphères aplatis, réunis par un axe, autour duquel on enroule une ficelle. » Elle fait un geste pour illustrer ses paroles. « La ficelle se déroule, le yo-yo descend, puis il remonte, la ficelle s’enroule à nouveau, et ainsi de suite. »
Kalept, toujours un peu perdue, hoche la tête lentement.
« Je vois. L’interprétation m’échappait, mais maintenant je comprends.
— À propos d’interprétation, reprend Éria avec un sourire malicieux, je vais avoir besoin de matériel pour créer une interface de traduction.
— Nous avons ça, répond Kalept. Je te l’apporte demain matin. »
Nos enfants, accompagnés d’Éoïah, font leurs adieux à leurs deux compagnons Éthaïres. Les formations d’Eptys et d’Atar se poursuivront sur Éthaï, et bien qu’aucune promesse ne soit faite, ils assurent qu’ils se reverront un jour. La séparation est douce-amère, mais l’espoir d’un futur commun flotte dans l’air.
Nous rentrons sans Lepte, par le réseau souterrain. Le silence relatif qui accompagne notre retour contraste avec l’effervescence de la veille.
Éoïah, guidée par nos enfants, découvre Nakou Éti en arrivant au niveau du dernier balcon vitré du Centre. La vue s’étend sur 360°, dévoilant un paysage qui lui est totalement étranger, vaste et complexe, bien plus grandiose qu’elle ne l’imaginait. Les enfants, excités de retrouver un environnement qu’ils connaissent à peine eux-mêmes, essaient de lui décrire ce qu’ils peuvent se rappeler de la ville et de ses environs, en y mettant toute l’énergie des retrouvailles, même si leurs souvenirs sont encore flous après trois ans d’absence.
De retour à notre logement, nous réorganisons les chambres des enfants. Mel va désormais partager la sienne avec Adam, tandis qu’Ève accueillera Éoïah. Quant à Jade, elle sera avec Thomas, dans une cohabitation qui, j’en suis sûre, promet son lot de surprises et de rires.
Ensuite les enfants se changent, et nous nous retrouvons en salle de repas. Ils ont tous opté, Éoïah comprise, pour une robe éthaïre, comme si ce choix s’imposait naturellement, un trait d’union avec cet endroit qu’ils redécouvrent.
L’atmosphère est calme, presque apaisée, malgré les ajustements de la journée. Les deux grandes tables que nous avons rassemblées en une seule, autour de laquelle nous nous installons, offrent un décor familier et rassurant. Nous nous assoyons ensemble, et pour un instant, la lourdeur de la séparation se dissipe. Les rires des enfants, la chaleur des visages retrouvés, nous rappellent ce qui nous lie, au-delà des distances et du temps.
« On fait comme l’autre jour », annonce Anna, un sourire en coin. Les enfants échangent des regards perplexes. « C’est vrai, ça fait longtemps. Nous vous écoutons. Qui commence ?
— Je commence », répond Ève d’une voix assurée. Elle marque une petite pause, les yeux lointains, avant de poursuivre. « Zadari… » Elle hoche la tête comme pour rassembler ses souvenirs. « Très peu de terres, en fait. Deux petits continents, mais… on a passé la majorité du temps sur l’eau, ou dans l’eau, sous l’eau. Oui, on peut dire qu’on a vécu quatre ans à l’eau.
— Quatre années ? s’étonne Mathias qui s’est redressé, ses yeux s’ouvrant un peu plus, intrigué.
— Quatre années… zadars ! précise Mel, un sourire espiègle sur les lèvres. Ça fait à peu près trois ans.
— D’accord, acquiesce Mathias, visiblement soulagé, tout en se détendant. C’est… assez fascinant, tout ça.
— Vous avez eu peur ? sourit Ève, ses yeux pétillants de malice. La mer recouvre la plus grande partie de Zadari. Les Zadars appellent leur étoile Brydéri. Une boule rouge les matins et soirs, et jaune-orangé pendant la journée. » Elle marque une petite pause, puis se tourne vers Jade. « Oui, Jade, vas-y, à toi.
— Le ciel est rouge et rose, le matin, commence Jade, la voix douce et posée. Puis il devient jaune ou vert pâle dans la journée. La nuit, on peut voir deux lunes. Comme sur Ir’ Dan. Et l’océan, lui, il est vert.
— Vert clair, précise Thomas, les yeux brillants. Et les poissons sont de toutes les couleurs !
— Et de toutes les tailles ! remarque Jade, un éclat d’enthousiasme dans la voix.
— Et comment sont les Zadars ? demande Lewis, les sourcils froncés.
— Ils sont petits, et… Jade écarquille les yeux noisette, sa petite bouche se tordant légèrement. Ils ont une tête bizarre. J’ai eu peur la première fois !
— Pff ! rétorque Mel, d’un ton dédaigneux. Ils sont adorables.
— Oui, ajoute Thomas, avec un sourire gêné. Mais n’empêche que moi aussi, j’ai eu peur quand je les ai vus.
— Ils sont plus petits que les Éthaïres, précise Ève, en croisant les bras. Mais tout poilus ! Et ils ont une grosse tête, avec deux grandes oreilles. En plus, ils ont des griffes au bout des doigts, deux mains et deux pieds avec quatre doigts chacun.
— Ils vous ont p’t-être fait peur au début, reprend Mel avec un sourire en coin, mais franchement, ils sont pas méchants du tout.
— Et ils racontent des histoires rigolotes, ajoute Thomas, les yeux pétillants.
— Oui, approuve Jade, un éclat de joie dans la voix. On a bien rigolé.
— Tant mieux ! sourit Anna, les yeux remplis de tendresse. Et qu’est-ce que vous avez mangé ?
— Des poissons, des fruits de mer, répond Ève, et des algues.
— C’était bon ? Éria grimace, un air sceptique traversant son visage.
— Mmoui, répond Thomas, l’air un peu partagé, c’était… pas mal.
— Moi j’aimais pas trop… au début, dit Jade, mimant une petite grimace comique, mais après, si ! » Elle hoche la tête avec un sourire victorieux, comme si elle venait de conquérir un nouveau goût.
« J’ai souvent pensé à Pangou, dit Mel, un air rêveur sur le visage. Et à Splash ! Et dire qu’on l’a jamais utilisé ! On a sûrement raté quelque chose, parce qu’à Zadari, on est allés souvent sous l’eau, et c’était vraiment génial !
— Les Zadars ont des sous-marins vitrés, précise Jade, écarquillant les yeux comme si elle revivait l’expérience.
— Et des jardins sous-marins, waouh ! ajoute Thomas, les bras grands ouverts comme pour capter toute l’immensité du souvenir.
— Et surtout la nuit ! Avec les lumières ! complète Jade, un éclat presque magique dans la voix.
— Vous êtes allés dans des jardins sous-marins ? demande Yves, la curiosité perceptible dans son regard.
— Oui, Papa, répond Thomas, les yeux brillant de nostalgie. Les villes ont des maisons rondes qui flottent à la surface. Eh ben certaines maisons ont un toboggan en spirale, transparent, qui descend directement sous l’eau ! » Il fait une pause, le regard lointain. « On se laisse glisser et on arrive dans des jardins où on peut respirer comme si on était sur la terre ferme.
— Ça faisait mal aux oreilles, au début, complète Jade, un peu vexée en repensant à la sensation désagréable.
— Et comment faisiez-vous pour remonter ? demande Mathias, l’intérêt évident dans la voix.
— Il y a des ascenseurs, répond Thomas. Les jardins sont sous une cloche et…
— Ce n’est pas une cloche, Thomas, intervient Mel, un air de lassitude sur le visage.
— Non, c’est vrai, concède Thomas en fronçant les sourcils, comme s’il tentait de retrouver le terme exact. Plusieurs cloches.
— La cloche, c’est toi ! lance Mel, un sourire en coin.
— Mel ! » s’exclame Mathias, choqué par le ton moqueur.
Mel se contente de hausser les épaules, l’air nonchalant, comme si tout cela n’avait aucune importance.
« Un ensemble de cloches transparentes, précise Ève, sa voix marquée par la clarté de son souvenir. Et elles sont reliées par des tunnels transparents.
— Ça devait être génial, murmure Mathias, imaginant déjà le spectacle sous-marin. Et qu’est-ce que vous avez appris de nouveau ?
— Adam ? demande Anna. T’es là ? On n’t’entend pas.
— Il est amoureux, sourit Ève, en l’observant avec un regard amusé.
— Eh ben tant mieux pour lui, réplique Yves, l’air de quelqu’un qui n’est pas surpris. Qu’est-ce que vous avez appris de nouveau ? Vous avez eu de nouvelles matières ?
— Ah oui ! s’exclame Mel, l’enthousiasme dans la voix. Les transferts énergétiques !
— C’est-à-dire ? demande Mathias, en fronçant les sourcils, cherchant à comprendre.
— Pff ! Ève soupire, les mains plaquées sur son visage. C’est pas difficile à faire… mais c’est compliqué à expliquer. » Elle se racle la gorge, cherchant ses mots. « On a appris… enfin, on savait déjà, mais là, on a appris à mieux visualiser tout ce qui nous entoure, précise-t-elle, illustrant ses paroles de grands gestes. À peser… à ressentir les forces autour de nous, à les appréhender avec précision. Ensuite, on nous a montré comment les capter, comment les modeler pour obtenir ce qu’on veut.
— Mmm ? » Éria arque un sourcil, dubitative.
« Bon… » Ève croise les bras, le regard en l’air, avant de reprendre avec plus de patience. « Tu vois l’air, autour de toi ?
— Non, admet Éria en haussant les épaules.
— Eh ben, pourtant, il est bien là ! rétorque Ève avec un petit sourire en coin. Les molécules qui le composent sont en mouvement, tout le temps, plus ou moins vite. Ce mouvement, c’est de l’énergie. Et cette énergie, si tu apprends à la percevoir, à la capter et à la concentrer, tu peux en faire ce que tu veux : modifier la température, générer de l’électricité, créer de la lumière… Tout un tas de choses !
— C’est bien beau, tout ça, grimace Yves en s’accoudant à la table, mais nous… en tant que simples humains, on n’peut pas intervenir par la pensée… sur ces énergies.
— On sait, Papa, mais c’est pas grave. Nous, on sait le faire. » Thomas ponctue sa phrase d’un petit sourire faussement rassurant qui déclenche un éclat de rire général.
Ils nous détaillent ensuite le reste des enseignements, somme toute classiques.
Après le dîner, la balade s’impose d’elle-même. L’air est doux, chargé de senteurs marines et végétales. Nous marchons jusqu’au sentier côtier et nous le suivons vers l’ouest, guidés par les dernières lueurs du jour. Ar Aïn, la lune orangée, s’élève lentement au-dessus de l’océan, nappant l’horizon d’un éclat cuivré.
Lorsque la nuit tombe, nous décidons de rentrer en traversant la ville par l’avenue principale, pour mieux contempler les lumières qui s’éveillent et transforment Nakou Éti en un tableau vibrant.
Ève a beau taquiner Adam sur son attitude tendre et protectrice envers Éoïah, je surprends ses propres regards complices échangés avec Mel. Ils marchent côte à côte, absorbés dans une conversation qui semble n’appartenir qu’à eux. Non loin, Jade et Thomas avancent main dans la main, inséparables. C’est attendrissant à voir, et je ne suis pas la seule à le penser.
Et nous voilà, sans Lepte, sans guide, arpentant cette ville qui nous était encore étrangère il y a quelques jours à peine… Comme si, imperceptiblement, elle nous avait adoptés.
Et dire que nos enfants, eux, ont vieilli de plus de six ans… Cette pensée me trouble. J’ai beau le savoir, l’accepter en théorie, une partie de moi refuse encore de le concevoir.
Suis-je encore en train de rêver ?
