Sakari Taylor – Base d’Holloman
Voici enfin un soubresaut que j’accueille avec soulagement… Je serre la main de Yang, soupire et souffle. Le train d’atterrissage du Nergal vient de toucher terre, après huit semaines de voyage.
Nous arrivons en pleine nuit, la nuit du 28 au 29 octobre. Tassée dans le fauteuil par la décélération, j’essaie de me redresser pour me remettre de l’atterrissage musclé… mais le retour de la pesanteur terrestre me rappelle que je n’ai plus vingt ans… Yang aussi grimace, un sourire en coin : « C’est plus d’nos âges, ces bêtises ! »
D’après les messages d’information, tantôt d’Irina, tantôt de Marcus, nous venons de retrouver notre point de départ, notre base d’Holloman. Tous les deux sont au poste de pilotage depuis plusieurs heures. Dans le compartiment, il n’y a que Yang et moi.
Nous arrivons incognito, en mode furtif. Irina et Marcus devaient naviguer à vue et éviter de se faire repérer. Nous imaginons bien que les cinq vaisseaux extraterrestres sont en orbite… quelque part, et le brouillage complet des communications n’est pas là pour nous rassurer. Nous débarquons avec une certaine angoisse, celle de ne pas savoir sur quoi nous allons tomber.
« Il est 23 h 50, heure locale, annonce Irina. Nous sommes le 28 octobre. 5 h 50 GMT, le 29 octobre.
— Les scanners ne détectent personne, précise Marcus. Les hangars sont fermés. Karl, j’ai besoin d’toi… »
Nous patientons quelques minutes… avant de sentir que l’appareil se déplace… Il stoppe, et les vibrations des moteurs s’arrêtent.
« Arrêt complet, lance Marcus. Bienvenue à la maison ! » La porte du compartiment s’ouvre et Anaïs pointe le bout de son nez.
« Vous allez bien ?
— Oui, oui… » répond Yang pour nous deux, tout en levant la main. Sous l’œil bienveillant… et l’assistance ! d’Anaïs, qui se charge de notre bagage en plus du sien ! nous sortons, péniblement, lentement, mais sûrement, du Nergal… L’appareil est stationné dans un hangar. Karl et James referment les portes de notre abri… J’ai juste le temps d’apercevoir un ciel dégagé, une lune gibbeuse qui éclaire le désert. Les rampes lumineuses du bureau vitré du fond s’illuminent. Sunil et “Numéro 3″ sont déjà dans le local. Sunil nous fait signe de le rejoindre. Comme mes camarades, je suis surprise de ne voir aucun comité d’accueil.
« Et le service de sécurité ? Il ne s’est pas aperçu de notre arrivée ? » s’étonne James. Sunil, penché sur une console, grimace : « Tous les systèmes ont été coupés !… Je les rétablis… ou pas ? » Il s’adresse à Karl et à Anaïs qui observe sa tablette.
« Ceux de la base, décide “Numéro 3″ qui hoche la tête. Mais seulement ceux qui fonctionnent en circuit fermé… Les caméras de surveillance en premier. »
Irina et Marcus entrent dans la pièce, lorsque les écrans de la console s’allument… Ils nous affichent différentes images d’Holloman. Des vues de l’extérieur : le désert, les pistes gagnées par la végétation, les hangars, les anciens bâtiments administratifs, les deux tours. Et des vues de l’intérieur : de longs couloirs, vides, des salles désertes… Les lieux semblent abandonnés. Le complexe désaffecté n’a jamais autant mérité son qualificatif. J’ai l’impression de découvrir les images d’une base fantôme.
« Les gardiens ? Où sont passés les gardiens ? s’étonne Karl.
— Y a un moyen de savoir c’qui s’est passé ici depuis notre départ ? » demande James. Sunil se tourne vers “Numéro 3″, cherchant son assentiment.
« Nous descendons ! » Sunil déverrouille une porte, et nous quittons le hangar pour un long corridor… jusqu’aux cages d’ascenseur. Sunil les remet en fonctionnement… et nous descendons vers les sous-sols… Nous ne sommes pas, Yang et moi, des habitués de cette base, mais nous sommes venus à plusieurs reprises et c’est bien la première fois que nous trouvons les locaux déserts. Sunil nous amène au troisième sous-sol, dans une salle de contrôle, où il prend la main sur le système en sifflotant ! Aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau, il semble bien moins contrarié que nous autres… Karl et Anaïs remettent en route la ventilation et divers appareils. Sunil siffle ! « Le 26 septembre ! Ça n’vous dit rien ?… J’vous l’donne en mille ! Ils ont eu une panne générale ! Comme nous !… Et le 20 octobre… c’est tout récent ! la base a été évacuée… sur ordre… de “Numéro 1″ !… Il s’est passé quelque chose.
— Quoi ? réplique “Numéro 3″.
— Ah ? Ça… J’en sais pas plus, grimace Sunil. Un ordre d’évacuation.
— Sunil ! appelle Irina, appuyée des deux mains sur une longue console. Tu peux venir… C’est quoi ça ?… Où sont les images de l’extérieur ? »
Cinq écrans sont brouillés par de la neige multicolore. Les autres diffusent des vues de l’intérieur de la base. L’air suspicieux, perplexe, Sunil se penche, modifie les réglages… et finit par taper sèchement sur la console, sans succès. Il remodifie des paramètres… et tous les écrans affichent des images de l’intérieur… Il se gratte les cheveux, change les réglages… et tous étalent la même neige multicolore !
