Ève – Addis-Abeba
19 août 2392
Avant-hier soir, Papa, Maman, Mel, Hepta et moi avons quitté Erquy pour Genève. Nous avons rejoint Adam, Éoïah, Thomas et Jade avant qu’ils n’appareillent, avec la soucoupe, pour Mars. Ensuite, nous avons embarqué dans une navette en partance pour l’astroport d’Addis-Abeba, où nous avons retrouvé Lewis, Anna, Mathias et Éria.
Hepta aura bientôt deux mois. Maman, toujours très présente, parfois trop de l’avis de Mel, suit attentivement l’évolution de sa petite-fille. Ses mensurations sont celles d’un nourrisson bien portant, 58 cm pour 5 kg. Son corps physique suit un développement normal. Je continue de l’allaiter, et nous aimons toutes les deux ces extraordinaires moments de partage. Hepta est un bébé sage, plus sage que sa maman, paraît-il… Il est vrai qu’elle n’a pas besoin de pleurer pour communiquer. Elle gazouille et gigote comme un bébé humain, mais nous échangeons par la pensée. Hepta est née avec une force psychique mature. D’après Maman, elle tire son énergie psychique des méandres de mon cerveau, comme elle puise le lait maternel de mes seins… Ce qui surprend ceux qui la rencontrent, c’est son regard, intense, dérangeant.
L’arrivée du vaisseau éthaïre en orbite martienne est prévue pour le quatre septembre. Avant cette date, nous avons donné rendez-vous, sur Mars, aux cinq Sumériens survivants. Nous n’avons pas eu besoin d’insister, ils sont si excités à l’idée de rencontrer ceux qu’ils considèrent comme leurs créateurs !
Le 28 juillet, ils sont partis pour Mars avec deux vaisseaux furtifs. Quelques membres éminents de l’Organisation, dont Entemana Abou Mohammed et Marcus Benton, les accompagnent. Prétextant leur âge et la fatigue, Yang et Sakari, les parents de Lewis, n’ont pas souhaité les suivre. Ils voulaient surtout éviter les malentendus et la jalousie entre grands-parents. Pourquoi auraient-ils été conviés, eux, et pas les autres ?
James Carlyle, choqué de ne pas être invité, n’a pas manqué de le faire savoir ! Mais Sarah a insisté pour qu’il reste sur Terre. Bien que les dernières traces de l’understrup soient effacées, et que le site du lac Singkarak soit sous contrôle. Lui qui se faisait une joie de rencontrer les Éthaïres ! Comme de se rendre à bord d’Alpha Cent pour voir, de ses propres yeux, les nombreux échantillons rapportés par Maman… Alpha Cent qui, grâce aux efforts conjugués des Emnos et des martiens, a retrouvé sa stabilité orbitale.
En ce moment, nous patientons dans un salon privé du site 1. Nous sommes en compagnie du responsable de ce site, Endris Tesema, un Éthiopien affable et chaleureux d’une cinquantaine d’années. Un Abat Garanta doit venir nous chercher pour nous conduire à bord d’A P 1.
À l’unanimité, les Emnos ont choisi l’option de rejoindre Kriemn avec l’aide de la technologie des trous de ver. Les cinq Alaks Palaïds et Tanacé 1 vont quitter l’orbite terrestre pour se rendre en orbite martienne. Tanacé 3 restera seul en orbite terrestre. Il servira de base arrière pour les Emnos qui restent sur Terre pour accompagner le programme de sauvegarde des espèces, animales comme végétales, menacées par l’understrup. De même pour les Emnos qui parcourent la Terre pour présenter leurs cultures, leurs coutumes, aux humains… Et pour ceux qui, loin d’être guerriers, préfèrent rester en retrait de l’affrontement qui s’annonce… À l’inverse, Les Palaïds sont remontés comme des diables sur ressort. Ils n’apprécient pas d’avoir été dupés et veulent en découdre avec leur faux dieu. Et c’est avec eux que nous allons nous rendre sur Mars.
Compte tenu de la distance actuelle, il leur faudra neuf jours pour parvenir à destination. Et c’est à Syrtis Major que nous retrouverons, Éoïah, Adam, Thomas et Jade. Nous serons, bien entendu, présents pour l’arrivée des Éthaïres. Les Emnos vont ainsi faire leur connaissance, et peut-être même participer à l’édification des trois atertex et à la création de l’élemtex. Suivant les circonstances futures, ils en feront de même sur Kriemn, ou sur l’une de leurs planètes mères. Et c’est par le premier trou de ver généré dans le système solaire qu’ils se rapprocheront de Kriemn. Ils arriveront dans la région où nous avions nous-mêmes débarqué.
L’Abat Garanta vient de se poser. À ma droite, Mel, qui porte Hepta dans les bras, me donne un léger coup de coude pour attirer mon attention. Il me fait un signe de tête entendu. Galam, Origni et Ilias sont à bord de l’Abat Garanta.
« … Voilà ! Le moment est venu de prendre congé. » Je me lève.
« Vos accompagnateurs viennent d’arriver, sourit Endris qui hoche la tête. Eh bien, ne les faites pas attendre ! » Il se lève à son tour. « Je vous souhaite à tous un bon voyage… Et revenez-nous vite avec de bonnes nouvelles ! »
“Kabal !”, ai-je envie de lui répondre. Je reprends Hepta des bras de son papa pour la positionner dans mon écharpe de portage. Suivis par nos quatre chariots à bagages, nous sortons sur le tarmac, abrités de la pluie par une verrière extensible. Le ciel est couvert, il fait frais, 16 °C ! Il faisait meilleur à Erquy, comme à Genève. Les portes de l’Abat Garanta, un vaisseau à coque zébrée noir et bronze, sont ouvertes. Dès qu’il nous aperçoit, Ilias accourt, pressé de découvrir Hepta.
« Bien l’bonjour ! Alors voilà le p’tit bout d’Humain qui va gouverner l’univers ?
— Hein ? Pourquoi tu dis ça ? lui demande Mel, l’air malicieux.
— Les bruits courent… » Il plisse les yeux. Je lui présente Hepta, blottie tout contre ma poitrine, qui semble dormir paisiblement.
« Tu trouves qu’elle a l’air… si puissante ?
— Méfions-nous… des apparences… Elles sont souvent… trompeuses… Non ? »
Galam et Origni nous accueillent, tandis qu’Ilias se charge de monter les bagages. Nous nous installons… et l’appareil décolle pour rejoindre A P 1…
À bord d’A P 1, à l’ouverture du sas à diaphragme, nous sommes accueillis par Abakan : « L’équipage d’Alpha Cent au grand complet ! Un couple d’anges et leur rejeton ! J’peux dire que la pêche a été bonne ! »
Ses propos surprennent les parents, mais Abakan plaisante.
« Oui, Acer ! Ça, tu peux le dire ! Sauf que tu n’as pas toutes les cartes en main. » Il acquiesce, les deux mains tendues. Quelque chose le tracasse… Il doute de l’approche des Éthaïres.
« Pose la question qui te brûle les lèvres.
— Êtes-vous… certains… de l’arrivée imminente d’un vaisseau étranger ? Les scanners ne détectent rien.
— Ça n’devrait pas tarder. »
