Chapitre 6-47

Mel – Lesotho

Après une collation vite expédiée, Sakari et Yang nous conduisent dans un dortoir. Un dortoir de six couchettes attenant à un cabinet de toilette… Six lits, alors que nous ne sommes que cinq…

Encore une occasion de réveiller cette désagréable sensation, ce manque si profond, si difficile à apprivoiser, l’absence de ma moitié… Je comprends à quel point ça peut être douloureux d’être privé de ceux qu’on aime… Oh oui, tu me manques, ma chérie !

À la recherche de micro, de caméra cachée, Jade et Thomas inspectent les lieux… sans succès. Jade choisit de visiter Rangoun, Thomas, Canberra. Je propose Genève pour Éoïah, une ville que nous connaissons déjà. Adam et moi, nous nous décidons d’un commun accord : New York pour Adam et Addis-Abeba pour moi.

Avant de filer vers le nord, j’en profite pour explorer le quartier général de l’Organisation… Son importance me surprend. Comme à Ayet Arès, la montagne est truffée d’un immense réseau de galeries avec des laboratoires, de lieux de vie, de salles de réunion… Je traverse un amphithéâtre, le lieu probable de la future assemblée générale… Ensuite, je m’élève… à l’affût d’une agitation inhabituelle… Les ondes du vaisseau mère emnos sont si puissantes, qu’il me suffit de remonter à la source…

L’aube pointe sur Addis. La ville africaine est illuminée de lumières mouvantes. Les apsilos sillonnent les avenues, les boulevards, les rues… Ils rasent les immeubles, remontent en piqué, avant de replonger… Ils se croisent, tourbillonnent, dans un vacarme de sifflements stridents et de rugissements de réacteurs… J’ai l’impression d’assister à un grand défouloir organisé. Si ça les amuse… et si ça peut leur servir d’exutoire…

Le nouveau blocage du système a paralysé toute activité humaine. Les gens sont calfeutrés chez eux. Je suppose que les Emnos souhaitent avoir le champ libre. Je suppose qu’ils souhaitent que les terriens se terrent… terrorisés… Le scénario est identique pour les autres capitales. Il n’y aurait ni dégât ni victime… Si ce n’est sur Rangoun et Canberra, où Jade et Thomas n’ont pas su résister à la tentation de provoquer le télescopage de quelques apsilos… Tant que les humains n’en sont pas rendus responsables…

*

Sakari est venu toquer à notre porte. Ces quelques heures de repos lui ont été profitables. Elle a bien meilleure mine et semble presque avoir rajeuni. Elle porte une robe fleurie, ses cheveux gris noués en chignon. Souriante, le visage détendu, le regard pétillant d’intelligence, elle est tout excitée à l’idée de la confrontation qui nous attend.

Nous avons différentes tenues à notre disposition, mais nous préférons conserver nos vêtements éthaïres. Yang nous rejoint, accompagné de Marduk… méconnaissable ! Il est vêtu d’un pagne-jupon, en tissu à longues mèches, qui lui couvre les hanches, et tombe à mi-jambe ! Il porte un châle en jupon, violet, dont un pan est ramené sur l’épaule. Et il arbore un collier d’or orné d’un pendentif qui représente un serpent-dragon !

Il n’a que de simples sandales de cuir. Constatant notre surprise, il éclate de rire : « Vous avez votre tenue ! Eh bien à circonstance exceptionnelle, initiative exceptionnelle ! C’est l’occasion, bien trop rarissime à mon goût, de porter la robe de kaunakès, notre costume traditionnel.

— Et nous, la robe éthaïre ! Notre tenue traditionnelle. » Je souris.

Il nous prie de le suivre. Nous croisons Ivan Pérez avant d’entrer dans une salle sombre entourée d’écrans de contrôle. Un hologramme central reproduit une mappemonde garnie de fuseaux horaires. Deux femmes et deux hommes nous attendent, typés moyen-oriental, comme Marduk, et vêtus de costumes traditionnels totalement anachroniques dans le décor. En nous voyant entrer, ils se lèvent, et se courbent avec déférence.

« Je vous présente… les miens ! » annonce Marduk.

Les deux femmes sont jeunes, belles, brunes, coiffées en chignon. Au-dessus d’une tunique à manches courtes, elles portent un châle drapé, en forme de robe, dont les franges retombent et s’enroulent autour du corps. Les deux hommes sont vêtus de la même tenue que Marduk. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, et un second dans la force de l’âge. Le jeune arbore un pendentif qui représente un animal hybride, mi-poisson, mi-chèvre.

Je les sens contrariés. Ils s’inquiètent de ne pas avoir de nouvelles des capitales… mais ils essaient de ne rien laisser paraître.

C’est le jeune homme qui nous souhaite la bienvenue : « Bonjour mes amis ! » Il s’approche pour nous toucher, comme s’il doutait de notre présence. « Depuis le temps… Je me prénomme Enki. Je suis le numéro 1 de cette… organisation. Je suis… le père de Marduk. » Il s’attend à ce que nous soyons choqués, notre indifférence apparente le désarçonne.

« Vous… n’avez pas l’air surpris ?

— Je suppose que vous pratiquez la régénérescence…

— Tout à fait.

— Le peuple qui nous envoie, les Éthaïres, la pratique également.

Pas mon peuple, intervient Éoïah. Nous avons choisi de ne pas le faire.

— Il nous a fallu des siècles… des dizaines de siècles… avant d’en comprendre le mécanisme, reprend Enki, mais nous n’avons pas souhaité le mettre à disposition de la population. De plus, à cette époque, nous étions confrontés à un avenir probable de surpopulation… Mais je vous présente Abgal, notre numéro 2, mon fidèle ami…

— Bien le bonjour à vous tous. Mon cœur est partagé entre… la joie de vous rencontrer, dit-il les mains jointes sur la poitrine, et la tristesse d’assister, impuissant, au fléau qui s’abat sur notre planète.

— C’est aussi à cause… ou grâce à ça, que nous sommes ici. Les Éthaïres observent l’évolution de l’Humanité depuis ses origines… Ils ont vu la menace emnos arriver, et ils ont choisi d’intervenir… Non pas directement, mais par notre concours. »

Les deux femmes s’impatientent. Je me tourne vers elles avec un large sourire : « Et à qui ai-je l’honneur ?

— Bonjour, Mel. Je me prénomme… Inanna. » Son visage, en forme de cœur, presque angélique, possède un regard envoûtant aux pupilles dilatées qui me dévisagent étrangement. Je sens une naïveté feinte, l’innocence trompeuse d’une fleur vénéneuse, troublante, séduisante, excitante…

« Et moi, Ereshkigal… sa sœur aînée. Je ne suis pas la jumelle d’Enki, comme d’aucuns le prétendent. Dommage qu’il ait fallu attendre ces jours sombres pour faire votre connaissance…

— Vous vous inquiétez pour les capitales, intervient Adam.

— On le serait à moins, réplique Enki. Nous sommes sans nouvelles depuis la coupure du système.

— Nous sommes allés sur place, précise Jade.

— Pardon ? rétorque Enki, les yeux écarquillés. Et quand ? Et comment ?

— En déplacement extracorporel », répond Thomas. Le ton de l’évidence même, comme s’il s’agissait d’une simple banalité.

« Il n’y a pas lieu de s’alarmer pour l’instant. Les Emnos se contentent d’occuper l’espace.

— Ah ! » Marduk a l’air moyennement satisfait. « Il ne faudrait pas que la situation nous échappe.

— Je sais que vous êtes au courant pour la navette qui achemine nos parents vers la Terre. Nous devons juste attendre son arrivée.

— Nous devrions réussir… à patienter quelques jours, reprend Abgal, mais la sécurité de cette navette doit être garantie ! Nous devons tout mettre en œuvre pour la protéger !

— Merci, mais… nous nous en chargeons.

— Ah ! Bien… Alors nous patienterons. Nous n’en sommes plus à quelques jours… Enki ? À toi l’honneur.

— Oui… Merci… Nous avons tant ressassé notre histoire… C’était il y a si longtemps… Je ne sais même plus ce qui est réel ou approximatif… Toujours est-il que l’Organisation proprement dite, telle qu’elle existe aujourd’hui, avec ses structures, ses ramifications, ne date que du XXe siècle. Auparavant, notre cercle vivait au ban des sociétés humaines… après les avoir initiées… » Enki soupire. Son visage est assombri par une moue fugace. Je sens une pointe de regret, d’amertume.

« Pour vivre heureux, vivons cachés, disait Florian, ajoute Abgal.

— Oui, reprend Enki. Nous avons traversé les siècles à l’écart de la civilisation… tout en gardant un œil sur l’évolution de l’Humanité.

— Nous n’étions pas une bande de mystiques, d’illuminés, une tribu fermée, une secte d’étrangleurs… avec ses gourous démoniaques… Je précise ça, souligne Ereshkigal, car j’ai été personnifiée comme la déesse du royaume des morts, la déesse des enfers ! Une créature sombre, violente ! Ce que je ne suis pas… et qui m’a toujours attristée. Nous avions la compagnie de quelques initiés…

— Les populations locales… et quelques archéologues talentueux, opiniâtres, ajoute Inanna. Mais le secret de notre existence a toujours été bien gardé.

— Avec le développement des technologies, reprend Enki, l’avènement de la mondialisation, nous ne pouvions plus vivre en dehors des sociétés humaines.

— Et les guerres mondiales du XXe siècle nous ont fait réagir, explique Abgal. L’homme allait finir par s’autodétruire !

— Et détruire sa planète ! ajoute Marduk. L’homme peut être terriblement stupide ! Il est versatile, il n’a pas de mémoire, ou si peu, mais il a un très grand talent pour l’autodestruction !

— Nous avons donc décidé de reprendre les choses en main, et d’initier une première organisation internationale, la Société des Nations, dit Enki.

— C’était un premier pas… » Abgal grimace. « Les débuts ont été difficiles…

— Nous étions douze, à l’époque… en 1919, précise Enki.

— Et nous avons perdu sept de nos membres au cours du second conflit mondial, ajoute Abgal.

— La Confédération n’est que la suite logique… reprend Enki.

— Et la réussite ! complète Abgal.

—… de notre première Société des Nations.

— Vous comprenez que nous soyons fortement impliqués dans les évènements actuels, explique Marduk.

— La Confédération, c’est notre bébé, ajoute Inanna. Les cinq étoiles… c’est un peu nous cinq…

— Mais nous nous égarons, se rattrape Marduk. Nous avons promis de vous raconter notre histoire…

— Oui ! » Enki sourit. « L’origine de tout ce bazar ! Nous sommes en 2392… du calendrier grégorien. Celui dont l’usage est le plus répandu.

— Il existe… et a existé, de nombreux calendriers dans l’Histoire, précise Abgal.

— Nous l’savons, confirme Jade.

— 2392 ! reprend Enki. Imaginez un instant… que vous puissiez remonter… plus de huit mille ans en arrière ! En plein néolithique ! »