Berlin
Depuis la disparition brutale d’Ilse, de Peter et de Lya, le goût de la vie m’a abandonné. Je me nourris à peine, mes nuits sont presque blanches, hantées par leur absence. Mes séjours à Berlin ne sont plus qu’une succession de journées plongées dans un travail acharné et de nuits errantes, où mes balades solitaires dans la ville endormie m’offrent un semblant de répit.
Le Berlin nocturne, avec ses groupes de noctambules errants, ses flots de lumières aveuglantes, ses écrans lumineux vantant sans relâche tel produit, tel visage, telle information, et ses rues désertées que j’arpente au hasard, enveloppé d’un silence oppressant, d’une solitude pesante…
Sauf cette nuit. Cette nuit, je ne suis pas seul. Une espèce de jeune Tsigane me talonne, m’interpelle sans relâche. Elle a surgi des ténèbres comme un spectre échappé d’un autre temps. Elle est frêle, d’une maigreur presque irréelle, le teint cadavérique, les joues si creuses qu’elles semblent absorber la faible lumière des réverbères. Sa peau blafarde contraste violemment avec les ombres mouvantes, et son crâne parfaitement chauve achève de lui donner un air spectral.
Son regard est fixe, insistant, et je ne peux m’empêcher de remarquer l’implant neuronal d’ancienne génération vissé à sa tempe droite. Une technologie obsolète, démodée, comme arrachée à une autre époque, qui semble vibrer légèrement sous la fine pellicule de sa peau. La pauvre fille a une mine affreuse, un mélange de fragilité maladive et d’une étrange détermination qui me dérange. Elle vacille sur ses jambes, mais s’accroche à moi du regard, comme si elle voyait en moi autre chose que l’ombre solitaire que je suis devenu.
Je ne sais si c’est la pitié, l’inquiétude ou la simple incompréhension qui me pousse à ralentir le pas… mais ce qui est sûr, c’est que cette rencontre n’a rien d’ordinaire.
« Monsieur, Monsieur ! »
Monsieur par-ci, Monsieur par-là… Elle insiste, elle s’accroche, elle veut que je la suive. Mais je ne la suivrai pas. Qu’est-ce qu’elle espère ? Je ne comprends pas son entêtement, cette lueur étrange dans ses yeux et ce ton presque suppliant, presque menaçant. Comme si ma coopération était une question de vie ou de mort.
À plusieurs reprises, l’idée de demander de l’assistance m’a traversé l’esprit, juste pour qu’elle me fiche la paix, pour qu’on l’éloigne. Mais non. Elle a déjà l’air assez abîmée par la vie, trop fragile pour en rajouter. La dernière chose que je veux, c’est lui attirer des ennuis supplémentaires.
Je baisse la tête, resserre les épaules dans mon manteau et reprends ma marche. Je veux juste rentrer. Rentrer chez moi, m’enfermer loin de tout ce chaos.
Et me voici, enfin, devant la grande porte à tambour de l’entrée principale de la Weiterer Welt Turm. Ce gratte-ciel s’élève fièrement, à un peu plus d’un kilomètre au nord des musées historiques des anciens Parlement et Chancellerie. Mon agence d’architecture est à l’origine de cet ensemble monumental : trois tours de verre et d’acier torsadées, disposées en arc de cercle. Celle du centre, la plus haute, semble défier les lois de la gravité. Inclinée avec une audace presque insolente, elle attire tous les regards, comme si elle menaçait de basculer à tout instant.
« N’insistez plus, Mademoiselle. Je vous laisse. » Je m’engage dans le sas, les portes se mettent à tourner…
« Tu dois me suivre ! Tu vas le regretter ! » Elle lance un cri de désespoir, puis : « Mathias ! »
Mon prénom ? Je me fige, me retourne brusquement. Personne. Je ressors en toute hâte, le sas tourne à nouveau, imperturbable. Je scrute les trottoirs, balayés par les lumières blafardes. Déserts. Pas âme qui vive. Un véhicule approche au loin, roule sans ralentir, puis s’éloigne, indifférent. Elle a disparu !
Je reste planté là, les nerfs tendus, cherchant une explication. Hallucination ? Peut-être. Mais comment connaissait-elle mon prénom ?
Je retourne dans l’immeuble, accueilli par des sourires polis et des hochements de tête des agents d’accueil, comme si rien d’étrange ne venait de se produire. Je traverse les couloirs, gagne l’ascenseur. Le silence qui m’entoure semble soudain démesuré, terriblement oppressant.
Arrivé au sommet de la tour centrale, je pénètre dans mes anciens appartements, désormais réaménagés en bureau. L’immense baie vitrée domine Berlin, ses lumières éparpillées comme une constellation urbaine. Ici, tout paraît à sa place, immuable. Pourtant, une étrange sensation me colle à la peau, comme un courant d’air persistant dans une pièce hermétiquement close…
Je passe aux toilettes, me rafraîchis le visage, puis me dirige vers mon fauteuil de relaxation, placé juste devant la grande verrière. De là, j’assiste en spectateur privilégié à la métamorphose quotidienne de Berlin. Une ville qui ne cesse jamais vraiment de bouger, de se transformer, comme une créature vivante. Le monde de la nuit déploie un visage si différent de celui du jour, une autre réalité, plus mystérieuse, presque irréelle.
Les éclairages, qui drapent les monuments et les ponts, s’éteignent doucement à l’approche de l’aurore. Les lumières se retirent, comme en révérence, pour laisser émerger le Berlin du jour. D’abord timide, la ville renaît, puis s’anime, accélère, et, bientôt, elle grouille de vie, de bruit, d’activités incessantes.
Enfoncé dans le fauteuil, je savoure avec délice cet instant de calme suspendu. Le soleil s’élève lentement, ses rayons automnaux effleurent la surface brumeuse du Müggelsee, une vingtaine de kilomètres au sud-est. Plus près, à environ deux kilomètres sur ma droite, l’or du jour vient caresser Victoria. Victoria, déesse grecque de la victoire, rayonne du sommet de la Siegessäule, la colonne de la victoire, dressée fièrement au cœur du Tiergarten.
Un appel retentit, brutal, rompant net le fil de ma rêverie. Je fais pivoter le fauteuil d’un mouvement fluide pour découvrir, au cœur de la console holographique, le buste de Franck Albert, l’un de mes plus proches collaborateurs. Sa silhouette, d’ordinaire imposante et maîtrisée, semble minée par une tension inhabituelle. Ses larges épaules s’affaissent légèrement, tandis que son visage anguleux, figé dans une gravité peu commune, trahit une contrariété latente.
Je sens l’urgence sans qu’il ait encore ouvert la bouche. Son expression parle pour lui : quelque chose ne tourne pas rond. Du bout des doigts, je survole l’accoudoir droit, autorisant la communication.
« Mathias ! C’est catastrophique ! Comment est-ce possible ? » Franck paraît bouleversé, presque hors de lui.
« Bonjour, Franck. Qu’est-ce qui t’arrive ? » Il me fixe, interloqué. Ma question semble le choquer.
« Comment ça qu’est-ce qui m’arrive ? T’es pas au courant ?
— Mais au courant de quoi ? »
Sa stupeur vire à l’incrédulité.
« Non, j’te crois pas ! T’es sérieux ?
— Mais enfin, Franck, dis-moi ce qu’il se passe ! »
Il reprend son souffle, sa voix se durcit : « Notre astroport de Zurich !
— Oui ? Et alors ?
— Le terminal de Dietikon… La voûte s’est effondrée ce matin ! »
Ses mots résonnent comme un coup de marteau. Franck semble on ne peut plus sérieux, son visage en est la preuve vivante.
« Comment ? Tu t’fous d’moi ? De très mauvais goût, ta blague !
— Mais c’est pas une blague ! J’t’assure.
— On n’est pas le premier avril !
— Je te le jure, Mathias ! Hélas ! Trois fois hélas ! Mille fois hélas ! Mets IRI. »
IRI, chaîne internationale d’informations en continu.
« IRI ! » L’écran se divise, la chaîne d’infos prend place sur la partie droite. Ce que je vois me cloue sur place : mon portrait, mon nom… tout ça s’étale, en lettres blanches, sur l’écran. Je n’en crois pas mes yeux.
« … du célèbre architecte Mathias Hayden s’est effondrée ce matin, à 8 h 7, heure locale, en pleine période de pointe, causant la mort de 363 personnes et faisant plus de 400 blessés, dont la plupart dans un état critique. L’accès à l’astroport de Zurich est désormais interdit, et le trafic aérien a été dévié vers les aéroports et astroports voisins. Afin de ne pas entraver l’intervention des secours, nous demandons instamment aux personnes non concernées d’éviter les secteurs 1, 2 et 3, indiqués en rouge à l’écran. Les familles susceptibles d’être affectées par cette tragédie peuvent consulter la liste des victimes, liste disponible sur notre site. Les services d’urgence des hôpitaux sont actuellement submergés… »
Je n’en crois pas mes oreilles. L’horloge digitale affiche “08 : 32″. Aucun décalage horaire avec la Suisse… L’horreur s’est produite il y a tout juste une vingtaine de minutes ! Pendant que je reposais tranquillement sur mon petit nuage, sans la moindre idée de ce qui se passait. Comment une telle tragédie a-t-elle pu survenir ? Est-ce un canular habilement orchestré par mes collaborateurs ?
« Selon les premiers résultats de l’enquête, insiste la présentatrice, un grave défaut de conception serait à l’origine de l’effondrement de la voûte de ce terminal de dernière génération… Un instant, je vous prie. » Elle marque une pause, clairement alertée par une nouvelle information en direct.
Le visage défait, décomposé, l’air lourd de cette révélation, elle semble hésiter un instant avant de reprendre son discours. « Mesdames, Messieurs… » Sa voix tremble légèrement. « J’apprends en direct, via une liaison avec Furão, notre satellite brésilien, qu’un building de São Paulo vient de s’effondrer comme un château de cartes. Seul un immense nuage de poussière est visible à l’écran. Il y aurait plus de trois mille victimes. » Elle marque une pause, l’air accablé, avant de reprendre : « Mes sources viennent, hélas, d’être confirmées. Il s’agit de la plus haute tour d’Amérique du Sud, l’Arranha-Céu Da Lua… »
Je m’enfonce dans mon fauteuil, écrasé par le poids de la nouvelle. Je dois être aussi pâle que Franck. Oui, nous avons conçu ce gratte-ciel brésilien, lui et moi ! Mais… c’est impossible ! Je suis en train de rêver, victime d’hallucinations.
La présentatrice poursuit, implacable : « … le même Mathias Hayden, également concepteur de ce gratte-ciel, qui avait suscité de vives controverses lors de sa construction, les études de sol ayant été… réalisées à la hâte, certains affirmant même qu’elles avaient été bâclées…
— Mais que s’passe-t-il, Franck ?
— Je… je… j’en sais rien. »
L’interphone sonne soudainement, brisant le silence. L’écran affiche un message de Keen, ma secrétaire personnelle.
« Bonjour, Keen.
— Monsieur Hayden. Des inspecteurs du Bureau Mondial du BTP souhaitent vous rencontrer.
— Faites-les monter. »
Des inspecteurs du BMBTP ! Eh bien, ils ne perdent pas de temps, ceux-là.
Je coupe l’interphone. Imperturbable, la présentatrice d’IRI poursuit, sa voix restée professionnelle malgré l’horreur des évènements : « … selon les dernières informations en provenance du quartier général martien de Syrtis Major… Et c’est avec un décalage de deux heures que nous apprenons une nouvelle effroyable. La base de Nili Fossae aurait été anéantie par une explosion de méthane. Il n’y aurait aucun survivant. Les premières images nous parviennent. Nous sommes sous le choc face à cette suite tragique d’évènements. Cette journée du 2 octobre restera gravée dans l’histoire, comme l’une de celles… »
Cette fois, c’est le coup de grâce ! C’est moi qui ai supervisé les travaux de restructuration de Nili Fossae ! Trop, c’est trop ! Je demande à l’IA de couper IRI, d’en finir avec cette torture médiatique interminable. Le témoin de l’ascenseur m’informe de l’arrivée imminente des inspecteurs. Je prends congé de Franck, le temps de l’entretien, et lui promets de le rappeler dès que l’entrevue sera terminée.
Que vais-je bien pouvoir leur dire ? Je ne comprends rien à tout cela ! Erreurs de conception de notre part, de ma part ? Et comment ces catastrophes peuvent-elles se produire le même jour ? Actes de malveillance ? Sabotages ? Quelqu’un nous en voudrait, ou m’en voudrait à ce point ?
La double porte de l’ascenseur s’ouvre… et je reçois un nouveau choc en découvrant un ado totalement chauve, portant d’énormes lunettes noires et une étrange combinaison brillante. La peau de son crâne est d’une pâleur presque irréelle, rappelant celle de la nacre. Il fait un pas vers moi, puis se fige. J’ai la sensation qu’il me transperce de son regard invisible, dissimulé derrière ses lunettes ridicules. À cet instant, un grondement sourd déchire l’air, tout se met à trembler, et un frisson glacé m’envahit. Transi jusqu’aux os, je remarque, par la vaste baie vitrée, que l’horizon bascule lentement, inexorablement, vers la droite… et remonte !
Je comprends aussitôt ! Le mouvement s’amplifie, implacable. La tour, ma Weiterer Welt Turm, mon chef-d’œuvre de verre et d’acier, est en train de s’effondrer comme une pièce montée trop ambitieuse, trop fragile pour supporter son propre poids.
Dans un épouvantable fracas, une vitre implose derrière moi ! La portion de ciel disparaît peu à peu… Le sombre Tiergarten et sa colonne, éclatante sous les rayons du soleil matinal, se précipitent vers moi. Attiré vers l’avant, je m’accroche désespérément aux accoudoirs du fauteuil, dans un ultime et futile espoir. L’inclinaison du bureau s’accélère, et soudain, le fauteuil décroche ! Je glisse… Ma verrière, si soigneusement conçue, explose en éclats !
Attiré par le vide, je suis emporté parmi ses myriades de morceaux de verre scintillants, toujours fermement accroché aux accoudoirs comme un pilote dans son siège éjectable, mais sans parachute… À peine projeté dans le vide, le poids du fauteuil et son centre de gravité me font basculer. La vision cauchemardesque d’un ciel encombré de débris de verre remplace celle de la colonne de la victoire. Le sommet de la tour infernale, avec ses antennes géantes, s’élance à ma poursuite, implacable !
Quelques secondes, interminables, s’étirent avant le choc. Puis, sous un fracas phénoménal, un flash aveuglant éclate, noyé dans un nuage de poussière. Je sens à peine mon corps se faire embrocher, éviscérer, entailler et déchiqueter de toutes parts, comme si chaque fibre de ma chair était arrachée. Je vais rejoindre Lya, Ilse, Peter…
