Jeudi 6 octobre
Nous avons réactualisé le calendrier, une tâche indispensable pour adapter nos habitudes terrestres à cette planète si différente. Alpha 3, avec sa période de révolution de 328 jours, nous oblige à repenser nos repères temporels. Après plusieurs discussions, nous avons choisi de supprimer un mois. Novembre a fait l’unanimité. Il est vrai qu’il n’a jamais eu beaucoup de fans parmi nous.
Ainsi, notre année se composera désormais de dix mois de trente jours chacun, à l’exception de février, réduit à vingt-huit jours. Ce découpage simplifié s’adapte parfaitement aux saisons locales, plus marquées et plus courtes que celles de la Terre. Les solstices tomberont les 12 janvier et 28 juin, les équinoxes, les 6 avril et 20 septembre. Une organisation claire et nette, à l’image de cette colonie que nous bâtissons pas à pas.
Le terme de nos grossesses est prévu pour début juin.
En y repensant, l’émotion me serre encore la gorge. Nous avions imaginé tant de scénarios possibles, mais celui-ci… c’est un miracle que personne n’avait osé espérer. L’atmosphère dans le camp a radicalement changé depuis l’annonce. Il y a une joie palpable, une effervescence douce, qui contraste avec l’isolement de nos missions initiales.
Pour ma part, je ressens un mélange d’enthousiasme et d’appréhension. Ce monde, si beau et si hostile à la fois, deviendra-t-il un véritable foyer ? Je veux croire que oui. Que ce nouveau calendrier, avec ses mois et ses saisons, marquera le début d’une ère prometteuse, non seulement pour nous, mais pour celles et ceux qui naîtront ici.
Sarah, infatigable dans son exploration des mystères de cette planète, a fait une nouvelle découverte : à environ 3 400 kilomètres de la base, elle a identifié trois colonies de petits hominidés, distincts de l’espèce que nous supposons dominante. Ces créatures nocturnes, bipèdes et mesurant à peine un mètre cinquante, restent invisibles la journée. Leur mode de vie semble lié à un besoin de se cacher de la lumière du jour : ils se réfugient probablement dans des grottes, cavernes, ou autres souterrains.
Leurs habitats se situent au sud-ouest de Taranis, dans une zone comprise entre le tropique nord et l’équateur, et au-delà d’une chaîne de volcans encore en activité. Ces montagnes, dont les cimes sont voilées de fumerolles, ajoutent une aura menaçante au paysage. Mais ce n’est pas tout : Sarah a également repéré, entre cette même chaîne et l’océan Nammou, plusieurs sites occupés par ces grands “oiseaux” que nous avions observés lors de notre arrivée.
Après avoir compilé toutes les données de Sarah, je transmets l’information à Anna, qui convoque immédiatement une réunion d’équipe. Les discussions s’animent, les avis divergent, mais nous finissons par décider d’aller à la rencontre des hominidés. Leur présence ouvre une nouvelle perspective sur cette planète, et les étudier pourrait nous fournir des indices précieux sur l’évolution de son écosystème.
Notre priorité sera de minimiser les risques. Nous prendrons la navette, emportant avec nous l’hydrogyre pour explorer les zones difficilement accessibles. Orthos, avec ses capacités de reconnaissance et de défense, nous accompagnera, tandis que Sphinx restera à la base pour la protéger et gérer les communications.
Le premier site d’atterrissage est soigneusement choisi. Situé à 3 420 kilomètres au sud-ouest, il offre un emplacement désert et naturellement protégé par sa configuration. Un plateau verdoyant, niché au nord de la chaîne volcanique, servira de camp de base. De là, il ne nous restera qu’une cinquantaine de kilomètres à parcourir en hydrogyre pour atteindre la première colonie, localisée au sud.
Après l’étude de cette première colonie, nous nous dirigerons vers la deuxième, à 25 kilomètres à l’ouest-nord-ouest, avant de poursuivre jusqu’à la troisième, située à une distance similaire au nord-ouest. Après avoir visité les trois colonies, nous reprendrons la navette sans rentrer directement à la base. Nous prévoyons un détour par un grand golfe de l’océan Nammou, attirés par sa côte découpée et ses nombreuses baies, qui pourraient révéler d’autres trésors de biodiversité.
L’expédition est programmée pour demain matin, à 7 heures précises. Ce jeudi après-midi est entièrement consacré aux préparatifs : maintenance de l’équipement, ravitaillement et synchronisation des instruments. Les visages autour de moi traduisent une excitation mêlée d’appréhension. Cette mission pourrait bien être l’une des plus importantes depuis notre arrivée sur cette planète.
*
Vendredi 7 octobre
Harnachés dans la navette, nous amorçons un vol à basse altitude de 1 h 30. Héliantis s’élève avec souplesse et s’oriente plein sud.
Sous nos yeux, le plateau étale un paysage à nouveau transformé. La luxuriance née des jours d’orage a disparu, laissant place à une implacable aridité. Les mares éphémères se sont évaporées, et la boue, craquelée, s’est rétractée en dalles irrégulières, zébrées de profondes fissures. L’eau s’est volatilisée, les fleurs, autrefois éclatantes, ne sont plus que des vestiges fanés. Les plantes, dans un ultime instinct de survie, libèrent leurs graines comme un serment à la vie future.
Pendant trois quarts d’heure, des plaines et des plateaux désertiques se succèdent, monotones, mais non dénués d’un étrange magnétisme. Puis, soudain, l’immensité cède à un océan de dunes en croissants. D’une beauté austère, ce désert semble figé dans une éternité silencieuse. Pourtant, les crêtes des barkhanes révèlent un léger frémissement : une poussière fine de grains se soulève, portée par un vent insaisissable.
Peu à peu, les dunes se métamorphosent. Elles deviennent linéaires, ordonnées en rangées parfaites, comme si un architecte invisible avait façonné le paysage. Entre leurs vallées apparaissent des buissons épars, timides témoins d’une vie résiliente. Puis, la savane prend le relais, offrant un patchwork d’herbes jaunes, pâles comme la paille, striées çà et là de gris-vert, là où l’eau persiste.
À notre vitesse, impossible de détailler les silhouettes des troupeaux qui paissent ou s’abreuvent dans ces oasis temporaires. Mais leur présence semble donner un souffle au paysage, une palpitation subtile.
La savane se densifie, des arbustes surgissent, et bientôt de véritables géants arborés dominent l’horizon. Le jaune pâle des herbes s’efface peu à peu, absorbé par une symphonie de gris et de verts profonds. Sous nos yeux, la nature se pare d’une vitalité nouvelle. Les rivières serpentent en rubans d’olive et d’ocre, leurs reflets se fondant dans des forêts devenues presque impénétrables.
Le sol se fait capricieux, brisé par un relief chaotique : des ravines tortueuses, des gorges abyssales, et des précipices aux arêtes coupantes apparaissent. L’inconnu se dévoile avec une intensité presque écrasante, comme une promesse de mystères enfouis dans l’épaisseur de cette jungle indomptée.
Le ciel, qui s’était d’abord offert dans une pureté azur, s’est maintenant voilé d’une teinte laiteuse. Une lueur diffuse baigne le paysage, comme si le soleil jouait à cache-cache avec une nappe invisible. Héliantis ralentit, signal clair que notre destination approche…
À l’horizon, la chaîne volcanique se dessine, mystérieuse et partiellement dissimulée par des nuages denses et mouvants.
Sous nos yeux, la forêt tropicale cède la place à une succession de plateaux verdoyants. La navette amorce une descente en douceur, puis freine brusquement… avant de se poser. L’atterrissage est imperceptible. Il est 8 h 28 ; nous avons couvert 3 420 km en un peu plus d’une heure.
Le tableau qui s’offre à nous est saisissant. Nous sommes perchés à près de 1 000 mètres d’altitude, où règne une chaleur moite de 26°, alourdie par un taux d’humidité flirtant avec les 80 %. Des plateaux étagés déroulent leurs pentes douces vers l’immense forêt secrète que nous avons survolée quelques instants plus tôt. Le sol est tapissé d’une herbe grasse, épaisse et tendre, dont la fraîcheur inviterait presque à marcher pieds nus. Çà et là, des arbustes compacts, en forme de boules, exhibent un feuillage d’aiguilles gris-vert, apportant au décor une texture presque irréelle.
Une pente gazonnée attire mon regard et, un instant, l’enfant en moi imagine la sensation euphorique de se laisser rouler dans cet écrin de verdure… Une drôle d’idée qui ne restera qu’un songe, car le moment n’est pas propice à la légèreté.
Au sud, la chaîne volcanique domine l’horizon, composée de dômes imposants culminant entre 1 500 et 1 800 mètres. À une vingtaine de kilomètres, leurs silhouettes robustes se dressent, tels des gardiens immobiles. Plus à l’ouest, en partie caché par un voile de brumes et de cendres, le sommet le plus haut trône en maître. Ce volcan en activité, culminant à 2 122 mètres, semble respirer sous le manteau de nuages qui le drape, comme une bête endormie, mais prête à rugir.
Un bruissement dans un fourré interrompt mes pensées. Lewis, l’index sur les lèvres, nous intime le silence. Nous retenons notre souffle, immobiles, jusqu’à ce qu’un petit animal surgisse. Sa fourrure grise scintille sous la lumière diffuse tandis qu’il s’échappe, rapide et nerveux. Perthie, en pleine observation, examine des déjections fraîches éparpillées sur le sol. D’un ton calme, elle confirme : des herbivores vivent ici.
Pendant qu’Yves analyse le sol, un terrain souple, brun, issu de cendres volcaniques compactées, Mathias et Anna s’affairent à sortir l’hydrogyre de la navette…
Une fois l’appareil prêt pour l’exploration, nous prenons place, et Lewis engage la rotation des pales… En un souffle mécanique maîtrisé, l’engin s’élève en douceur.
À peine quelques minutes de vol et déjà, un lac sombre s’étend sous nos yeux, lové au cœur d’un paysage de cratères égueulés aux teintes rouge, brun et noir. Les berges, à la fois austères et étrangement vivantes, sont habitées par des arbres colonnaires, des massifs d’arbustes aux aiguilles argentées et des touffes herbacées qui ondulent sous une brise imperceptible. Une clairière, ouverte sur un flanc, borde cet étang noir d’un calme presque inquiétant.
« Pose-toi là, demande Yves, le ton précis. Je veux faire des prélèvements. »
Lewis, les yeux rivés sur ses instruments, grimace. « Sarah détecte plusieurs animaux à proximité, signale-t-il d’une voix posée. Non. Ce n’est pas une bonne idée. »
Perthie, qui tient sa valise d’analyse comme un trésor, insiste : « Juste quelques instants. »
Anna, les sourcils froncés, échange un regard avec Lewis.
« Alors O.K. Une pause rapide, décide Anna
— Merci, Maman ! » glissé-je, incapable de résister.
Anna me foudroie du regard, mais finit par esquisser un sourire résigné. « Mais ne vous éloignez pas… et regardez où vous mettez les pieds ! »
Lewis, toujours bougon, finit par atterrir au centre de la clairière avec une précision chirurgicale. Lui et Anna restent à bord, veillant d’un œil attentif.
L’air ici est différent : immobile, chargé d’une humidité presque fraîche, il exhale une odeur boisée, terreuse et balsamique, qui enveloppe les sens. Le sol, tapissé de mousses épaisses et de brindilles sèches, craque à chaque pas. Ces bruits secs résonnent, amplifiés par le silence ambiant. Sur l’étang, une surface sombre et lisse, un clapotis à peine perceptible trahit des mouvements sous-marins.
Perthie, concentrée, immerge la sonde d’un sonar dans les eaux sombres. Intriguée, je m’approche pour observer l’écran. Le lac, d’un diamètre modeste de trois cents mètres, cache pourtant des secrets insoupçonnés : il abrite une faune aquatique riche et insaisissable. Sa profondeur, atteignant près de cinq cents mètres, ajoute une touche vertigineuse à ce miroir d’eau tranquille. Perthie me tend un flacon, et je me penche pour le plonger dans l’eau fraîche. C’est alors que des craquements répétés, nets et lourds, déchirent le calme des bois environnants. Un frisson instinctif me parcourt. Lewis, depuis la navette, hurle presque : « Remontez ! Maintenant ! »
L’urgence dans sa voix nous fait obéir sans réfléchir. En quelques secondes, nous regagnons l’hydrogyre et décollons à la verticale, tandis que le sol s’éloigne à une vitesse rassurante.
Deux silhouettes massives émergent des bois, brisant des branches sous leur poids. Quadrupèdes trapus, à la fourrure brune et dense, ils avancent lourdement, dévoilant de longs museaux et des griffes imposantes. Ces créatures évoquent une version sauvage et hirsute de l’ours brun, mais leur stature imposante inspire à la fois la fascination et la crainte. Leur carrure dépasse largement les trois mètres, et leur garrot avoisine un mètre cinquante de hauteur.
Leur regard, furtif, mais perçant, suit notre ascension. Une rencontre manquée, certes. Mais aucun de nous ne regrette d’avoir esquivé une confrontation qui aurait pu prendre une tournure désastreuse.
Le trajet nous plonge dans une ambiance irréelle, au cœur de bancs de brume et de cendres, au-dessus de dizaines de volcans éteints. Ces colosses assoupis portent les marques du temps, leurs flancs recouverts d’une végétation téméraire partie à l’assaut des pentes escarpées, comme si la vie tentait de les conquérir une dernière fois.
La chaîne volcanique s’achève brusquement dans une falaise vertigineuse, un rebord abrupt qui plonge sur huit cents mètres dans un abîme de verdure. En contrebas, une forêt dense s’étale sur un terrain vallonné, son épaisse canopée dissimulant ses mystères. Des cascades spectaculaires jaillissent des hauteurs, dévalant la roche en créant des nappes de brume translucide. Leur fracas s’éparpille dans l’air humide, accompagné d’arcs-en-ciel éphémères qui scintillent sous les rayons d’un soleil retrouvé.
Côté forêt, le ciel se déploie dans une teinte azurée parfaite, parsemé de quelques nuages floconneux qui flottent, immobiles, comme figés par la beauté du moment. Mais au-delà de cette muraille imposante, le paysage volcanique s’impose avec une grandeur saisissante. Le cône parfait du volcan le plus haut domine la scène, son panache gris bleuté s’élevant avec majesté dans les hauteurs. Ses volutes, denses et vivantes, bourgeonnent en choux-fleurs avant de se dissiper.
Lewis, silencieux, incline légèrement l’hydrogyre. L’appareil entame une descente lente et contrôlée, effleurant la canopée comme pour éviter de troubler l’équilibre délicat du lieu. La forêt explose de couleurs : des nuances de vert saturé, de pourpre profond, des éclats de floraisons blanches éblouissantes. Une multitude d’oiseaux, aussi variés que flamboyants, parsèment les feuillages, leurs ailes illuminant le ciel comme des fragments de lumière vivante.
Enfin, un monticule dégagé apparaît à l’horizon, isolé comme un îlot oublié dans cet océan végétal. Sa forme arrondie et paisible contraste avec l’immensité inextricable de la forêt. Il semble presque nous attendre, prêt à révéler ses secrets.
Lewis amorce l’atterrissage avec une douceur maîtrisée. L’hydrogyre se pose avec un vrombissement sourd, son ombre se fondant dans celle des arbres environnants.
À l’ouverture des portes, une vague d’air humide et dense nous submerge, saturée d’une symphonie d’odeurs végétales : des notes terreuses, presque poivrées, se mêlent à des effluves sucrés et résineux. L’atmosphère semble vivante, pulsante, comme si la forêt elle-même respirait autour de nous.
Anna rompt le silence, fronçant les sourcils face à l’ampleur de la tâche qui nous attend : « Nous sommes à quinze cents mètres de notre destination, et pour y arriver, il va falloir marcher. » Elle désigne la végétation qui se dresse, dense et impénétrable, tout autour de la butte. « On doit descendre soixante-dix mètres à travers le chaos végétal. Orthos ouvrira la voie, et on avancera à la queue leu leu. Je garde un œil sur tout ce qui pourrait nous menacer. Lewis, tu restes en arrière. Vérifiez vos élims. »
Je baisse les yeux sur mon arme, son témoin de charge brillant d’un vert rassurant. Il est 9 h 35. Nous avons encore toute la journée devant nous, mais chaque pas dans cet environnement inconnu peut s’avérer une épreuve.
Orthos s’avance sans hésiter, ses outils déjà en action. Le faisceau de son découpeur laser illumine brièvement les feuillages, traçant une ligne nette et fulgurante dans la végétation touffue. Un tunnel se dessine, étroit, mais praticable, d’un mètre de large sur deux de haut, s’enfonçant dans cette nature exubérante.
Le laser travaille avec précision, cautérisant instantanément les coupes pour éviter que les plantes ne libèrent de latex, souvent toxique ou collant. La végétation cède dans un craquement sourd, les branches carbonisées tombant en silence sur un tapis de mousse et de feuilles mortes. L’air se charge d’une nouvelle odeur, âcre et légèrement métallique, vestige du passage d’Orthos.
Je resserre ma prise sur mon arme et jette un dernier coup d’œil autour de nous avant de m’engager dans le sillage d’Orthos. La lumière tamisée de la canopée semble danser autour de nous, projetant des ombres mouvantes sur les parois fraîchement taillées du passage.
Yves et Perthie sortent leurs valises d’échantillonnage, prêtes à recueillir la richesse inconnue de cet écosystème. Lentement, nous abandonnons la relative sécurité de la lumière du jour pour plonger dans l’obscurité grouillante de la forêt.
Autour de nous, une symphonie discordante monte, une cacophonie de cris gutturaux, de gémissements lointains, de hurlements défiants, qui semblent se répondre dans un écho sauvage. Au-dessus de ce concert primal, le sifflement perçant d’Orthos se détache, implacable, tranchant, comme pour annoncer notre intrusion.
Nos lentilles s’ajustent à la pénombre, révélant avec une netteté presque irréelle les teintes profondes et saturées des végétaux. Les verts fluorescents des feuilles, le rouge carmin des lichens, et les jaunes éclatants des mousses scintillent dans l’ombre. Des marqueurs jaunes clignotent sur l’affichage : des formes mouvantes, indicateurs des animaux, nombreux, qui nous observent ou nous fuient.
Nous progressons dans un dédale végétal étouffant, où lianes dégoulinantes, épiphytes étalés et branchages souples forment un véritable labyrinthe. Le sol, en pente raide, semble absorber nos pas, moelleux et spongieux sous nos semelles renforcées. Chaque pas libère une bouffée d’air humide, saturé de l’odeur organique et musquée de la décomposition. Les mousses épaisses et les champignons polymorphes s’épanouissent dans cette matrice humide, leurs formes bizarres semblant palpiter sous la lumière diffuse de nos lampes.
Il y a quelque chose d’étrangement onirique dans cette descente, comme si nous pénétrions dans un monde subaquatique. Les lianes suspendues évoquent des forêts d’algues mouvantes, tandis que les racines gigantesques, tordues et noueuses, ressemblent aux tentacules d’immenses pieuvres prêtes à surgir du sol.
Chaque craquement sous nos pas, chaque bruissement dans les ombres fait monter une tension sourde. Cette forêt respire, elle vibre de vie, mais elle semble aussi nous guetter, comme une entité tapie dans ses propres ténèbres.
Orthos s’arrête enfin, son sifflement laser cède la place à un silence relatif, troublé seulement par le murmure distant de la forêt. Le chaos végétal de l’entrée laisse place à un environnement plus ordonné, presque solennel. Nous avons atteint le soubassement de la forêt, un monde qui semble suspendu entre la vie et la décomposition.
L’air moite est saturé d’une odeur puissante de moisissure et de bois en décomposition, un parfum dense et organique qui colle à la peau. Partout, de gros massifs hémisphériques de mousses duveteuses recouvrent des tas de bois mort, tapissant le sol comme un linceul vert. La couche épaisse d’humus alimente une végétation imposante : des fougères arborescentes s’élèvent dans une élégance primitive, rivalisant de hauteur avec des troncs colossaux.
Ces géants ligneux, munis de contreforts sinueux et concaves, rappellent les piliers d’une cathédrale engloutie, leurs silhouettes austères perçant la semi-obscurité. Leurs bases puissantes ancrent solidement la voûte forestière qu’ils soutiennent. Leurs troncs sont escaladés par des plantes grimpantes au feuillage coriace et brillant, dont les teintes vertes scintillent sous les rares rais de lumière. Autour de nous, des lianes épaisses pendent tels des cordages géants, tordues en spirales, dessinant des arcs improbables entre les troncs.
Nous avançons péniblement, chaque pas enfoncé dans la matière spongieuse du sol exige un effort. Le moindre mouvement soulève une vapeur tiède et musquée. Une demi-heure s’écoule dans cette marche harassante, le poids de l’air, le poids de l’endroit, se faisant de plus en plus lourd.
Puis, un bruissement particulier émerge de l’arrière-plan sonore : celui d’une cascade. Le clapotis rythmé de l’eau qui s’écrase sur la roche. Le scintillement d’une chute d’eau finit par percer entre les feuillages, brillant comme un bijou dissimulé dans cette forêt dense.
Anna lève le bras gauche et se retourne, une lueur d’excitation dans le regard malgré la fatigue : « Nous sommes arrivés ! »
Sa voix tranche avec la monotonie des bruits environnants, et pour la première fois depuis notre descente, un frisson d’anticipation parcourt l’équipe.
La cascade rugit en s’écrasant dans un grand bassin bouillonnant, projetant des éclaboussures scintillantes dans l’air saturé d’humidité. Les racines colossales des arbres voisins, ruisselantes d’eau, s’agrippent à la paroi rocheuse comme des tentacules de pieuvres monstrueuses, s’étirant vers le sol avec une force tranquille. Leur apparence tortueuse, presque vivante, ajoute un caractère inquiétant à ce lieu.
Mathias, scrutant le paysage avec attention, nous désigne l’avant du bassin. Sous l’épais manteau de végétation, il parvient à discerner les contours d’un demi-cercle parfait, légèrement surélevé, qui trahit une structure artificielle. Ses proportions exactes, malgré les assauts du temps et de la flore, évoquent une ancienne architecture, oubliée, mais pas totalement effacée.
Les hommes se mettent au travail pour dégager un espace, déplaçant soigneusement les plantes qui ont colonisé le site. Chaque touffe arrachée révèle un trésor botanique. Une espèce rampante attire particulièrement mon attention : ses feuilles en éventail arborent des fleurs majestueuses aux teintes violettes et noires, étrangement familières, semblables à celles du bananier, mais d’une sophistication troublante. À proximité, une plante aux pétioles roses et duveteux se distingue. Ses feuilles bleutées, brillantes, vibrent au moindre contact, comme si elles étaient vivantes. Ses fleurs, des trompettes pourpres d’un éclat presque surnaturel, me rappellent le datura, mais en plus féroce, plus dramatique, comme une version délibérément amplifiée par la nature.
Sous ce tapis végétal somptueux émerge un muret, un vestige de pierre taillée, de près d’un mètre de haut sur autant de largeur. Ses surfaces usées par le temps racontent une histoire ancienne, un récit que la forêt tente de dissimuler sous son linceul luxuriant. Pourtant, quelque chose dans ces pierres dégage une gravité imposante, comme si elles attendaient d’être redécouvertes.
Près du bassin, la terre ocre, gorgée de vie et d’eau, est marquée d’empreintes. De petits pieds nus ont laissé des traces distinctes, nettes, qui sillonnent le terrain. Je m’accroupis pour mieux les examiner, le cœur battant. Ces empreintes, fines et humaines dans leur apparence, sont trop petites pour appartenir à des adultes.
Un frisson me parcourt l’échine.
« On dirait… des empreintes d’enfants », murmuré-je, hésitante, ma voix se perdant dans le grondement de la cascade.
Perthie s’approche et plisse les yeux, le visage grave.
« Si ce sont des enfants, où sont-ils maintenant ? »
Personne ne répond. La forêt, tout autour, semble se resserrer, comme pour protéger ses secrets.
Contemplant la cascade, nous nous interrogeons sur le devenir de toute cette eau. Où peut-elle bien aller ? Mon regard se pose alors sur un détail presque imperceptible. Derrière un rideau épais de lianes qui frémissent sous la brise humide, une ombre se découpe dans la roche. Une cavité. Étroitement dissimulée, elle pourrait bien être l’entrée d’une grotte.
« Là, regardez », dis-je en désignant l’ouverture du doigt.
Lewis s’approche, suivi de près par Orthos, qui émet un léger bourdonnement électrique. Le robot active ses scanners, et une lueur bleutée illumine brièvement l’intérieur.
« La cavité fait… treize mètres de profondeur, annonce Lewis, concentré sur les données qui s’affichent sur son terminal. Et… mince, c’est étrange : 3 mètres 20 sur 3 mètres 20. Un tunnel carré parfaitement régulier qui se divise ensuite en deux directions. Aucune trace d’activité récente. Anna ? Qu’est-ce qu’on fait ? Il est presque 11 heures. On attend ce soir qu’ils sortent ? Ou on envoie des drones ? Éria ? »
Je réfléchis une seconde, scrutant l’obscurité de la grotte comme si elle allait me livrer ses secrets.
« Les drones. On envoie les six. Sarah ! Active les drones-libellules d’Orthos. Qu’ils explorent cette caverne. »
À peine ai-je fini de parler que les six drones-libellules jaillissent d’Orthos, leurs ailes vibrantes émettant un bourdonnement presque musical. Ils s’élèvent brièvement, scintillant sous la lumière diffuse, avant de se faufiler à travers le rideau de lianes. Un à un, ils disparaissent dans l’ombre.
Autour d’Orthos, un modèle holographique commence à se dessiner en temps réel, capturant les contours du tunnel avec une précision fascinante. Nous retenons tous notre souffle tandis que les premières images du dédale souterrain commencent à émerger.
Les deux galeries se rejoignent rapidement pour former un corridor circulaire, un espace étrange et géométriquement parfait. Ce corridor est percé, sur son flanc intérieur, de quatre passages disposés en croix, comme un motif soigneusement calculé. Sur son flanc extérieur, trois autres passages se dessinent, bien que deux d’entre eux semblent obstrués dès le premier coude par des amas de débris ou des effondrements.
Le troisième passage extérieur, cependant, reste dégagé. Il s’étire sur une dizaine de mètres avant de tourner brusquement à angle droit sur la gauche. Après une trentaine de mètres supplémentaires, il bifurque de nouveau, cette fois sur la droite, pour suivre un tracé parallèle à la falaise. À son extrémité, il débouche sur un labyrinthe circulaire.
Ce dédale, d’une conception intrigante, contient une double galerie qui s’ouvre sur une salle ronde. Cette salle, dont la géométrie impeccable suscite un sentiment de planification méthodique, n’a qu’une seule issue, située à l’opposé de l’entrée.
Mais ce n’est pas tout. À mesure que le modèle holographique se développe, un autre tronçon parallèle à la falaise se révèle, s’étendant sur une trentaine de mètres de plus. Ce tronçon mène à un nouveau labyrinthe circulaire, distinct du précédent. Celui-ci présente une configuration différente et comporte deux issues : la première suit le prolongement logique de la falaise, tandis que la seconde s’enfonce perpendiculairement vers les profondeurs obscures…
Les données projetées par les drones dessinent une architecture complexe, presque organique dans sa répétition et sa symétrie, mais empreinte d’un mystère qui dépasse l’entendement. Que se cache-t-il au-delà de ces passages ?
Alors que la première issue mène à un nouveau dédale, la seconde, après un tronçon rectiligne d’une cinquantaine de mètres, débouche sur un espace d’une ampleur stupéfiante. Le modèle numérique s’ajuste brusquement, reculant pour intégrer cette nouvelle perspective : une salle colossale, de 320 mètres sur 470, composée par la fusion harmonieuse de six vastes pièces circulaires.
Un ballet de points rouges s’active immédiatement sur la projection holographique. Ils bougent, se croisent, s’agitent : les créatures ! Elles sont là. Le plafond de la salle, bas, mais robuste, repose sur un réseau de piliers massifs, seize par section, qui divisent l’espace en une symétrie saisissante. Au centre de chaque section, une ouverture circulaire d’une quarantaine de mètres de diamètre s’élève, laissant penser à une fonction encore inconnue.
Le sol n’est pas moins énigmatique. Deux grandes figures géométriques, semblables à des astroïdes ou à des carreaux d’un jeu de cartes titanesque, se détachent au centre de cet espace. Chacune mesure environ 70 mètres de large, et leur disposition centrale semble marquer une zone d’importance particulière.
Les détails continuent de s’affiner. Tout le périmètre intérieur de la salle est bordé d’alcôves uniformes, alignées avec une précision presque mathématique. Sarah en dénombre 78. Elles sont toutes occupées.
Puis vient l’affichage final : 817 créatures repérées. Ce nombre clignote, imposant et indiscutable. Une tension s’installe. Ce lieu n’est pas qu’une architecture figée, mais une véritable ruche grouillante de vie, organisée et consciente. Le mystère des passages cède sa place à celui de ces occupants, dont l’intention, encore dissimulée, s’impose désormais au centre de nos préoccupations.
Pendant ce temps, d’autres labyrinthes circulaires, parallèles à la falaise, s’ajoutent à la modélisation. Le premier débouche sur deux issues : la grande salle déjà identifiée et un nouveau dédale qui, lui, mène à la fois à la salle et à l’extérieur. Le premier drone termine sa mission et revient déjà, traversant le rideau de lianes.
Le modèle numérique se perfectionne, révélant désormais le niveau supérieur de la grande salle. Ce niveau est occupé par une multitude d’objets ressemblant à des tables basses, impeccablement alignées. Les piliers du rez-de-chaussée s’y prolongent, soutenant un plafond surmonté de six coupoles parfaitement symétriques. Ce second niveau semble désert, seulement traversé par sept points rouges, témoins d’une activité bien plus restreinte que dans l’espace inférieur.
L’étage ne présente qu’une seule issue : un tunnel unique situé à l’extrémité est, qui s’interrompt abruptement au bout d’une soixantaine de mètres.
Peu à peu, les repères rouges s’éteignent, signalant la fin de l’exploration. Les drones, l’un après l’autre, quittent leurs positions et regagnent leur base. Le deuxième et le troisième drone émergent de l’autre issue du labyrinthe, tandis que les trois derniers percent le rideau de lianes et rejoignent Orthos. La modélisation, désormais achevée, livre un plan complexe, une énigme spatiale aux allures de labyrinthe conçu pour confondre ou protéger.
« Ouais ! Lewis grimace, visiblement mal à l’aise. Bon ! Sarah ? Des images des créatures ? »
C’est un véritable bestiaire de cauchemar qui se déploie devant nous.
« Wôw ! » La stupeur me fige. Ces petits hominidés, entièrement nus, défient toute image que j’aurais pu concevoir. Leur absence totale de pilosité accentue l’étrangeté de leur apparence. Ils… ou elles, car ils portent les deux sexes… exhibent une vulve renflée surmontée d’un petit pénis. Leurs ventres gonflés et leurs seins lourds me suggèrent qu’ils portent leurs petits et les allaitent, comme nous.
Leur peau translucide, laiteuse, dépourvue de toute pigmentation, dévoile un réseau de veines violacées en un motif complexe et presque hypnotique. La maigreur de leur corps et de leurs membres, pourtant semblables aux nôtres, leur confère une apparence à la fois fragile et délicate, presque éthérée. Mais leurs mains et leurs pieds, ressemblant à ceux d’enfants dépourvus d’ongles, renforcent leur étrangeté.
Leur posture voûtée, leur tête rentrée dans les épaules, accentue leur profil étrange. Cette tête, petite et triangulaire, arbore un visage bas, inexpressif, surmonté de deux pavillons auriculaires disproportionnés, presque de la taille d’un poing. Leurs yeux globuleux, d’un rouge pâle, vides et luisants, évoquent un malaise diffus. Juste au-dessous, deux orifices sommaires leur servent de narines. Enfin, leur bouche ronde et proéminente, projetée en avant de mâchoires rétrognathes, leur donne un profil de musaraigne particulièrement dérangeant.
« Wôw ! Wôw ! Wôw ! » s’exclame Yves, rompant le silence tendu.
Lewis, toujours figé, reprend la parole : « Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? »
Les regards convergent vers Anna qui hésite : « On y va ? »
Mathias secoue la tête, son ton teinté de prudence :
« On n’est que six.
— Six ! Plus Orthos ! rétorque Yves, comme pour rassurer.
— Peut-être, mais leur dégaine ne me revient pas », grogne Mathias, visiblement mal à l’aise.
Perthie hoche doucement la tête, son visage paisible, mais ses yeux brillants d’analyse : « Ça pourrait être pire. Et je pense qu’on en verra d’autres.
— C’est vrai », concède Mathias après un court silence.
Lewis prend une inspiration, balaie l’équipe du regard : « Alors ? On y va ? »
Je sens une tension électrique dans l’air, un mélange d’excitation et de peur.
« On y va. Mais avec discrétion », décide Anna d’une voix ferme.
Les visages se tournent vers le corridor sombre. La décision est prise, mais le doute, insidieux, s’accroche, prêt à se faufiler à chaque pas.
Nous avançons, le cœur battant, enveloppés par une tension qui semble peser sur l’air lui-même. À chaque pas, le silence devient plus lourd, presque palpable. D’un geste précautionneux, mes doigts effleurent le rideau de lianes, leur texture humide et froide m’arrachant un frisson. Lentement, je les repousse, dévoilant l’ouverture béante de la galerie. Elle se dresse devant nous, menaçante, semblable à une gorge obscure prête à engloutir le moindre éclat de lumière.
Orthos s’avance le premier, sa carapace métallique glissant sans bruit sur le sol irrégulier. Une vive lumière blanche jaillit de lui, projetant un cône large qui dévoile les parois rugueuses et lisses à la fois, creusées par des siècles de mystères et de forces naturelles.
Lewis suit d’un pas mesuré, ses bottes résonnant faiblement dans l’air stagnant de la galerie. Il se retourne, sa silhouette se découpant contre la lumière projetée, et nous fait signe d’avancer.
Un instant, nous échangeons un regard. L’excitation et l’appréhension se mêlent dans nos yeux. Puis, l’un après l’autre, nous franchissons le seuil, pénétrant dans l’inconnu avec la prudence de ceux qui savent qu’ils entrent dans un territoire étranger, et peut-être hostile. Les murs semblent se refermer autour de nous, et les échos de nos pas se fondent dans le silence dense du lieu.
Je suis surprise par la chaleur qui nous enveloppe dès nos premiers pas. Mes lentilles m’indiquent 48 °C et un taux d’humidité saturé à 100 %. Nous n’avons pas de combinaisons thermorégulées, et cette moiteur suffocante commence déjà à peser. Une goutte glisse sur ma tempe, froide et inconfortable.
Le grondement sourd qui emplit désormais la galerie s’éloigne du fracas de la cascade pour devenir une vibration omniprésente, comme si la roche elle-même respirait. L’air, étonnamment, est exempt des odeurs attendues de renfermé ou de moisissures. Une fragrance douce, presque imperceptible, flotte dans l’atmosphère.
Le sol sous nos pas est lisse, usé comme un galet poli par les vagues du temps. Chaque geste demande la prudence, la surface humide et glissante prête à nous trahir à tout moment. Yves, agenouillé près d’une paroi, passe ses doigts dessus avant de murmurer : « De l’andésite. Une roche volcanique. Elle est dense, presque noire, mais ces taches de lichen blanc… Regardez comme elles contrastent. »
Les parois en question semblent absorber la lumière projetée par Orthos, renvoyant à peine quelques éclats. Mais le plafond attire mon attention : de petites stalactites cristallines y scintillent faiblement, créant un effet d’étoiles suspendues dans ce ciel souterrain.
Un frisson me parcourt. Est-ce la chaleur, ou la sensation de marcher au cœur d’une énigme immémoriale ? Je n’en suis pas certaine.
La paroi du fond capte soudain mon attention. Sous la lueur rasante d’Orthos, des reliefs se détachent, et le jeu des ombres projette une image qui me fige sur place. La roche semble s’animer, et ce qui émerge est à la fois fascinant et troublant : un grand visage sculpté, dévoré par les lichens rampants qui lui confèrent une apparence vivante.
Ses traits sont étonnamment humains, mais ils n’évoquent ni sagesse ni puissance. Non. C’est une frimousse ronde, presque joviale, comme celle d’un bébé. Cette juxtaposition d’innocence et de mystère m’envoie un frisson glacé dans la moiteur ambiante.
Devant cette figure énigmatique, le tunnel se scinde en deux galeries courbes. Gauche ou droite ? Je reste immobile, le regard encore rivé au visage de pierre, tandis qu’un souvenir refait surface : le cauchemar de l’autre nuit !
Un malaise m’envahit. J’aurais donné cher pour avoir Orthos à mes côtés cette nuit-là. Mais aujourd’hui, il est là, et pourtant l’inconnu reste tout aussi écrasant.
Nous empruntons le couloir de droite, guidés par le grondement qui enfle à chaque pas. Bientôt, ce n’est plus un simple bruit de fond, mais un vacarme assourdissant, un torrent rugissant qui semble tout proche. Lorsque nous débouchons dans la salle, la vision me coupe le souffle.
Le plafond en coupole, immense, s’élève comme une voûte céleste. Chaque détail de cet espace semble pensé pour inspirer révérence et humilité. Je me sens minuscule en pénétrant dans ce qui ressemble à un sanctuaire oublié, un temple mystérieux dont l’existence défie le temps.
Une large coursive circulaire enserre un puits colossal. Le grondement provient des eaux furieuses d’une rivière souterraine, visible sous nos pieds à travers des dalles de verre poli. Le torrent jaillit avec une puissance brute, bouillonnant autour de cinq sphères massives.
L’une d’elles, légèrement plus grande, occupe le centre, tandis que les quatre autres sont parfaitement alignées selon les points cardinaux, comme le confirment mes lentilles. Leur disposition dégage une impression d’ordre, presque rituel, ajoutant une dimension sacrée à ce spectacle naturel. Les eaux, après avoir dansé autour des globes, s’engouffrent dans un tunnel béant qui plonge vers les profondeurs, emportant avec elles la violence de la cascade extérieure.
Et pourtant, malgré ce torrent tumultueux, la chaleur reste accablante. Les lentilles affichent encore 46 °C, une moiteur presque insupportable, rendant l’atmosphère lourde et oppressante.
Yves attire notre attention vers le plafond, là où trois lignes horizontales gravées s’étendent tout autour de la base de la coupole. Ces lignes, sculptées en creux, se révèlent être des suites de symboles complexes et intrigants. La régularité des gravures et leur disposition méthodique témoignent d’une intention claire, presque cérémoniale.
Je prends rapidement l’initiative : « Orthos, relais d’analyse et transcription. » Le robot s’immobilise, et sa lumière balaie lentement les lignes, projetant des ombres délicates sur la paroi. Les symboles défilent sous mes yeux grâce à mes lentilles. En arrière-plan, je sais que Sarah, toujours connectée, procède en parallèle à l’analyse. Cette continuité me rassure. Malgré l’isolement apparent, nous restons reliés au vaisseau.
Quelques secondes plus tard, Sarah confirme la présence de 37 symboles distincts formant, semble-t-il, un message. Mais aucune transcription ne suit. Pas de solution miracle. Je m’y attendais.
« On poursuit ? » demande Anna, d’une voix presque pressante.
Yves lève sa gourde avec un sourire. « Attends ! On boit un coup, on s’met à l’aise, et on y va ! »
Son geste, bien que simple, désamorce la tension palpable. J’attrape ma gourde, avale une gorgée d’eau tiède qui n’offre qu’un répit momentané à la chaleur étouffante, puis je défais les attaches de ma combinaison, du col jusqu’à la taille. L’air moite s’engouffre contre ma peau, mais c’est Mathias qui semble le plus affecté.
Nos regards se croisent, et je surprends le sien, furtif, glissant sur ma poitrine mise en valeur par un soutien-gorge pigeonnant. Il détourne rapidement les yeux, mais le mouvement instinctif de sa main, ajustant d’un doigt le col de sa chemise, trahit son émoi.
Une impulsion me pousse à combler l’espace entre nous. Je m’approche, mes mains trouvant instinctivement le haut de sa combinaison que je dégrafe doucement. Je découvre ses épaules larges et son torse où je dépose un baiser, comme pour marquer un instant de connivence, de réconfort presque intime au milieu de cet environnement oppressant.
Je saisis son coude et, d’un mouvement léger, l’entraîne avec moi. Nous rejoignons les autres, suivant Orthos qui s’est déjà engagé plus loin dans la salle majestueuse.
À l’entrée du premier labyrinthe circulaire, la température grimpe à 51 °C. La moiteur suffocante alourdit chaque pas, et mes pensées, elles, s’embrasent d’un feu d’angoisse. Nous avançons lentement, presque à tâtons, vers l’inconnu… ou plutôt vers ces inconnus qui hantent l’esprit collectif, ces créatures dont la simple idée exacerbe mon malaise. Mon cauchemar, vivace comme une plaie ouverte, resurgit, accompagnant chaque écho sourd de nos mouvements dans ce qui ressemble à un tombeau oublié.
La salle centrale du premier labyrinthe s’ouvre enfin devant nous. Un espace circulaire d’environ douze mètres de diamètre, qui semble étrangement vide, dénudé. Mon regard est attiré vers le plafond : plat, il est orné de stalactites aux formes délicates, comme des pendentifs de pierre finement ciselés. Leur brillance, accentuée par la lumière d’Orthos, confère une aura étrange à l’endroit, entre mystère et fascination intrigante.
Lorsque nous sortons de la salle, un sentiment troublant de déjà-vu m’envahit, comme si nous rebroussions chemin au lieu de progresser. Et pourtant, devant nous, se dresse l’entrée d’un deuxième labyrinthe, encore plus sombre, encore plus énigmatique. Le souffle haletant de Perthie envahit l’air, dominant le silence. Défigurée par la chaleur et ruisselante de sueur, ses traits tirés portent la marque de l’effort.
« On va jusqu’à la prochaine salle centrale et on y fait une pause déjeuner », tranche Anna d’une voix ferme, mais mesurée.
Perthie soupire lourdement, et hausse les épaules avec une résignation presque lasse. « O.K., allons-y », murmure-t-elle d’un ton presque inaudible.
Nous nous aventurons dans ce second dédale, chacun, malgré la fatigue, porté par une détermination obstinée mêlée d’un frisson d’appréhension.
Arrivés dans la deuxième salle, une pièce presque en tout point semblable à la première, nous marquons enfin une pause. La chaleur suffocante et la fatigue nous rattrapent. Je saisis ma gourde, et chaque gorgée tiède de la boisson énergétique me semble un luxe inestimable. La chaleur, omniprésente, enveloppe tout, comme une chape invisible, mais oppressante.
Je m’assois à même le sol, les jambes croisées, à la recherche d’un instant de répit. La première chose qui me surprend, c’est la chaleur qui émane de la roche. Lisse et solide, elle est chaude, même brûlante par endroits. Une chaleur particulière, comme une pulsation douce, presque vivante. Intriguée, je défais mes bottines, retire mes chaussettes, et pose mes pieds nus sur la surface. La sensation est surprenante : une chaleur intense, mais apaisante, qui semble se diffuser à travers ma peau, remontant jusqu’à envelopper tout mon corps. C’est à la fois étrange et fascinant.
« Un conseil, faites comme moi, ça soulage », dis-je en levant les yeux vers mes camarades. L’idée d’un moment de relâche semble séduire, et, un à un, ils suivent mon exemple. Mais pour ma part, ce n’est pas suffisant. La combinaison, lourde et collante de sueur, devient insupportable. D’un geste décidé, je commence à la dégrafer, la retirant peu à peu jusqu’à me retrouver presque nue. Prise d’un élan de décence, ou peut-être de prudence, je me ravise à la dernière seconde, gardant mes sous-vêtements.
Je dépose mes vêtements roulés derrière ma tête, improvisant un oreiller de fortune, puis m’allonge sur le sol chaud. Ainsi détendue, la chaleur bien qu’oppressante, semble paradoxalement apaisante.
Les autres en font de même, dans un silence seulement troublé par quelques soupirs d’aise.
Mes paupières s’alourdissent peu à peu, prêtes à céder au poids du sommeil. C’est la voix de Lewis qui nous arrache à cette douce torpeur, nous rappelant que le déjeuner nous attend.
La sensation d’être lentement cuits à l’étouffée s’ajoute au malaise ambiant, mais je choisis de garder mes réflexions pour moi. L’atmosphère est déjà tendue, et je sais que chacun lutte à sa manière contre cette fournaise.
La discussion sur la suite à donner à notre exploration reste brève et peu animée. Anna tranche : nous avons jusqu’à 14 h 30 pour nous décider. Poursuivre ou tout abandonner. La chaleur et l’incertitude pèsent sur nos esprits, mais pour l’instant, nous nous contentons de nous reposer, chacun perdu dans ses pensées, ou peut-être dans ses doutes.
*
J’ai retrouvé un souffle calme et régulier, mon corps semblant avoir enfin trouvé un fragile équilibre avec cette fournaise. Allongée sur la roche chaude, entièrement dévêtue depuis le déjeuner, je me sens étrangement libre, presque euphorique. La tension accumulée semble s’être dissipée, fondue dans l’humidité étouffante de l’atmosphère. Ce qui m’avait semblé un enfer quelques heures plus tôt ressemble maintenant à un hammam, enveloppant et apaisant.
Je suis à deux doigts de sombrer dans un sommeil léger quand la voix d’Yves vient briser ma quiétude.
« Vous entendez ? » murmure-t-il soudain.
Il me faut un moment pour émerger de ma torpeur et tendre l’oreille. D’abord, rien, mais en me concentrant, je perçois un bruit de fond constant, ténu, mais présent, comme une vibration qui enveloppe tout.
« J’entends le torrent », répond Anna, sa voix posée.
Yves secoue la tête doucement. « Pas seulement. La chaleur, l’humidité… Les eaux qui s’infiltrent doivent être réchauffées par un réservoir de magma. En fait, nous sommes au-dessus d’une marmite. »
Une marmite ? Mon estomac se serre à ces mots, et je ne peux m’empêcher d’intervenir, ma voix trahissant un soupçon de nervosité.
« Une marmite ? Et pourquoi pas une cocotte-minute ? Faudrait pas qu’ça explose aujourd’hui ! »
Je ris nerveusement, mais Yves, imperturbable, continue.
« Ça s’rait vraiment pas d’bol que ça explose aujourd’hui. Ces galeries m’ont tout l’air d’avoir plusieurs siècles. »
Sa tentative de rationaliser la situation me rassure à peine. Cette chaleur et cette humidité, omniprésentes, prennent soudain un sens plus menaçant.
Mathias, qui jusque-là n’avait pas dit un mot, se redresse légèrement, jetant un regard circulaire à la pièce autour de nous.
« Nous devons être dans des espèces de thermes… d’anciens thermes », précise-t-il, sa voix mêlant réflexion et fascination.
Le mot résonne en moi. Thermes. Un lieu autrefois dédié à la détente et au soin du corps, transformé par le temps en une énigme silencieuse. Mais une question s’immisce dans mon esprit : si c’étaient des thermes, alors qui, ou quoi, s’y baignait autrefois ? Et qui, ou quoi, s’y baigne aujourd’hui ?
La pause terminée, nous reprenons nos esprits et décidons de poursuivre l’exploration. D’un geste méthodique, j’enfile ma culotte, agrafe mon soutien-gorge et rassemble bottines, chaussettes et combinaison, tout en ajustant soigneusement ma ceinture d’équipement, avec mes outils et mon élim solidement attachés. L’air est toujours lourd et moite, et chaque mouvement semble drainer un peu plus de notre énergie.
Alors que j’observe mes camarades, je remarque que ceux qui avaient enfilé leur combinaison, dans un élan de courage ou de prudence, abandonnent rapidement cette idée en soupirant sous l’assaut de la chaleur. Nous voilà, en définitive, tous dans des tenues aussi légères que notre pudeur le permet, un étrange tableau qui déclenche un fou rire collectif, spontané et inattendu.
Ce moment de légèreté apaise nos esprits tendus. Mais c’est Anna qui ramène le calme, sa voix ferme, mais bienveillante nous rappelant à la réalité. D’un signe de tête, elle désigne la galerie nord. Nous reprenons alors notre progression, plus soudés que jamais, nos rires résonnant encore faiblement dans la chaleur oppressante, comme une rébellion contre le poids de l’inconnu qui nous attend.
Anna lève une main ; à voix basse, elle demande à Orthos d’éteindre son phare. Dans l’obscurité qui suit, les lentilles ajustent leur sensibilité, révélant les moindres détails du passage. La lumière artificielle, plus douce, semble accentuer l’étrangeté des lieux.
Nous avançons en silence, nos pas résonnant faiblement sur la roche humide. Au débouché de cette dernière ligne droite, la salle se révèle à une cinquantaine de mètres devant nous… Le bouillonnement des eaux devient un grondement omniprésent, vibrant jusque dans nos os, comme un cœur battant au rythme de ce sanctuaire oublié.
C’est alors qu’un parfum inattendu s’insinue dans l’air. Plus dense, plus chaud. Il enivre les sens, un mélange troublant et envoûtant de bois précieux, de vanille, de musc et d’une pointe subtile de muguet. Il porte une chaleur charnelle, presque sensuelle, qui s’accorde étrangement avec l’atmosphère moite et étouffante. Je m’arrête un instant, surprise par l’effet presque hypnotique de cette senteur sur mes pensées.
Orthos s’immobilise brusquement, à l’extrémité du tunnel. Sa lumière éteinte, il semble attendre, une sentinelle impassible. Nous nous regroupons derrière lui, le cœur battant… Je sens une tension grandir autour de nous, palpable…
Et je me surprends à observer mes camarades, à la fois familiers et étrangers dans cette pénombre oppressante. Nous sommes six, six silhouettes humaines au milieu de ce sanctuaire qu’aucun de nous ne comprend. Des intrus, inconscients de ce que nous avons réveillé ou de ce que nous sommes sur le point de profaner.
Ce territoire ne nous appartient pas. Il est habité, protégé par des labyrinthes tordus et silencieux, comme autant d’avertissements. Ces créatures nocturnes, ces hominidés inconnus, vivent là, cachés dans les ombres, loin de la lumière, loin de nous. Elles n’ont rien demandé, rien provoqué. Et pourtant, nous avançons, guidés par une curiosité presque arrogante, brisant leur obscurité avec nos rires, nos outils et nos corps étrangers.
Un frisson me parcourt. L’idée qu’ils puissent déjà nous observer, tapis dans l’ombre, me glace plus que la chaleur suffocante autour de nous. Comment ne pas se sentir coupable, prédateur maladroit dans un monde qui n’est pas le nôtre ? Ces créatures ne manqueront pas de se sentir agressées. Et si c’est le cas, comment réagiront-elles ? Une question que personne n’ose formuler à voix haute.
Je sens la sueur couler dans mon dos, mais ce n’est pas seulement la chaleur. C’est la réalisation brutale de l’absurdité de cette situation. Une pensée, un cri intérieur, monte et refuse de se taire : Mais qu’est-ce que je fous ici ?
Orthos affiche une nouvelle information, froide et mécanique : peu de mouvements détectés. Un constat qui pourrait être rassurant… si ce silence apparent n’était pas encore plus angoissant.
Lors du passage des drones, ces créatures semblaient fourmiller, vivantes, omniprésentes. Alors, pourquoi cette immobilité soudaine ? Peut-être dorment-elles. Peut-être nous ont-elles entendus. Peut-être nous observent-elles, tapies dans l’ombre, aux aguets, prêtes à se défendre ou à protéger leur territoire. Peut-être, aussi, sont-elles pacifiques. Trop de “peut-être”, et chacun d’eux me serre un peu plus la gorge.
Un frisson de panique s’empare de moi. Je n’ai qu’une envie : tourner les talons, prendre mes jambes à mon cou, fuir cet endroit oppressant. Courir loin, très loin, avant qu’il ne soit trop tard. Mais je reste là, figée, comme clouée au sol par une force invisible et absurde. Pourquoi ne partons-nous pas ? Pourquoi ne respectons-nous pas cet instinct primitif qui hurle dans ma poitrine ?
Pire encore, nous décidons d’avancer. Lentement, prudemment, jusqu’à Orthos, vers l’inconnu. Il paraît qu’il protégera notre retraite en cas d’affrontement. Protéger notre retraite… La promesse résonne creuse, vide de sens face à l’incertitude. Qu’est-ce qu’un simple outil face à des êtres que nous ne comprenons pas, que nous n’avons jamais rencontrés ? Avons-nous perdu tout sens commun ? Ou sommes-nous simplement esclaves de cette curiosité qui nous pousse, inexorablement, à défier nos peurs les plus viscérales ?
Nous atteignons l’extrémité du couloir, où le plafond s’abaisse brusquement à deux mètres, ajoutant au sentiment d’enfermement. L’air est lourd, saturé de cette étrange senteur boisée, et mes mains moites tremblent légèrement alors que je m’accroupis pour jeter un regard prudent.
Mon cœur manque un battement. À quelques mètres à peine, dans l’alcôve de gauche comme dans celle de droite, elles sont là. Regroupées, serrées les unes contre les autres, dans un silence irréel, elles semblent pétrifiées, figées dans une immobilité presque inhumaine. Mais elles ne dorment pas.
Leurs gros yeux globuleux, vides de toute expression, me fixent. Pas d’hostilité. Pas de curiosité. Rien. Ces créatures ne semblent ni menaçantes ni accueillantes. Juste… présentes. Un ensemble de statues animées, une énigme vivante.
Je retiens mon souffle. J’ose espérer qu’elles sont simplement troublées par notre apparition. Je veux croire qu’elles ne perçoivent pas encore la menace que nous représentons. Mais quelque chose, dans leur regard vide, dans leur posture figée, dans le silence assourdissant de cette rencontre, me glace.
« Orthos, murmure Anna, aucune manifestation d’agressivité jusqu’à nouvel ordre. Faites comme moi. » Elle se retourne lentement, ses gestes empreints d’un calme presque cérémonial, et saisit la main gauche de Lewis.
« Formons un cercle autour d’Orthos. »
Lewis tend sa main droite vers moi, que je saisis avec hésitation, et je joins celle de Mathias à mon autre main. Ses doigts sont chauds, humides de sueur, mais fermes. Mathias, à son tour, tend sa main libre à Perthie, qui attrape celle d’Yves. Enfin, Anna et Yves complètent le cercle, unissant nos six présences dans ce lien fragile, mais symbolique.
Ainsi regroupés, un étrange sentiment m’envahit : ce n’est pas Orthos qui nous protège, mais nous qui le préservons, comme si notre cercle devenait une barrière instinctive, presque rituelle.
« Orthos, avance doucement vers le centre », murmure Anna.
À pas mesurés, presque chorégraphiés, nous progressons lentement à travers la salle obscure. Nos mouvements, bien qu’hésitants, semblent presque solennels dans cette obscurité oppressante. Chaque pas résonne faiblement, absorbé par l’immensité de la pièce.
« Stop ! » ordonne Anna d’une voix basse, tendue mais ferme.
Nous nous immobilisons instantanément. Une quarantaine de mètres nous séparent désormais de l’étroit passage par lequel nous sommes entrés. Devant nous, baignée dans une lueur irréelle, se dresse une formation en forme d’astroïde. En son centre, un vaste bassin d’eau bouillonnante pulse doucement, ses remous illuminés par un éclat diffus et hypnotique. La vapeur qui s’en échappe flotte comme un voile éthéré, s’élevant en volutes lentes, presque vivantes.
La scène est à couper le souffle, à la fois magnifique et étrangement oppressante. Nous ne sommes plus de simples explorateurs. Chaque fibre de mon être ressent qu’il y a ici quelque chose de plus grand, de plus ancien, quelque chose qui nous observe en silence.
J’entrevois soudain des mouvements furtifs à la périphérie de mon champ de vision, des ombres qui se détachent, fluides et silencieuses. Une créature par alcôve émerge du groupe compact, avançant avec une lenteur mesurée, presque solennelle. Elles convergent vers nous, s’arrêtent à une dizaine de mètres, puis, mimant notre posture, elles se donnent la main pour former un cercle autour de nous.
Le contraste est saisissant : leurs visages, dénués de toute expression, fixent notre groupe avec leurs grands yeux globuleux, insondables. Pourtant, une intuition fugace me traverse, une certitude inexplicable : elles ne sont pas hostiles. Leur immobilité, leur manière d’imiter nos gestes, évoquent davantage une curiosité prudente qu’une menace.
Cela dit, leur apparence étrangement organique et leur proximité suffisent à me maintenir sur le fil de la tension. Elles ne donnent pas l’impression d’être anthropophages, ou du moins, rien ne l’indique pour l’instant. Une pensée cynique glisse dans mon esprit : À première vue, tout au moins. Cette maigre assurance m’offre un semblant de répit, aussi fragile qu’un souffle dans cette atmosphère lourde.
Devant moi, l’une d’elles brise la chaîne et s’éloigne, disparaissant dans les alcôves sombres. Quelques instants plus tard, elle revient, les bras chargés d’un amas étrange : des substances blanches, indéfinissables, un mélange improbable de plantes, de champignons, peut-être même de fleurs cristallisées. Elle franchit le cercle de ses congénères, ses mouvements précautionneux, presque cérémonieux. Lorsqu’elle atteint ma hauteur, elle s’accroupit avec lenteur et dépose son chargement devant moi, comme une offrande.
Curieuse et pourtant méfiante, je la dévisage tandis qu’elle en saisit un fragment entre trois longs doigts graciles. Ses yeux globuleux se fixent sur moi, insondables et dépourvus de toute émotion discernable, puis, avec une étrange précision, elle porte la substance à sa bouche. Elle mâche lentement, presque exagérément, comme pour me montrer que cela ne représente aucun danger. Tout dans son comportement semble destiné à me rassurer, comme si elle avait capté mes pensées hésitantes.
Lorsqu’elle finit, elle place une main sur son abdomen, un geste curieusement universel, avant de tendre son autre main vers mon ventre. Le temps semble suspendu. Ce qu’elle essaie de me dire m’échappe : m’incite-t-elle à manger, ou perçoit-elle quelque chose de plus intime, de plus profond ? Je détourne les yeux, à la recherche d’un soutien…
Une seconde créature s’est approchée d’Anna, et, comme pour moi, elle tend une main vers son ventre, un geste délicat, presque révérencieux. Puis, je remarque Perthie : une troisième créature est devant elle, exécutant la même étrange scène. Je sens mon souffle se bloquer dans ma poitrine.
Pas de doute. Elles ont senti. Elles savent que nous sommes enceintes.
Les trois créatures reculent, leurs mouvements mesurés, presque chorégraphiés, pour regagner leur place dans le cercle. Une quatrième s’avance alors, seule, et se positionne face à Lewis. Son allure diffère, plus solennelle, presque cérémoniale. Elle incline légèrement la tête, tend les mains vers l’avant, paumes ouvertes, doigts écartés, avant de s’asseoir en tailleur.
Lewis, après une brève hésitation, lâche ma main et imite ses gestes. Lentement, il s’abaisse, les paumes tournées vers le haut, un écho parfait des mouvements de la créature. Elle relève son regard énigmatique et fixe Lewis, silencieuse, immobile. Ses mains avancent, hésitantes, comme pour chercher un contact. Puis, à quelques centimètres des doigts de Lewis, elle s’arrête, figée dans une posture de vulnérabilité. Le contraste est frappant : des mains fines, presque enfantines, tendues devant celles plus larges, plus robustes de Lewis.
Je retiens mon souffle. Lewis rétracte légèrement ses doigts, avant de les tendre à nouveau, jusqu’à ce que leurs extrémités se rejoignent. Un simple effleurement, un contact léger, mais chargé de sens. Après un instant suspendu, les deux se redressent lentement, chacun retrouvant sa hauteur initiale.
Sans un mot, Lewis dégrafe sa ceinture, celle qui retient son équipement, et la dépose à terre avec soin. Il pivote ensuite vers Orthos et prononce d’une voix apaisante : « Orthos, lumière douce. »
Une faible lumière s’allume immédiatement, enveloppant la scène d’une aura presque intime.
Lewis se retourne vers nous, son expression métamorphosée. Tout en lui respire la sérénité. « Il n’y a absolument rien à craindre. Nous sommes en totale sécurité, et il faut leur montrer qu’ils n’ont rien à craindre de nous. »
Je l’observe, interdite. Ce simple contact semble l’avoir transformé. Il se tient là, décontracté, détendu, presque nonchalant. L’exact opposé d’Anna, dont le visage est traversé par un mélange d’hésitation et d’incertitude. Quant à moi… je reste dubitative. Une partie de moi veut croire à ce moment d’harmonie, mais une autre ne peut s’empêcher de se méfier. Le calme peut être une illusion, et dans un lieu aussi étrange, il est difficile de discerner le danger de la bienveillance.
Anna et Lewis se lancent dans une discussion animée, à voix basse, mais empreinte d’une fermeté évidente. Les regards qu’ils échangent sont intenses, presque électriques. Anna s’efforce de tempérer Lewis, de freiner son enthousiasme qu’elle juge irréfléchi, mais lui reste inflexible, campé sur ses convictions. Je vois Anna vaciller, son visage se crispe sous l’effort de contenir sa frustration, et elle semble sur le point de céder.
C’est alors que le cercle formé par les créatures se désagrège, comme une vague qui se retire. Elles reculent à pas lents, dans un silence pesant. Je m’apprête à relâcher la tension lorsque, soudain, une cacophonie de couinements suraigus éclate, brisant l’atmosphère feutrée ! Mon cœur s’emballe tandis que des silhouettes minuscules surgissent du néant, jaillissant comme des éclats d’ombre mouvante.
Ils accourent vers nous, des petits, bondissant avec une énergie frénétique. Leur arrivée est un déferlement inattendu, désordonné, qui nous prend au dépourvu. Sont-ils agressifs ? Pacifiques ? Leur précipitation m’empêche de discerner leurs intentions. Une vague de panique m’envahit alors qu’ils se rapprochent. Vont-ils se jeter sur nous ? Que suis-je censée faire ? Dois-je en accueillir un à bras ouverts comme un enfant en quête d’un refuge, ou me préparer à me défendre ?
Instinctivement, je m’accroupis, mes bras tendus devant moi, dans un geste qui se veut protecteur et conciliant à la fois. L’un d’eux me frôle, une masse vive et rapide, mais ne s’arrête pas. Je le suis du regard, un mélange de soulagement et de confusion s’emparant de moi, jusqu’à ce que je capte enfin la logique de leurs mouvements.
Un éclat sonore résonne, suivi d’un autre, et d’un autre encore. Les bruits familiers de plongeons. Mes yeux s’écarquillent alors que je réalise ce qu’ils font : ils se ruent vers les bassins bouillonnants. L’agitation n’a rien d’une attaque, c’est une course effervescente, une célébration ! Ils sautent dans les eaux comme s’il s’agissait d’un rite joyeux, insouciant, propre à leur nature.
L’intensité du moment s’efface, remplacée par un étrange sentiment de quiétude, teinté d’un émerveillement prudent. Les petits dansent avec l’eau, et, autour de nous, les adultes les observent, immobiles, comme s’ils attendaient notre réaction.
Une nouvelle créature adulte émerge de l’ombre, avançant avec une assurance tranquille. Elle nous observe un instant de ses yeux vides, puis incline légèrement la tête, un geste qui semble vouloir dire, suivez-moi. Nous échangeons des regards incertains, mais Anna hoche la tête en silence. Pas le temps d’hésiter davantage. Nous ramassons nos affaires, et bientôt, nous marchons dans le sillage de cet étrange guide.
Orthos éclaire notre chemin, sa lumière blafarde dessinant des contours vacillants sur les parois humides. À chaque pas, l’atmosphère semble s’épaissir, chargée d’une moiteur presque étouffante. Lorsque nous passons sous l’une des six ouvertures circulaires qui percent le plafond, je lève les yeux et distingue furtivement l’autre niveau. Plus haut, la coupole hémisphérique s’élève, immense et imposante, comme si elle voulait embrasser cette section de l’étrange architecture.
Le guide avance à pas mesurés, toujours droit devant, ne semblant pas prêter attention à notre présence. Nous l’imitons, silencieux, absorbés par cet environnement qui ne cesse de défier nos attentes. En nous approchant d’un des poteaux massifs qui jalonnent la salle, je remarque un détail intriguant : il est creux. Une ouverture discrète laisse entrevoir un escalier en colimaçon qui disparaît dans ses entrailles. Mène-t-il à l’étage ? Je n’ai pas le temps d’y réfléchir que nous continuons notre chemin, laissant ce mystère derrière nous.
Une quarantaine de mètres plus loin, nous longeons le second bassin. L’eau, d’une transparence parfaite, bouillonne doucement sous l’effet de jets invisibles. Une cinquantaine de petits s’y ébrouent, leurs silhouettes minuscules se mouvant avec une énergie effervescente. Leurs éclats joyeux résonnent dans l’espace, tranchant avec l’ambiance feutrée de notre progression. L’eau ne semble pas dépasser les quatre-vingts centimètres de profondeur, et je ne peux m’empêcher de me figurer ce bassin comme un immense spa, un sanctuaire dédié au jeu et à la détente.
Un sourire involontaire naît sur mes lèvres. L’idée absurde de prendre Mathias par la main et de nous jeter dans l’eau pour les rejoindre s’impose à mon esprit, presque irrépressible. Je ressens un tiraillement entre la curiosité et la retenue. Pourtant, quelque chose me retient, peut-être le poids de la prudence, ou cette étrange certitude que leur monde ne nous appartient pas.
Nous atteignons enfin l’extrémité de la salle, où notre guide s’immobilise devant l’entrée d’une alcôve. D’un geste précis, il désigne l’intérieur, tandis que ses occupants s’affairent à déménager leurs affaires. Leurs mouvements sont rapides, presque frénétiques, mais ils n’ont rien d’hostile. Une fois leurs possessions rassemblées, ils nous adressent des gestes explicites, nous invitant à prendre place dans ce qui semble être leur espace de repos.
L’alcôve est d’une forme ovale, spacieuse et accueillante. Ses contours sont garnis de profondes banquettes, d’un beige-orangé chaleureux, dont la texture légèrement veloutée invite à la détente. Au centre, un grand ovale bas domine la pièce, haut d’environ soixante centimètres, fait du même matériau que les banquettes, mais avec une finition subtilement plus lisse. Ce meuble central est encerclé d’un anneau gris foncé, conçu comme un banc qui prolonge harmonieusement l’espace intérieur.
L’ambiance dans l’alcôve contraste avec la grandeur intimidante du reste de la salle. Ici, tout semble pensé pour créer une atmosphère intimiste, presque apaisante. L’ovale central dégage une impression de stabilité et de convivialité, comme s’il était au cœur de moments partagés. Je pose un regard curieux sur cette installation inhabituelle, tandis qu’Anna échange un bref coup d’œil avec Lewis avant de s’avancer la première.
Je dépose soigneusement mes affaires au bord de l’anneau, dont la texture est identique à celle du sol : lisse, tiède, presque organique. Intriguée, j’enjambe l’anneau et m’approche de l’ovale central. Mes mains se posent avec prudence sur sa surface qui, à ma grande surprise, cède légèrement sous la pression pour épouser les formes de mes paumes. Une matière viscoélastique, à mémoire de forme… Fascinant.
Je pivote pour m’asseoir et sens immédiatement la douceur du contact. Ni chaud, ni froid, mais d’un confort si agréable qu’il en devient presque troublant. Lentement, je m’allonge sur le dos, m’enfonçant légèrement dans cette surface accueillante, et un soupir de ravissement m’échappe : « Waouh ! »
C’est un délice. Bien au-delà du confort déjà impressionnant des couchages d’Alpha Cent. Ici, j’ai l’impression de flotter, suspendue dans une apesanteur parfaite, comme sur un nuage.
« Perthie ? C’est quoi cette matière ? » demandé-je, fascinée.
Une voix à ma gauche, hésitante, finit par répondre : « Chais pas. Végétal, j’pense. Faudrait qu’j’l’analyse. »
Je tourne la tête pour découvrir Perthie, étendue à mes côtés, les yeux fermés, son visage empreint du même ravissement. Elle semble savourer cette expérience autant que moi. Un mouvement attire mon attention, et je croise le regard rieur de Mathias, penché au-dessus de nous.
« Alors ? C’est agréable ? demande-t-il en souriant. Ça a l’air bon ? »
Je prends une longue inspiration, profitant de chaque sensation, avant d’expirer lentement.
« Trop bon… » murmuré-je d’un ton rêveur.
Mais Mathias ne me laisse pas m’y abandonner totalement.
« Je dois suivre notre guide. J’ai l’impression qu’il, ou elle, n’a pas terminé la visite. Tu restes là ? »
Sa question me secoue, me ramenant brusquement à la réalité. L’idée de rester seule ici, entourée par ces créatures dont les intentions restent mystérieuses, me glace aussitôt.
« Non, non, Matt. J’te suis. Aide-moi à m’relever. »
Il m’attrape par les mains et m’aide à sortir de l’ovale, mais avant de le suivre, je lance avec un sourire déterminé : « Mathias, j’veux un lit comme ça ! »
Lui, amusé, hoche la tête avant de s’adresser à Orthos, resté immobile à proximité : « Orthos, tu restes près de nos affaires. Tu les gardes. »
Le robot émet une lumière clignotante en guise d’acquiescement, et nous emboîtons le pas à notre guide, laissant derrière nous le cocon de l’alcôve…
Je jette un coup d’œil furtif aux deux alcôves voisines. Chacune est occupée par des groupes de tailles variées, aucun individu ne dépassant le mètre cinquante. S’agirait-il de cellules familiales ? La scène qui se déroule devant mes yeux est aussi inattendue que troublante : plusieurs ombres lascives s’entrelacent dans un ballet d’accouplements dignes d’un Kamasoutra extraterrestre, aussi inventif que surprenant. Cette colonie “pacifique” semble avoir adopté à la lettre l’antique slogan : “Faites l’amour, pas la guerre”.
Un sourire me monte aux lèvres, et je saisis la main de Mathias, tirant doucement dessus pour attirer son attention.
« Matt… » murmuré-je, avec un éclat espiègle dans le regard. Je me rapproche de lui, baissant la voix : « Ça m’donne des idées. »
Il esquisse un demi-sourire, vaguement amusé, mais ne répond pas. Je perçois toutefois une légère tension dans son attitude, comme s’il pesait soigneusement chaque geste, chaque mot, face à ce qu’il considère comme un environnement encore inconnu et potentiellement dangereux.
Notre guide, lui, attend patiemment près d’un poteau, immobile, ses gestes minimalistes trahissant une certaine sérénité. Ce poteau, également creux, dissimule un nouvel escalier en colimaçon. Nous le rejoignons, tous les six, formant une file compacte, avant qu’il ne s’engouffre dans la cavité étroite. L’ouverture ténébreuse dévoile des marches rugueuses et asymétriques, nous forçant à avancer prudemment. Vingt et une marches, décomptées instinctivement, nous mènent à un nouvel étage.
Une salle différente révélée par nos lentilles. La température y est légèrement plus basse, mais tout de même écrasante : 48 °C. Une chaleur étouffante, bien qu’étrangement plus supportable que celle du niveau précédent. L’odeur, en revanche, s’intensifie. Un parfum plus riche, plus capiteux, envahit l’espace, troublant les sens, presque enivrant.
Mes yeux s’attardent sur les innombrables tables basses qui ponctuent la vaste salle. Elles sont recouvertes d’une épaisse couche de substrat gris cendré, une sorte de mousse ou de poussière compacte. De ce tapis singulier émergent des cornets blancs, semblables à ceux que la créature m’avait présentés plus tôt. Je me penche légèrement pour mieux observer cette matière mystérieuse.
« Perthie, tu penses que c’est comestible ? » murmuré-je.
Elle hausse les épaules, son regard scrutateur fixé sur l’une des tables : « Possible. Faudrait des tests. En tout cas, c’est ce qu’ils nous ont montrés tout à l’heure. »
Anna, derrière nous, renifle discrètement, le nez légèrement froncé, mais ne dit rien. Une tension palpable s’installe, mêlant curiosité et prudence, alors que notre guide continue d’avancer dans cet espace hypnotique.
Deux créatures s’affairent autour des plantes, attentives et méticuleuses. Elles manipulent les cornets blancs avec soin, ajustant le substrat autour de leurs bases et vérifiant leur alignement. Ces champignons géants, qui évoquent désormais des chanterelles immaculées et démesurées, s’élèvent avec une élégance presque irréelle. Leur blancheur contraste avec le gris cendré du tapis qui les nourrit.
Je comprends rapidement que nous sommes dans leur garde-manger, une sorte de potager souterrain soigneusement entretenu. Ces créatures ne laissent rien au hasard. Chaque mouvement semble dicté par une routine bien huilée, un mélange de méthode et de dévotion.
Je m’arrête un instant, fascinée par la scène, mais la créature qui nous guide ne ralentit pas. Elle avance d’un pas régulier, sans prêter attention à nos hésitations ou à notre émerveillement. Ce détour, aussi intéressant soit-il, n’est visiblement pas le point culminant de notre exploration.
« On dirait qu’ils cultivent ça comme des ressources alimentaires… murmure Mathias, pensif, à mi-voix.
— Ou peut-être pour autre chose, rétorque Anna, son ton empreint de prudence. Ça pourrait être une forme de carburant, un matériau, ou même un médicament. On n’en sait rien. »
Curieux de découvrir ce qui nous attend, nous suivons notre guide qui poursuit sa route, imperturbable.
Nous avançons sous une coupole, nos regards levés vers son sommet, une cavité sombre que nos lentilles ne peuvent dévoiler et qui semble s’enfoncer dans l’inconnu… Mathias est le premier à émettre une hypothèse : « Peut-être un système d’aération… ou une ouverture destinée à capter quelque chose ? Lumière, son, énergie ? »
Je fronce les sourcils, dubitative. Tout ici semble avoir un but précis, mais il nous échappe encore. Anna et Yves, eux, se concentrent sur les lignes gravées à la base de la coupole. Yves, le bras levé, suit du doigt les symboles qui parcourent la surface.
« Ceux-là sont identiques à ceux que nous avons vus à l’entrée », remarque-t-il, pensif.
Anna hoche la tête. « Oui, mais leur disposition est différente. Peut-être une séquence, un langage ? »
Lewis nous interrompt d’une voix calme, mais ferme : « Ce n’est pas le moment de nous attarder. Nous n’avons pas d’enregistreur, alors inutile de perdre du temps. On reviendra avec Orthos. »
Anna ouvre la bouche, prête à répliquer, mais se retient. Yves, lui, baisse le bras à contrecœur, jetant un dernier regard aux gravures.
Je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de regret. Cet endroit regorge de mystères, et chaque détail semble raconter une histoire que nous ne sommes pas encore prêts à déchiffrer. Mais Lewis a raison, nous repasserons…
Nous atteignons enfin l’extrémité est de la salle, là où s’ouvre le tunnel repéré plus tôt. La créature guide s’immobilise devant l’entrée, se retourne lentement, et, d’un mouvement presque solennel, s’assure que nous sommes toujours sur ses traces. Puis, sans un bruit, elle s’enfonce dans le passage obscur, son pas calme résonnant doucement sur le sol…
Après une quarantaine de mètres, elle s’arrête brusquement. Elle pivote sur elle-même, écarte les bras dans un geste ample, comme pour attirer notre attention sur les parois. Sur chacune d’elles, trois rectangles noir mat, étirés sur toute leur longueur, trois fois plus longs que hauts, semblent absorbés par la roche. Leur surface lisse, parfaitement uniforme, m’apparaît noire, comme un fragment de néant enchâssé dans la matière.
La créature reprend sa progression, avançant d’une vingtaine de mètres supplémentaires, jusqu’à ce que le tunnel s’achève sur une impasse. Là, elle s’arrête net, se retourne, et, sans un mot, revient s’asseoir en tailleur entre les six rectangles énigmatiques. Immobile et silencieuse, elle baisse légèrement la tête, adoptant une posture qui dégage un étrange mélange d’attente et de recueillement.
Attend-elle un évènement précis ? Une interaction de notre part ? Ou… quelqu’un d’autre ? Le mystère s’épaissit, et nous n’osons briser cet instant suspendu.
