Chapitre 7-22

Bagus Kurniawan – Indonésie

Nous sommes mercredi après-midi. Et comme chaque mercredi après-midi, je prends le KAS à Solok pour rentrer à Padang Panjang.

Le “KAS” est l’acronyme du Kereta Api Sumatera, une ligne ferroviaire indonésienne.

À son arrivée en gare, j’ai vu qu’il restait des places dans la cabine panoramique avant ! Ma sacoche en bandoulière, j’ai remonté la rame, en pressant le pas, pour rejoindre la première voiture… J’ai poliment souhaité le bonsoir aux passagers présents, un petit groupe de personnes âgées, et je me suis assis en première ligne. Juste devant la baie vitrée bombée de l’avant. Le KAS redémarrait lorsqu’un voyageur au visage familier s’est assis à ma droite. Un habitué de la ligne, comme moi.

Je trouve que c’est vraiment sympa d’être assis à l’avant, de voir le paysage défiler devant soi comme si on était aux commandes. Même si la nuit tombe.

Le KAS dépasse Aripan et la pluie cesse… Les gouttes résiduelles glissent sur les côtés, lorsque le train commence à longer la côte est du lac Singkarak. Des bancs de nuages enveloppent les reliefs et flottent au-dessus des eaux. Nous venons de passer le pont qui enjambe la rivière Ombilin. Plus que quelque vingt kilomètres… J’entends vibrer mon Triad 7. Je me penche pour le sortir de la sacoche… Mon voisin a un appel quasi simultané ! Nous nous regardons, l’air surpris. C’est Papa…

« Papa ?

Bagus ! T’es sur la route ? Au bord du lac ? » Je sens la panique dans sa voix.

« Ben oui… Pourquoi ? Qu’est-ce qu’y a ?

Ils viennent de dire aux infos… »

Je suis projeté contre la vitre ! Le Triad m’échappe des mains ! J’ai le réflexe de me protéger le visage. Dans un crissement assourdissant, la rame vient de stopper brutalement ! Je n’ai pas le temps de me relever, qu’elle repart… en sens inverse !

« Ça va ? » me demande mon voisin qui écarquille les yeux. Il est resté debout, les bras écartés. En appui entre la vitre avant et le repose-tête du fauteuil.

« Ça va… » Cela dit, sans conviction. Agenouillé, je tends le bras droit pour attraper le Triad qui a glissé sous le fauteuil… Les bruits métalliques m’apprennent que nous repassons le pont !

« Regardez ! » lance une voix rauque de femme âgée.

Je ramasse vite fait le Triad et me retourne pour voir les nuages s’illuminer, s’embraser ! Tout se passe en un instant. La terrible catastrophe qui s’est abattue sur l’Afrique me vient immédiatement à l’esprit. Quelque chose d’effrayant, d’immense, de prodigieux, vient de se précipiter dans les eaux calmes du lac ! L’onde de choc renverse la rame ! Les lumières s’éteignent. Nous sommes projetés contre la paroi de gauche… paroi heureusement capitonnée ! Il n’y a pas d’angle vif, pas d’arête saillante… Je repense aux maîtres mots de la compagnie du KAS : bien-être, harmonie, fluidité, douceur… La rame se couche sous d’affreux craquements, des bruits de froissements… Nous retombons de l’autre côté… Les vitres blindées tiennent bon ! Une lame vient nous submerger ! Elle assourdit de terribles bruits d’explosions ! Secouant la rame sans la relever, la vague se retire… Remué, mais apparemment indemne, comme mon voisin qui s’examine, l’air éberlué, je me redresse pour regarder le lac.

À travers d’impressionnants nuages de vapeurs, je devine deux monstrueuses silhouettes incandescentes. Des silhouettes de courbes, d’arêtes, de crêtes, surmontées d’antennes, d’aiguilles. Deux immenses vaisseaux spatiaux ! Une pluie d’objets enflammés tombe dans le lac… dont le niveau vient de monter ! La route en contrebas est submergée.

Des lueurs attirent mon regard. Des personnages vêtus de combinaisons intégrales claires accourent vers nous. L’un d’eux me fait signe de m’éloigner. Les secours sont déjà sur place ! Ils attaquent le joint d’une vitre. Une gerbe d’étincelles jaillit, la vitre est aussitôt retirée !

« Des masques de protection respiratoire ! crie l’un d’eux en nous jetant quelque chose… Dépêchez-vous ! Mettez-les et sortez ! »

Il entre à l’intérieur de la rame, suivi par ses compagnons. Ils se précipitent sur le groupe de personnes âgées… qui ont l’air déboussolées, fortement ébranlées. J’observe un instant le masque avant de comprendre comment l’ajuster. Un secouriste me prend par l’épaule et m’entraîne à l’extérieur…

« Ça va ?

— Ma sacoche !

Vous la récupérerez plus tard ! »

Je n’ai pas le loisir de lui répondre… Alors que de terribles déflagrations retentissent, que la chaleur de l’embrasement irradie jusqu’à notre position, je n’ai qu’une seule envie, m’éloigner à la hâte de cet endroit maudit !

Les secours sont remarquablement organisés. Ils agissent avec un sang-froid déconcertant, sans panique, sans précipitation. Je me laisse conduire à bord d’un appareil stationné à proximité. On me fait asseoir aux côtés d’une jeune femme trempée de la tête aux pieds. L’air misérable, elle retient son masque de la main gauche.

« Vous étiez dans le KAS ?

— Non… en F2… J’ai bien cru qu’j’allais y rester… »

Comme tous les passagers de cet étrange vol, j’accueille avec soulagement le vrombissement des réacteurs. L’appareil décolle…

« Mais qu’est-ce qui s’est passé ? demande un passager. Et qui êtes-vous ?

Services de sécurité de la fédération, répond un personnage en combinaison. Ce sont deux vaisseaux ennemis qui viennent de s’écraser dans le lac !

— Mais comment avez-vous pu intervenir aussi vite ? demande un homme âgé.

Nous suivions leur descente.

— Et pourquoi ces masques ? s’enquiert un autre passager.

Un vaisseau contient un agent contaminant. Nous allons vous examiner avant d’vous laisser rentrer chez vous. »