Nous retrouvons le quai du matin. “Quai du matin, chagrin, quai du soir, espoir”, je me surprends à penser, un sourire discret au coin des lèvres. Quelques Éthaïres, que je reconnais, débarquent des ascenseurs, sortent des couloirs, glissent sur les tapis roulants avec la grâce qui leur est propre.
À peine avons-nous posé un pied sur le quai que le son d’un chœur d’enfants frappe nos oreilles. Leur chanson résonne, joyeuse, entraînante. Ils tapent des mains en rythme, créant une symphonie de voix enfantines qui éclaire l’atmosphère.
« Bon… Ça a l’air d’aller », murmure Yves, un ton d’approbation dans sa voix.
Et puis, Atiep apparaît, suivi de près par nos enfants. Dès qu’ils nous aperçoivent, leurs visages s’éclairent, et leurs voix s’élèvent en chœur : « Maman ! Papa ! » Leurs cris d’exclamation franchissent l’espace, remplis d’une joie pure.
Ils accourent vers nous, chacun vêtu de la tenue de rigueur : une combinaison spatiale, gris acier, sobre et fonctionnelle. Même les enfants Éthaïres, habituellement si réservés, ont laissé tomber leurs inhibitions et foncent vers leurs parents avec une énergie débordante. Les regards surpris des parents trahissent leur étonnement face à cette effusion de bonheur.
Kalept, l’air calme et serein, ferme le cortège, observant la scène avec une légère inclinaison de la tête.
Les enfants sont métamorphosés ! Mel et Ève ont presque la taille des Éthaïres, leurs silhouettes sont désormais élancées et sveltes. Mais ce sont surtout les traits de Thomas et Jade qui ont changé. Les cinq ont les cheveux longs.
Ève et Thomas se jettent dans nos bras… et le temps semble se suspendre. Je les serre contre moi, et dans ce geste simple, presque primal, j’en oublie presque le poids des années qui viennent de s’écouler. Les enfants sont là, devant nous, si proches, et pourtant si différents. Leurs corps ont changé, mais ce qui fait leur individualité… reste intact.
« Ça s’est bien passé, mes chéris ?
— C’était super ! s’exclame Thomas, le visage rayonnant.
— Pas trop long ?
— Si… un peu. Mais tu sais… » Ève démarre aussitôt un récit effréné, débitant ses mots à une vitesse folle. Amusée, je lève une main pour l’interrompre en douceur.
« Ma chérie… on va rentrer au Centre, et tu nous raconteras tout en détail, promis. »
Yves, lui, a déjà repéré Adam, resté en retrait, les traits fermés.
« Adam va bien ? »
Ève grimace et hausse les épaules.
« Ben… il est triste. Éoïah est restée là-bas.
— Éoïah ? C’est qui… Éoïah ?
— Sa copine. Elle est restée chez elle. »
Je marque un temps, observant Adam du coin de l’œil. Son regard fuit le nôtre, fixé quelque part au-delà du quai.
« Ah ! D’accord. » Je lui souris doucement.
« Tu nous raconteras, ma chérie. »
Kalept nous rejoint, un sourire radieux aux lèvres. Elle enlace Yves avec chaleur avant de venir contre moi.
« Bonjour, Perthie. Tout s’est très bien passé. Les enfants sont adorables. Ils auront mille choses à vous raconter. Je vous laisse pour ce soir, mais nous nous retrouvons au Centre demain après-midi.
— Merci pour tout, Kalept. Toi aussi, tu as l’air en pleine forme. Tu es resplendissante ! »
Elle me sourit, hoche doucement la tête avec un air entendu, puis se tourne vers Lewis.
Et c’est front contre front, les yeux clos un bref instant, que nos enfants font leurs adieux aux jeunes Éthaïres. Des adieux sobres, empreints d’une pudeur respectueuse. Un échange silencieux, intense, comme un serment tacite.
Ensuite Lepte nous reconduit au Centre de la Nature.
Sur le trajet, les enfants reprennent leur chant, une envoûtante mélodie de voyelles qui évoque un rituel ancien, presque chamanique. Pourtant, Adam demeure en retrait, moins enjoué que ses camarades. Je remarque qu’Ève et Mel, comme Jade et Thomas, marchent main dans la main, soudés par une complicité nouvelle.
Lepte nous laisse devant l’entrée du Centre, et nous montons dans nos quartiers. Le bâtiment a rouvert ses portes au public, mais les rares visiteurs Éthaïres, discrets et réservés, n’interfèrent en rien avec notre retour.
Dans la salle de restauration, nous réunissons les deux tables pour partager un moment tous ensemble. Tandis que nous préparons des boissons, les enfants filent se changer.
Lorsqu’ils reviennent, nous sommes surpris de les voir, tous les cinq, avec une robe éthaïre. Mel, amusé, nous avoue qu’il avait eu du mal à s’y faire au début, mais que c’était surtout Adam qui trouvait ça “nul” de porter “un truc de fille”. Il ajoute qu’Ève avait réussi à le décider en lui expliquant qu’elle portait bien une combinaison, et que ça… c’était bien “un truc de garçon” !
Un argument imparable.
Nous nous installons autour des tables, profitant de ce moment de calme après des retrouvailles pleines d’émotions. Anna s’avance, ajuste son siège, pose les coudes sur la table et joint les mains. Un geste simple, mais suffisant pour stopper net les conversations.
« Bon ! commence Anna, avec un léger sourire. Les enfants, si vous nous racontiez doucement ce qui s’est passé sur Ligurande… en commençant par le début.
— Ouh ! C’est vieux ! s’exclame Ève, ses yeux s’ouvrant en grand. On est montés dans un pyrias, mais on n’a rien vu. Et on peut pas bouger dans l’fauteuil… à cause du chaps !
— Le chaps ? demande Lewis, intrigué. C’est quoi, le chaps ?
— C’est rouge, et y en a partout, répond Adam avec une moue. Mais on peut respirer.
— Et c’est transparent, ajoute Mel en faisant une mimique. Comme du gel.
— Un gel pour supporter accélération et décélération, je suppose », remarque Éria d’un ton neutre, en haussant les épaules.
Ève continue, nonchalante : « Quand on est arrivés… on est sortis… et on a vu… un ciel rose !
— Oui, le ciel, il est rose ! Et même rouge, et orange en plus ! insiste Jade, ses yeux écarquillés par l’émerveillement.
— Et même que la mer est rouge aussi, ajoute Thomas, le visage baigné d’une fascination enfantine.
— On est arrivés dans une ville, reprend Ève, ses mains gesticulant légèrement, comme pour illustrer l’espace autour d’elle. Mais pas comme ici. Y’avait que des p’tites maisons. Et des familles nous attendaient. Moi et Thomas, on est allés chez Ahoha.
— Ahoha ? Et c’est qui, Ahoha ?
— C’est une fille, répond Ève, en haussant les épaules. Adam et Jade étaient chez Éoïah.
— C’est une fille aussi, ajoute Thomas avec un sourire malicieux. Même que c’est la copine d’Adam.
— On sait, réplique sèchement Ève. Et Mel était chez Oahé.
— C’est un garçon ! précise Mel, avec une petite moue, comme pour se défendre. Mais on était chez eux que pour dormir.
— Oui, reprend Ève, son regard brillant de souvenirs. Le matin, on allait tous voir Kalept, Yaté et Wéha.
— Et qui sont… Yaté et Wéha ?
— Yaté, c’est un maître, explique Adam avec sérieux. Et Wéha, une maîtresse, comme Kalept.
— Vous passiez les journées… ensemble ? demande Éria, l’air curieux.
— Oui ! répond Ève, affirmant de la tête. Avec Atar, Eptys, sa copine, Siet, Riep, Akept et Psyt.
— Les Éthaïres, précise Yves, en croisant les bras.
— Oui, confirme Ève sans hésiter. Et aussi avec Ahoha, Oahé, Éoïah, Iohé et Aïéa.
— Les Ligures ? propose Yves, une lueur de compréhension dans les yeux.
— Oui ! acquiesce Ève, un petit sourire en coin.
— On était seize dans la classe, précise Jade.
— Bien. » Anna la regarde avec attention. « Et vous avez appris à compter ?
— On a appris plein plein de choses, répond Jade, avec un soupir de lassitude. Mais là, j’ai bien besoin d’une pause », ajoute-t-elle comme épuisée par ses souvenirs. Nous échangeons un regard amusé.
« Ah, vraiment ? s’étonne Anna, un sourire malicieux aux lèvres. Après toutes ces aventures ?
— Oui, je crois que Jade a raison, rit Lewis, en se penchant vers elle. Un peu de calme, ça ne ferait pas de mal. »
Tous les adultes éclatent de rire, et même les enfants, qui ne peuvent s’empêcher de sourire à leur tour.
« Eh bien, vous avez bien mérité votre pause, dit Perthie, avec un clin d’œil. Mais avant, racontez-nous un peu plus sur ce que vous avez appris. »
Les enfants échangent des regards pleins d’enthousiasme, comme s’ils se disputaient mentalement pour savoir lequel d’entre eux commencerait. Finalement, Ève, toute souriante, prend la parole la première.
« On a appris des tas de trucs incroyables ! dit-elle avec une énergie débordante.
— Et on a joué aussi, ajoute Thomas en s’animant, visiblement fier.
— Et on a beaucoup chanté ! poursuit Ève, avec un éclat dans les yeux. Les Ligures chantent tout le temps, c’est comme… une façon de vivre. Du coup, on a chanté aussi !
— Chanté ? répète Anna, un sourire curieux aux lèvres. Et quoi d’autre ?
— Et on a fait de la musique ! s’exclame Jade, le visage radieux.
— Vous avez appris à jouer d’un instrument ? demande Anna, un peu surprise, mais intéressée.
— Oui ! Moi, je joue du tomaï ! répond Ève avec fierté. C’est un clavier, mais il est super spécial, c’est pas comme le tien ! Et Mel, il joue du bomto !
— Des tambours, précise Mel, l’air très sérieux, tout en mimant le mouvement de frappe avec ses mains.
— Et Adam, lui, il joue du youé ! s’écrie Jade, se tournant vers son frère. C’est comme une guitare, mais les cordes sont plus fines, et il faut tirer dessus comme pour une harpe.
— Thomas et Jade, eux, ils jouent de la soufi ! poursuit Ève. C’est un peu comme une flûte, mais avec des sons plus graves. »
Le groupe se fige un instant, comme absorbé par les souvenirs de ces nouveaux apprentissages. Les adultes, un sourire attendri sur les lèvres, échangent un regard approbateur.
« Oui ! Et on a fait des courses, aussi, ajoute Mel avec entrain.
— Des courses ? s’étonne Mathias. Des courses de quoi ?
— Ben ?! De vitesse, Papa ! s’exclame Mel, l’air offusqué, les yeux écarquillés devant l’apparente absurdité de la question.
— Papa ? intervient Adam en se tournant vers Lewis. Tu t’rappelles les speedglides ?
— Oui, répond Lewis en esquissant un sourire amusé. J’me rappelle.
— Eh ben eux, y zont des awoushis ! s’exclame Adam, son enthousiasme débordant. C’est pareil. Alors on f’sait des courses !
— Même que c’est Adam qu’a gagné la grande course ! précise Ève, hochant la tête avec fierté, comme si l’exploit était une victoire collective.
— Une grande course ? Et c’est toi qui as gagné ? » s’exclame Anna en feignant une surprise admirative. « Félicitations, mon grand ! C’est formidable ! ajoute-t-elle avec une moue approbatrice.
— Il a battu Énéhoé ! lance Jade, l’air triomphant.
— Énéhoé ? interroge Lewis, intrigué.
— Le grand frère d’Éoïah, explique Adam avec une pointe de satisfaction. Il a deux ans d’plus que nous. »
Un silence admiratif s’installe une fraction de seconde, le temps pour les adultes de mesurer l’exploit. Les enfants, eux, rayonnent de fierté, encore portés par l’énergie de cette course mémorable.
« Les Ligures, questionne Éria, ils parlent dans la tête comme les Éthaïres ?
— Pas beaucoup, répond Ève en secouant la tête. Ils parlent avec la bouche, comme nous. Et tout l’temps. Quand y chantent pas, y parlent !
— Et vous les compreniez ? demande Yves, intrigué.
— Pas au début, avoue Adam. Kalept nous expliquait… et on a appris à parler comme eux. » Il prend une grande inspiration et déclame avec application : « Aahhéé yhaa oohhéa yaaoohha.
— D’accord, d’accord, coupe Anna, amusée. Et qu’est-ce que vous mangiez ?
— Waouh ! s’exclame Thomas, les yeux écarquillés. C’était super bon ! » Il se frotte le ventre avec un air gourmand.
« Un peu d’tout, précise Ève, hochant la tête d’un air connaisseur.
— Et vous êtes restés dans la même ville ? questionne Yves.
— Oh non ! s’étonne Ève, comme si la question était inconcevable. On a beaucoup voyagé ! On a visité la planète !
— Et j’ai parlé avec les animaux ! s’enthousiasme Mel. Y zont même pas peur ! »
Il laisse planer un silence admiratif, guettant la réaction des adultes. Ses yeux pétillent d’une joie enfantine, comme s’il détenait un secret fabuleux.
« Bien, dit Éria, un léger sourire aux lèvres. Et vous avez appris… des choses… spéciales ?
— Ben oui ! lance Thomas, l’air enthousiaste.
— Thomas ! » Un rappel à l’ordre ! Le ton de sa sœur est fermement réprobateur.
« On a promis d’rien dire, grimace Mel, l’air soudain plus sérieux.
— Kalept veut pas, ajoute Jade, avec un petit air mystérieux.
— Bon…
— Mais c’est quel genre de… choses spéciales ? insiste Lewis, visiblement intrigué.
— Jouer avec l’air, l’eau, le feu, faire des trucs bizarres, lâche Jade, les yeux brillant de malice.
— Mmh ! » Ève grommelle et soupire, ses bras croisés en une petite posture de frustration. « Mais chanter, on peut ! » Elle regarde Mel, un regard complice. Elle lui montre son verre avec un petit geste discret. Mel hoche la tête, l’air de comprendre, puis prend son verre, le vide d’un trait, avant de le reposer sur la table. Un silence s’installe brièvement. Il se frotte les mains, se prépare comme un artiste avant un grand numéro, et s’éclaircit la voix.
Lentement, il inspire profondément… et d’un seul coup, il entonne une mélodie qui vibre d’harmoniques, un chant de voyelles fluides, presque surnaturelles. Le son semble résonner dans l’air, enveloppant la pièce d’une aura vibrante, si intense que le verre devant lui commence à trembler.
Il hausse encore la voix, et l’image du chanteur d’opéra qui brise le cristal surgit dans mon esprit. Le verre n’est pas en cristal, mais il se brise en mille morceaux, projetant des éclats autour de lui !
« Impressionnant ! lâche Éria qui a instinctivement reculé sa chaise, les yeux écarquillés d’étonnement.
— Moi aussi, j’sais faire, assure Jade, un sourire mystérieux aux lèvres, un brin de défi dans sa voix.
— Je n’en doute pas, ma chérie », répond Anna, un sourire tendre et amusé se dessinant sur son visage.
Yves se lève promptement pour ramasser les morceaux de verre, ses gestes précis et méthodiques. Le silence s’installe dans la pièce pendant un instant. Je me tourne alors vers les enfants, observant leur attitude :
« Il paraît que les Ligures ont un pouvoir de guérison ? Pouvez-vous me dire en quoi il consiste ? »
Ève fronce légèrement les sourcils avant de répondre, visiblement hésitante : « Ça a l’air de se faire avec les mains, mais c’est tout ce qu’on sait. »
Je hoche la tête, déçue par la réponse, mais je laisse tomber la question, au moins pour l’instant.
Je me penche ensuite sur les enfants, un par un. Je prends leur pouls, écoute leur respiration, les ausculte…
Ils sont en parfaite santé. Leurs corps, comme leurs esprits, semblent avoir parfaitement absorbé les années écoulées.
Les aînés approchent maintenant des neuf ans, et leurs corps témoignent de cette maturation. Mel, le plus grand, mesure un mètre quarante ; Ève, un mètre trente-huit, tandis qu’Adam atteint un mètre trente-deux. Leur croissance est normale, dans la moyenne pour leur âge.
Les plus jeunes, eux, ont sept ans. Thomas, avec son air curieux, mesure un mètre vingt-trois, et Jade, plus petite, mais tout aussi vive, mesure un mètre dix-sept. Leur développement physique est tout aussi conforme à ce qu’on pourrait attendre après ces trois années passées à s’adapter à leur environnement.
Je laisse échapper un petit soupir, observant le fil du temps tisser ses marques discrètes, mais indéniables sur eux. « Vous grandissez à une vitesse impressionnante… » murmuré-je, plus pour moi-même que pour eux. Mais ils sont tous là, sains et pleins de vie. Et c’est ce qui compte le plus.
