Aujourd’hui, c’est extat, notre jour de temps libre. J’ai quitté la maison aux premiers grefs du jour. Maman était déjà partie à son travail, à l’hôpital, Kari était toujours couchée… Et je pense qu’elle est encore dans son lit, même à ce gref avancé de la matinée.
Pastassan patientait de l’autre côté de la rue. Nous sommes montés sur nos planches de route pour aller à la rencontre de Mouker. Et comme convenu, Mouker nous attendait devant l’entrée sud du centre commercial d’Alva Reda. Tous les trois, nous avons pris la piste qui longe la Huitième en direction du parc des monts Oukouch…
Nous allons pêcher le carbet, cette espèce de monstre vorace qui dévore tout ce qui tombe à sa portée. Ce gros poisson, qui dépasse l’exis dans les grands lacs et les estuaires, peut mesurer jusqu’au demi-exis dans les torrents. Pris dans nos lignes, il se débat furieusement et nous devons rivaliser de ruse et d’astuce pour le capturer. C’est tout ce qui fait le charme de la pêche au carbet. Des “certitudes incertaines”, comme dit si bien Maman.
De presque deux ans mon aîné, Pastassan est le chef de notre trio. C’est lui qui donne les idées, prend en compte nos avis et organise… Qu’il nous dirige, et endosse les responsabilités, m’arrange en fait. Je sais qu’il s’intéresse à Kari, il me l’a confié… Comment pourrais-je le blâmer, puisque je suis moi-même attiré par Vadja, la grande sœur de Mouker… Vadja a des yeux à tomber, une bouche… un teint si pâle… que je perds tous mes moyens dès que je l’aperçois… Elle est plus mince que son bouboule de frère ; Mouker n’arrête pas de bouffer.
Au niveau du pont suspendu qui enjambe l’Aouen, le pont qui vibre et paraît chanter dès que le vent souffle, nous sommes descendus de notre planche pour la glisser sous les sangles de notre sac à dos. Nous avons pris le sentier forestier qui grimpe vers le mont Koundoun… Un petit chemin de randonnée abrupt qui rejoint les gorges de l’Aouen et longe la rive droite du torrent…
Nous avons escaladé la pente glissante pendant près de deux grefs, rasant les majestueuses cascades rafraîchissantes, avant d’arriver sur le plateau… Ce n’est pas la première fois que nous venons jusqu’ici, mais nous ne l’avons jamais dit à nos parents. Pastassan nous a fait jurer le secret. Maman serait folle si elle venait à apprendre que je suis grimpé jusqu’ici sans prendre une navette ! Elle serait même capable de m’interdire les sorties !
D’ici le panorama… est à couper le souffle ! Même si une brume de chaleur nous empêche, aujourd’hui, de voir la mer.
La chaîne des monts Oukouch s’étend au nord. Avec ses forêts sombres, ses lacs aux eaux profondes. Au sud s’étale un paysage de collines vallonnées, de prairies aux teintes verdoyantes, bleutées, rougeâtres, paille, ocre…
Nous remontons le torrent jusqu’à l’étang des Zouches, le premier plan d’eau dans lequel chassent les carbets…
Nous installons nos lignes de pêche, seuls en pleine nature sauvage… lorsqu’un sifflement lointain me fait lever la tête. Un gaptan vole dans notre direction. Pastassan grogne ! Que même ici nous soyons dérangés l’excède. Le petit appareil de transport ralentit pour venir se poser au bord de l’étang…
« Öööhh ! râle Pastassan. Y a pas moyen d’êt’ peinards ! »
La plate-forme centrale est occupée par deux silhouettes vêtues d’exosquelettes aux reflets métalliques bleutés. Malgré la distance, je reconnais, à la forme de leur crâne à haut front bombé et aux articulations des bras, deux Vesphéris.
« Qu’est-ce qu’ils viennent foutre ici, ces sales tronches ? » s’étonne Mouker.
Les deux Vesphéris descendent de leur engin pour avancer vers nous d’un pas décidé ! Ils n’ont pas l’air de bonne humeur ! Ils grognent quelque chose… mais nous n’avons pas d’interface linguistique.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » leur lance Pastassan d’un ton provocateur. Notre intrépide camarade lâche ses lignes et, le torse bombé, part à leur rencontre… L’un des Vesphéris l’agrippe par le col, sans même le regarder, et l’envoie valser… dans l’étang !
Mouker et moi, nous nous regardons… sidérés ! Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Devrions-nous courir, nous enfuir, laisser notre camarade à leur merci ?
Je reste immobile, comme Mouker, figé sur place par la panique. Ce n’est qu’au dernier moment que je me rends compte, à leurs regards reptiliens, que c’est à moi qu’ils en veulent. L’un m’attrape sans ménagement par un bras, l’autre agrippe une jambe. Ils me soulèvent et font demi-tour ! Ils m’emportent vers le gaptan.
À la renverse, je me vois, sans pouvoir réagir, m’éloigner de Mouker… Qui reste pétrifié, les yeux ronds, la bouche ouverte… Pastassan se débat dans les eaux noires de l’étang.
Je suis balancé comme un vulgaire paquet sur le plancher dur et froid de la plate-forme centrale du gaptan ! Cloué au sol par un pied puissant qui écrase ma poitrine, je sens l’engin vibrer, nous décollons…
