Nous venons d’atterrir. La passerelle s’ouvre, l’air est chargé de senteurs végétales, marines.
« Qu’est-ce qui nous attend… cette fois ? » me chuchote Lewis. Je réponds par un haussement d’épaules. Les enfants, impatients comme d’habitude, sont déjà sortis lorsque nous nous levons. Nous découvrons un tout autre panorama. Le vaisseau s’est posé sur une plate-forme artificielle circulaire, en léger surplomb d’une falaise qui domine un détroit. Les reliefs sont doux, et un chemin, qui serpente à travers un véritable jardin d’Éden, descend vers un bras de mer violet améthyste.
Les enfants dévalent le sentier en courant… Des crêtes, à l’horizon, émergent d’une brume côtière.
« Ah ! Ça fait du bien ! lâche Lewis qui inspire à pleins poumons.
— Nous suivons les enfants ? propose Lepte.
— Sans hésitation ! »
Les enfants arrivent sur une plage étroite de galets, tout près de l’eau, ils se mettent en file indienne… et poursuivent leur progression en marchant au-dessus des eaux !
« Qu’est-ce qu’ils font ? s’exclame Perthie.
— Sacré bon sang ! s’écrie Éria.
— Nous ferons la même chose, promet Lepte.
— Comment ça ?
— Une passerelle permet la traversée du détroit.
— Une passerelle ? Mais je n’la vois pas, réplique Lewis.
— Mais vous ne voyez pas tout. »
Les enfants sont sur l’autre rive, lorsque nous arrivons sur les galets.
« Nous sommes à l’emplacement d’un ancien point de passage. Un passage redouté, car le courant de marée est extrêmement puissant. Nos ancêtres attendaient l’inversion de marée pour l’emprunter. Venez… suivez-moi. »
D’un pas décidé, Lepte s’élève et s’avance au-dessus de l’eau… Depuis Ir’ Dan, je ne compte plus ce genre d’accès perturbant. Les Éthaïres sont apparemment très friands de passage transparent, de pont invisible…
« Ils ont l’avantage de ne pas dénaturer le site, répond Lepte qui s’arrête. C’est ici que des maelströms se forment régulièrement. Des tourbillons qui pouvaient engloutir les embarcations d’autrefois. Regardez ! » Lepte nous indique un remous violent. Un vortex est en train de se former sous les ondulations des eaux bondissantes. Il semble hésiter, se déplace, et entraîne les eaux. Il se creuse, poursuit son vagabondage… pour se combler aussi rapidement qu’il s’est formé.
« Nous sommes à Karta Seki. Le nom du site, comme celui de notre galaxie. »
Nous stoppons au milieu du pont. Les enfants nous rejoignent, et nous faisons demi-tour. Nous remontons la pente herbeuse, et nous embarquons pour un nouveau déplacement…
De nouvelles odeurs marines accompagnent l’ouverture de l’altaref. Nous avons atterri sur un belvédère pavé de pierres noires. Un parapet protège son côté extérieur.
« Nous voici sur le site de l’ancienne Akou Tari. La nouvelle ville est au nord, dans cette direction », ajoute-t-elle, un bras levé. Nous avons atterri au sommet d’un rempart d’une citadelle fortifiée. La muraille protectrice plonge dans une mer limpide aux eaux transparentes qui lèchent les roches quelques mètres plus bas. Des cordons d’algues brunes et vertes ondoient mollement. Un trait d’écume souligne l’emplacement d’une seconde muraille submergée.
« Oui. La configuration des fortifications n’est pas sans rappeler votre architecture militaire. L’ensemble, les digues, les barrages, tous ces dispositifs spécifiques, ont bien eu un rôle défensif. Des mesures protectrices particulières… non pas contre nous-mêmes, mais contre la nature. Les fortifications ont été édifiées pour protéger la ville menacée par l’érosion, l’affaissement des terrains… et la montée des eaux… Mais on ne peut que ralentir l’inexorable travail de sape de la nature. La ville s’est retrouvée encerclée par les eaux, le premier rempart a été noyé, le second a dû être surélevé pour la sauvegarde de la cité… Si nous avons des zones de défense et de sécurité ? Oui, Lewis. En amont, dans l’espace.
— O.K. », répond Lewis qui hoche la tête.
La nouvelle ville d’Akou Tari est nichée au fond d’une baie aux plages de sable clair. Elle se dresse entre une mer violet améthyste, et un ciel indigo à lavande, voilé de cirrus rose pâle. Des tours de verre dépassent de la végétation, mais nous distinguons à peine les quartiers résidentiels disséminés sur un faible relief densément boisé.
« Je vous propose une promenade dans la vieille ville.
— Allez ! répond Éria. On te suit. »
Nous retraversons la terrasse, un polygone irrégulier qui entoure l’ancienne cité. Dans chaque angle, un escalier descend vers des places qui bordent des structures monumentales. Des constructions étagées, complexes, couronnées de tourelles octogonales, et des édifices aux coupoles bulbeuses. L’espace est désert. Aucune âme qui vive… aussi loin que je puisse voir. Lepte se dirige vers l’escalier le plus proche, elle entame la descente et s’arrête. « À partir d’ici, nous sommes en dessous du niveau de la mer. Certaines esplanades ne sont plus que des piscines d’eau de mer colonisées par des algues et la faune marine. »
Nous arrivons sur un parvis, dallé de marbre polychrome, devant un bâtiment à trois étages, en pierres beiges et ocre, autrefois, d’après Lepte, lieu d’échanges et de discussions. Chaque étage est formé d’une colonnade, derrière laquelle de grandes portes sont séparées par des frises verticales sculptées de personnages éthaïres. Nous longeons l’esplanade pour arriver devant une balustrade de fines colonnes beiges. Elle nous guide vers un nouvel escalier qui mène sur une place ornée de cinq monolithes sombres surmontés de statues. Des niches carrées sont bouchées par d’épaisses portes métalliques corrodées. Lepte nous indique que ces accès condamnés mènent aux niveaux inférieurs inondés.
Nous bifurquons vers une rampe d’accès. Elle monte en pente douce sous un portique monumental constitué par deux rangées de neuf piliers. La perspective s’ouvre sur une nouvelle cour flanquée de deux bâtiments aux accès condamnés par des portes métalliques blindées. Nous poursuivons notre visite de l’ancienne ville dans une suite de cours, de péristyles, d’espaces voûtés, et de monuments ornés de motifs végétaux et floraux. L’architecture de l’ancienne Akou Tari mêle étonnamment les styles de la Grèce antique, de l’Égypte ancienne, et celui de l’architecture moghole.
À l’extrémité sud du rempart, nous montons un escalier qui nous ramène sur la terrasse périphérique. Nous la suivons jusqu’à l’altaref, mais nous ne repartons qu’après un dîner improvisé devant le coucher de Thaïty.
De retour à Nakou Éti, nous sortons du réseau souterrain près de la côte : le ciel se teinte à peine des premières lueurs du couchant.
« Votre journée vous a plu ?
— Une journée sacrément bien remplie ! souffle Éria.
— J’ai franchement beaucoup apprécié, assure Mathias.
— Maintenant ta civilisation m’apparaît sous un nouvel angle, ajoute Perthie. Et je trouve qu’elle est assez proche de la nôtre. Bien plus, en tout cas, que ce que je pensais en arrivant. » Yves approuve de la tête.
« Merci vraiment pour tout c’que tu fais pour nous.
— Je vous en prie. La journée de demain promet d’être aussi longue.
— Ouh ! soupire Éria.
— Eh oui ! Je viendrai vous chercher de bonne heure, et je compte sur vous, les jeunes comme les parents, pour que vous soyez en tenue spatiale. Oui… les jeunes comme les parents. Des combinaisons spatiales et des sous-vêtements adaptés vous attendent dans vos chambres. Eh oui ! Et pensez à vos interfaces linguistiques. Vous trouverez vos casques à l’embarquement. Et je vous dois une précision… Vos enfants sont au courant…
— Oui ? Et ?
— Hem ! hésite Adam qui s’éclaircit la voix. Demain… nous allons… tous… assister à une réunion du Conseil de la Communauté.
— Oh ! Chouette ! s’exclame Éria. C’est l’grand jour, alors ?
— Oui Maman, poursuit Mel. Mais… nous n’rentrerons pas sur Éthaï avec vous.
— Hein ? s’écrie Lewis. Qu’est-ce que tu dis ?
— Après la réunion, nous repartirons avec la délégation solène.
Pour notre dernière formation », complète Ève. Sa réponse nous fait l’effet d’un coup de massue.
« Oh ! Faut qu’je m’assoie ! » Éria regarde autour d’elle, elle s’approche d’un banc et s’y laisse choir. Mathias s’assoit à ses côtés.
« Si j’comprends bien, dit Yves qui fronce les sourcils, notre retour sur Terre n’est plus qu’une question de jours ?
— Exactement. » Yves s’assoit à son tour, Perthie l’imite. Les enfants nous observent avec un air dépité, triste.
« Comme ça… ça passera plus vite », avance Jade avec une moue qui se veut réconfortante. Je lui tends les bras, elle vient se blottir contre moi.
