Chapitre 4-48

Jade

Thomas et moi sommes assis dos à dos, en tailleur, sur nos pèlerines, au sommet d’un énorme rocher, au milieu d’une rivière. Je consulte le cadran de mon bracelet… J’ai tourné la bague d’un demi-tour pour suivre la progression du point lumineux qui se rapproche sensiblement du point central.

« Thomas ! Les voilà ! » Je me relève.

« Oh ! Déjà ?

— Allez ! » Je lui tends les deux mains. Il déplie les jambes avant d’agripper mes mains… et les tire de tout son poids ! Je m’étale sur lui… Il me sourit, ses yeux brillants, grands ouverts, feignent la surprise. Ses mains se posent sur mes reins, ses lèvres sur ma bouche… Je ferme les paupières… lorsqu’une drôle de sensation m’envahit. La pesanteur s’évanouit… je me sens si légère… Je rouvre les paupières et détache mon regard de Thomas pour m’apercevoir que nous planons tous les deux au-dessus de nos pèlerines !

« Adam… » Je prononce lentement, mais fermement. Ce qui a pour effet de nous reposer délicatement.

« On nous r’garde, là ! » J’insiste pour calmer les ardeurs de Thomas.

« Bon… lâche-t-il à regret. Quand faut y aller… faut y aller », ajoute-t-il, l’air résigné.

Nous reprenons les sacs à dos, les pèlerines, avant de nous laisser emporter… La plate-forme apparaît presque aussitôt.

« Alors, les jolis cœurs ? s’amuse Mel.

— T’as pas l’air content de retrouver ta grande sœur ? » demande Ève, l’air faussement surpris devant l’air bougon de Thomas. Il se contente de hausser les épaules avant de serrer Ève dans ses bras…

J’embrasse Mel, Éoïah, puis Adam. C’est si bon de retrouver les siens, d’oublier le froid, la grisaille, les tensions accumulées ces derniers jours. Même si j’ai pleinement apprécié le fait que Thomas et moi nous soyons réunis, j’en savoure d’autant plus nos retrouvailles.

Adam, aux commandes de la plate-forme, nous remonte doucement, et la soucoupe apparaît au-dessus de nos têtes. Nous retrouvons Lepte, vêtue de sa combinaison brillante gris acier.

« Lepte ! s’exclame Mel. On n’t’a pas trop manqué… j’espère ? »

Ce qu’impliquent ces retrouvailles me donne le tournis : c’est la fin de notre formation ! Une formation commencée… il y a… si longtemps ! Encore quelques jours, et nous retrouverons nos parents… pour quitter Éthaï, Sété, et revenir dans Fèch ! Et cette fois nous devrons nous débrouiller seuls ! entièrement seuls ! face à l’inconnu…

Tandis que la soucoupe s’élève, nous nous changeons pour passer nos combinaisons caméléons… Nous franchissons la barrière nuageuse et Énoria apparaît à l’horizon. Nous poursuivons l’ascension jusqu’au Myth Okhzol, et nous nous rendons, Lepte en tête, en salle de navigation…

Et c’est un peu… penaude, embarrassée, car consciente d’avoir outrepassé les instructions formelles de notre mission… que j’entre dans la pièce. La salle est plongée dans une relative obscurité, ses parois sont opaques. Ètèkot quitte son fauteuil pour venir à notre rencontre… Je m’attends à un sermon des plus sévères… Des remontrances justifiées sur nos interventions si éloignées de nos objectifs ! de longues tirades pour nous rappeler que nous devions respecter une interdiction stricte… d’une quelconque forme d’ingérence… que la discrétion était impérative…

Au lieu de ça… Ètèkot, à mon grand étonnement, nous accueille avec un déluge d’éloges sincères ! Je ne l’ai encore jamais vu aussi enthousiaste ! Les louanges, les compliments, les félicitations et les encouragements pleuvent… Il n’a pas été surpris par la tournure prise par les évènements. Il s’attendait à de telles réactions de notre part. Emballé par le dénouement, il termine en nous demandant : « Que se serait-il passé… si nous vous avions demandé d’intervenir ?

Et qu’est devenu le vaisseau que nous avons intercepté ? le questionne Éoïah.

Nous l’avons relâché… Après avoir, bien entendu, transbordé les plaques de grawé… Leurs propriétés physiques, entre autres propriétés, vont être étudiées.

— Et l’équipage du vaisseau ? s’inquiète Mel.

Leurs souvenirs ont été… effacés… Ils ne comprendront jamais ce qui s’est passé. »

Ève hoche la tête et grimace : « Il nous restera quand même une énigme à résoudre…

Oui, Ève ? demande Lepte.

— L’épisode de Bawalaz, la forêt interdite… et la disparition des grawés blancs !

— Deux énigmes alors, remarque Thomas.

— Je ne pense pas… Je pense que tout est lié.

Une idée ? questionne Ètèkot.

— L’épisode de Bawalaz n’est pas logique… Pas cohérent… Pourquoi empêcher les sculpteurs… de prospecter ? Et pourquoi auraient-ils tué un Nayaside ? Un “spécialiste” qui plus est…

— Et pourquoi les grawés blancs, leur matière première, auraient-ils disparu ? poursuit Mel.

— Tout ça me fait penser à des actes de sabotage. » Ève grimace.

« Comme si des Emnos complotaient contre Cherfa…

Remarque fort intéressante, réagit Ètèkot.

Une piste à ne pas négliger », ajoute Lepte.

Après une pause déjeuner, ou plutôt dîner, de plateaux-repas, appétissants cette fois, nous retrouvons nos quartiers. Le casque à la main, Thomas et moi entrons les premiers dans le cocon sphérique. Nous prenons place dans nos fauteuils habituels… les deux du bas. Adam, Éoïah et Lepte s’installent au-dessus de nous deux, puis Ève et Mel grimpent sur leurs perchoirs. Les vibrations montantes des propulseurs du Myth Okhzol se font sentir… en même temps que s’éclaircit la lueur jaune dorée qui se dégage des parois. Après avoir ramené les cheveux vers l’arrière, j’enfile les gants, les ajuste, puis positionne le casque… Je réponds au clin d’œil entendu de Thomas, et lui mime un baiser avant de baisser la visière. Je pressurise la combinaison… puis prends mes aises, les avant-bras contre les accoudoirs…

La lumière, blanche cette fois, se met à clignoter. Des injecteurs, qui tapissent les parois, fuse le fluide thixotropique… Il se répand dans l’habitacle, s’insinue dans les moindres interstices, et nous emprisonne de sa gangue gélatineuse… J’inspire calmement, profitant pleinement, jusqu’au dernier moment, du mélange gazeux… qui s’épaissit pour se métamorphoser en liquide hyperoxygéné…

Après la surprise, la panique, de la première fois, je m’y suis depuis… habituée… Je ferme les paupières…

*

Nous avons perdu la notion du temps… Cela fait maintenant plus de quinze cents U.T.C., l’équivalent de vingt jours terrestres, que nous filons à une vitesse proche de celle de la lumière. Nous filons en direction de la région de l’espace dans laquelle le trou de ver va être généré…

En compagnie de Lepte et des Solènes, nous avons mis à profit cette période pour envisager différents scénarios et élaborer plusieurs stratégies pour notre future confrontation. Avant de parvenir sur Mars, nous aurons tout loisir, tout au long des quelques 170 semaines d’odyssée… de les peaufiner… Il nous tarde déjà d’y être… Notre patience va, encore une fois, être mise à rude épreuve…

Les Solènes sont décidés à nous remettre, en plus de notre équipement complet, l’une de leurs navettes ! Un modèle de ces sphères miroirs, ces espèces de soucoupes aux formes aérodynamiques que seule Éoïah pourra piloter. Nous aurons ainsi la possibilité de nous déplacer en totale furtivité.

Cette fois, ça y est ! Le fluide respiratoire se vaporise, j’ai l’impression d’être en apnée… Les quelques instants d’étrange incertitude… avant que mon organisme ne reprenne le relais… Voici les tressaillements du diaphragme et la puissante odeur chlorée qui monte aux narines… Les muscles respiratoires se remettent à fonctionner… Je rouvre les paupières pour deviner vaguement, sous une lueur jaunâtre, l’aspiration du fluide thixotropique. Le Myth Okhzol vient d’achever sa phase de décélération extrême… Ce qui signifie, si tout s’est déroulé comme prévu, que nous venons de traverser le trou de ver et que nous sommes dans Sété, quelque part dans la proche banlieue de Thaïty… Nous atteindrons l’orbite géostationnaire d’Éthaï d’ici deux ou trois heures. Un pyrias nous conduira jusqu’à Nakou Éti… où nous retrouverons… nos parents ! Et cette fois, pour ne plus les quitter… au moins pas avant un certain temps…

Mel et Ève sont déjà en conversation télépathique avec Lepte.

« Coucou ! On peut joindre les parents ?

Vas-y, Jade, me répond Adam. J’l’ai déjà fait.

Merci, grand frère… Papa… Maman… Tout va bien, nous sommes en pleine forme. Nous avons plein de choses à vous raconter !… Je vous fais de gros, gros bisous ! À tout à l’heure !… Thomas ?… Thomas ?

Mmm ? grommelle-t-il encore ensommeillé. Jade ?… On est où, là ?

Nous arrivons, précise Lepte. Nous pouvons nous lever », ajoute-t-elle alors que les espèces d’œufs, les fauteuils, et leurs faisceaux de tresses élastiques s’agitent au-dessus. Je dépressurise la combinaison, remonte la visière, retire le casque, secoue mes cheveux et m’étire… tandis que les compagnons descendent un à un de leurs perchoirs. Nous sortons de nos quartiers pour retrouver Ètèkot et l’équipage solène pour une dernière collation à bord. Des sachets de colostek, une pâte énergétique fraîche et désaltérante absorbée à la paille.

Sous le doux ronronnement des propulseurs, les Solènes, optimistes et pragmatiques, discourent sur le futur et se lancent dans des conjectures… qui me paraissent bien prématurées. Ils semblent tellement compter sur nous… que je préfère rester réservée. Je décode clairement que nous n’avons pas le droit à l’erreur, que notre devoir est de réussir et d’honorer notre mission…

Un rugissement est suivi d’un silence inhabituel qui nous fait nous regarder les uns les autres…

« Ah !… grimace Mel. Cette fois… j’crois qu’c’est le moment des adieux.

Non, Mel, réfute Ètèkot, ce n’est qu’un au revoir ! Nous nous reverrons lors d’un prochain conseil.

Puisses-tu dire vrai ! lance Éoïah, l’air mélancolique et songeur.

L’avenir est entre vos mains… Il dépendra des pouvoirs que le virus vous a accordés… et surtout… de ce que vous en ferez ! »