Chapitre 4-27

Mel

« Waouh ! » résume assez bien ce que je ressens lorsque les superstructures du Myth Okhzol s’effacent… au profit d’une mer de nuages ! La navette change de trajectoire et le panorama bascule sur la droite…

« Et tu nous amènes où, comme ça ?

Le trajet est programmé. Nous allons nous positionner à la verticale d’une ville orak florissante. Elle est implantée sur un estuaire, au fond d’une large baie. Tenez ! Regardez ! » Lepte pose une paume sur le rectangle du bandeau central, et un hologramme, représentant une portion de paysage, apparaît…

« Aho ! » s’exclame Lepte que je vois déconcertée. Pour la première fois, je crois. « Nous avons un problème », ajoute-t-elle la mine crispée. Elle relève la main, avant de la passer d’un geste vif au-dessus du rectangle… ce qui a pour effet immédiat de freiner subitement notre engin ! et d’éteindre l’hologramme…

« Qu’est-ce qui s’passe ? s’inquiète Thomas.

Un contretemps. C’est pourquoi j’ai stoppé la navette. Attendez ! Je restaure l’hologramme. Voilà… C’est une image en temps réel. Que voyez-vous ?

— L’océan, répond Thomas. Une grande baie. Vu la profondeur de la grève, je dirais que la mer est basse.

Mais encore ?

— L’estuaire d’un fleuve qui serpente, poursuit Jade. C’est quoi les deux rectangles noirs au bord du fleuve ? Avant les montagnes ?

C’est ce qui m’inquiète. Ces deux rectangles sont des complexes métallurgiques. Regardez bien l’image, je vais demander à l’intelligence du vaisseau de superposer un ancien cliché… » Une nouvelle image se superpose en fondu enchaîné. Cette fois, la mer est haute, les deux rectangles sont toujours présents, mais un immense treillis de lignes segmentées sombres, qui se croisent à angle droit, apparaît sur l’intégralité du secteur.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Adam.

Vous venez de voir apparaître les constructions oraks. Les habitations ! Elles ont disparu ! La ville entière a disparu !

Comment ça, disparu ? reprend Éoïah.

Les Emnos y sont certainement pour quelque chose. Nous faisons demi-tour.

— Non ! intervient Ève. Ne change pas le programme. Nous allons voir sur place.

Mais… commence Lepte.

— Pas de, mais, la coupe Ève. La mission se poursuit, comme tu l’avais prévu », ajoute-t-elle, le ton sans équivoque. La discussion n’est pas permise. Lepte lève les bras en signe d’impuissance, avant de repositionner la paume gauche sur le rectangle blanc. L’appareil reprend aussitôt la descente…

« Et comment ça fonctionne ? demande Jade.

Ici, nous sommes deux… à pouvoir piloter l’engin.

— Deux ?

Éoïah et moi.

Comment ?

L’interface s’ajuste à la personne qui se présente. En avançant ma main, j’ai permis à l’interface d’identifier mes gènes éthaïres. Elle a donc adapté les commandes.

— Waouh ! Et ça marche pas pour nous ? demande Thomas.

Pas encore. Les Humains ne font pas partie de la Communauté. Éoïah… avance ta main. » Les yeux agrandis de surprise, Éoïah se rapproche du bandeau, elle présente une paume prudente… Elle n’a pas encore effleuré la surface du rectangle, qu’un hologramme se présente devant elle. Je reconnais aussitôt une liste de caractères ligures.

« Aaahh ?

C’était pour votre information. Mais il y a plus urgent. Puisque vous souhaitez poursuivre la mission, je dois vous donner d’autres renseignements. Le pupitre central n’est pas là par hasard. Regardez le plancher ! » Lepte désigne un cercle noir. « Ce que vous voyez là n’est autre qu’une plate-forme de transport. Et vous ne serez pas dépaysés, les commandes du pupitre sont identiques à celles des plates-formes de Soléna.

— Et on va pouvoir circuler sur Torakis avec cette plate-forme ? demande Adam.

Tout à fait.

— En toute liberté ? réplique Adam, l’air sceptique.

En liberté surveillée, sourit Lepte alors que nous nous enfonçons dans un nuage. Un lien inaliénable est établi entre cette navette et sa plate-forme. Où que vous alliez, la navette reste solidaire et vous suit. Je ne serai jamais loin… et nous restons en contact télépathique.

Tu seras… notre agent de liaison, avance Éoïah.

Votre ange gardien. Nous allons atteindre l’objectif. Équipez-vous en conséquence.

— C’est-à-dire ? s’informe Thomas.

Vos systèmes de camouflage et vos boucliers. Votre armement en option.

— On prend tout ! décide Ève. On s’change ! » Ève retire la combinaison pour passer une robe éthaïre. Nous en faisons de même, en nous équipant comme pour un départ à la chasse aux ibarps. Le collier, les bracelets, le némadou, la ceinture garnie, le yortalk dans son étui, et le sac à dos avec de la boisson et de la nourriture. Entre-temps, je n’ai pas quitté le panorama des yeux. Nous sommes sortis des nuages pour survoler un océan bleu pétrole. Un océan assez mouvementé, avec de nombreux récifs et des îlots rocheux battus par des vagues blanches d’écume. La côte se profile à l’horizon, avec la large baie et le fleuve qui se jette en delta au cœur d’une grève de sable beige clair… Je découvre une multitude d’oiseaux, seules présences visibles de toute forme de vie.

La navette, qui a fortement ralenti, stoppe devant l’estuaire. Les deux rives du fleuve sont jalonnées par un étrange quadrillage de levées de terre. À part cela, les seules traces perceptibles d’une quelconque civilisation sont les deux rectangles des complexes métallurgiques.

« Une autre précision, reprend Lepte. Si l’idée vous venait de quitter la plate-forme… sachez qu’il vous faudra la retrouver… avant de pouvoir rentrer. » Elle appuie les deux mains sur le pupitre… Une trappe s’ouvre, libérant l’accès à une petite cavité qui contient quatre objets ressemblant à des montres. La vue des accessoires la fait aussitôt grimacer : « Je n’en ai que quatre. Vous allez devoir vous les partager.

— Qu’est-ce que c’est ? » Jade s’est accroupie et fronce les sourcils.

« De nouveaux bracelets qui vont vous permettre de localiser la plate-forme… où que vous soyez. N’oubliez pas qu’elle vous sera invisible dès que vous la quitterez !

— Thomas et Jade, prenez-en chacun un, décide Ève d’une voix ferme. Adam, Éoïah, un pour vous deux. Le dernier pour Mel et moi.

— Ça marche, accorde Adam.

— Tiens ! » Elle me tend l’objet qu’elle vient de saisir. Un bracelet métallique bronze, équipé d’un cadran rond gradué.

« Et comment ça fonctionne ? demande Thomas occupé à manipuler l’appareil.

Vous êtes perdus… commence Lepte.

— Pas encore ! » Je la coupe pour faire de l’humour, sans réfléchir. « Pardon.

Vous êtes perdus, répète Lepte. Vous souhaitez rentrer.

— “Maman ! Papa !

Observez le cadran. La bague crantée… Tournez-la d’un demi-tour… et vous verrez…

— Ça marche pas ! ronchonne Jade qui tapote sur le cadran. J’vois rien.

C’est normal, poursuit Lepte. Le dispositif fonctionne… lorsque vous êtes éloignés ! de la plate-forme.

— Ah bon ! s’exclame Jade, une moue rassurée sur le visage.

Je reprends… Vous tournez la bague d’un demi-tour… et vous verrez apparaître deux points lumineux. Celui… du centre du cadran… c’est vous ! Le second représente la plate-forme. Il vous suffit de vous diriger en fonction.

— Comme une boussole, avance Thomas.

En quelque sorte. Bien. Je vous laisse partir en exploration, termine Lepte qui s’éloigne du cercle noir.

— Attends ! s’exclame Jade. À quoi ressemblent les Oraks ?

Je vous laisse la surprise. Kabal ! » Lepte se recule. Elle n’en dit pas plus, mais je surprends sa pensée. Elle vient de visualiser l’image fugace, mais intense, d’une créature bipède, trapue, massive, à la peau sombre, profondément ridée. La créature est pourvue d’un étrange accoutrement métallique. Sa tête, en forme de poire, possède deux grands yeux ronds, noirs, un nez plat percé de trois anneaux métalliques, et une bouche, aux lèvres charnues, garnies de boules de métal ! Elle sourit sur des dents métalliques ! J’ai l’impression que cet être, un Orak, je suppose, a souhaité entrer en osmose, faire corps, avec le métal, ou bien encore qu’il a sculpté ses chairs dans un corps à corps acharné avec le métal… Ève me sourit, son léger hochement de tête vient confirmer mon intuition : je ne suis pas seul à avoir surpris la pensée fugitive de Lepte.

« Je ? propose Adam, les mains levées vers le pupitre.

— Tu ! Allez ! Vas-y ! accorde Ève. T’en meurs d’envie ! » La mine satisfaite, le sourire aux lèvres, Adam se frotte les mains… avant de les poser délicatement sur les commandes. Un champ magnétique scotche aussitôt mes semelles au plancher ! Le cercle noir change d’aspect… pour devenir caoutchouteux, avant de se rétracter… Ce qui provoque le sifflement d’un puissant appel d’air ! Un air vif, aux odeurs marines… l’air de Torakis ! Et sa pesanteur ! J’ai l’impression de prendre trente kilos d’un coup !

« Kabal ! lance Lepte qui lève le bras droit.

— Prêts ? » demande Adam, le visage épanoui. Il nous fixe tour à tour… nous répondons par un simple hochement de tête. Il prend son air concentré… et enclenche la descente de la plate-forme…

« C’est parti… mon kiki ! » Nous sommes dans l’ombre de la soucoupe, qui disparaît subitement ! La soucoupe s’est évanouie ! Sa disparition apparente, notre séparation soudaine, est accompagnée d’un étrange phénomène : un profond vide que je n’ai jamais ressenti… Mon regard, perplexe, croise celui d’Ève, grave, qui hoche la tête : « Le virus !

— Quoi, le virus ? demande Thomas, alors qu’une ébauche d’explication me vient à l’esprit.

— Le virus est absent de Torakis… comme de tout cet univers ! Les êtres ne sont pas en interconnexion. Le lien universel que nous connaissons depuis… presque toujours, n’existe pas ! Il faudra qu’on s’y fasse… Bon ! Nous y voilà !

— Dis ? Tu nous caches quéqu’chose ? J’t’ai sentie bien agressive tout à l’heure.

— Ils ont besoin de nous ! me répond-elle, le regard dans le vague, le visage si grave, si beau…

— Ils ? Qui ils ? Les Oraks ? questionne Thomas.

— Oui ! Adam, tu vas remonter le fleuve jusqu’aux deux bâtiments, ajoute-t-elle la mine sérieuse, concentrée. Tu descends à une dizaine de mètres de la surface… et tu avances doucement. »

La ville n’est plus qu’un puzzle de gaufres géantes. Les quadrillages, nettement visibles, sont constitués de monticules de terre et de rocailles qui se dressent comme s’ils avaient été aspirés. Nous nous rapprochons de la surface… et nous remontons le fleuve… sans projeter d’ombre ni de reflets sur des eaux boueuses miroitantes jaune-orangé. L’odeur de vase, de pourriture, est particulièrement forte. Les monticules sont couverts de traces blanchâtres de guano. Ce qui n’a rien de surprenant au vu de la multitude d’oiseaux… Leurs cris, leurs piaillements, sont assourdissants ! Torakis serait-elle la planète des oiseaux ?

« Tu peux te… rapprocher des buttes, s’il te plaît ? demande Ève qui pose une main sur l’épaule d’Adam. Là ! Arrête-toi !

Baissez-vous ! » s’exclame Éoïah. Je me baisse d’instinct, à temps pour éviter un oiseau ! Son battement d’ailes me frôle la nuque ! Le volatile, vraisemblablement terrifié par notre soudaine apparition, s’échappe à tire-d’aile en remontant en flèche dans les airs… Nous restons baissés, le temps qu’un second, qui plane nonchalamment à notre rencontre… découvre notre présence. Effrayé ! il crie ! avant de déguerpir…

C’est un spectacle édifiant qui s’offre à nos yeux ! Des centaines de prédateurs donnent de rapides coups de tête répétés, ils creusent la terre à la recherche de nourriture… Et ils extraient des lambeaux noircis qu’ils s’arrachent comme des trophées ! L’image de charognards enragés me vient à l’esprit. Il n’y a pas que de la terre… et des pierres… dans ces curieux monticules…

« Vous pensez comme moi ? grimace Adam.

— Allons voir ça de plus près, décide Ève. Tu descends au-dessus de cette allée…

— Attends ! » Je lève une main et ouvre l’étui du yortalk…

« Je vérifie les environs. » Je sors l’engin et le déclenche à deux mains… Son détecteur m’indique un point rouge et cinq points bleus… J’agrandis le champ… mais ne vois rien d’autre. J’affine la précision… et les oiseaux, innombrables, apparaissent… Je rétablis le réglage précédent et range l’appareil.

« Alors ? me demande Thomas.

— Je n’vois rien. Tu peux y aller. » Adam positionne la plate-forme à environ trois mètres d’un encaissement rectiligne… L’une des artères, je suppose… de la ville disparue. Adam nous conduit à terre sans engager le camouflage… Notre apparition déclenche une flopée de battements d’ailes plutôt réconfortants. Je lève la tête… la plate-forme a bien disparu !

« Ça marche ! » assure Jade qui vient d’essayer le bracelet de détection.

Notre allée part du fleuve pour buter, à environ trois cents mètres, contre un haut parapet de terre. Les monticules se dressent tout autour, et les quelques passages, qui se coupent à angle droit, se ressemblent tous. Comment se repérer dans ce dédale à l’affreuse odeur de putréfaction ?

Le sol est couvert d’une couche de poussières qui dissimule des graviers où se mêlent des débris blanchâtres. Thomas s’agenouille et ramasse quelque chose qu’il présente à Jade. Elle s’accroupit, se redresse avec une grimace de contrariété, et nous tend un petit objet arrondi : « Ça n’vous rappelle rien ? » Un coup d’œil suffit à identifier cet éclat. La surface blanchâtre, arrondie, avec de petites perforations : un morceau d’os brisé qui me rappelle Kylèn… le fjord… les monstres aquatiques…

« Si ! Hélas ! » a déjà répondu Éoïah. Ève s’approche d’une levée de terre, qu’elle observe… avant d’en entamer l’ascension.

« Attends ! » Je la rejoins et nous commençons l’escalade… La terre s’éboule et nous voyons sortir l’un des morceaux si prisés par les oiseaux. Ève le ramasse entre le pouce et l’index, et me le tend avec une mimique de dégoût… L’odeur est édifiante ! Un lambeau de chair en putréfaction !

« Des tombes ? On serait dans un cimetière ? » Ce n’est qu’une proposition, sans conviction.

« Ça m’étonnerait. Il faut qu’on sache c’qui s’est passé ! Il faut qu’j’en aie le cœur net ! On remonte sur la plate-forme ! Il faut qu’on trouve quelqu’un ! Je veux savoir c’qui s’est passé ! Adam ! Conduis-nous sur la plate-forme ! »