Chapitre 6-46

Adam – Vaisseau solène

Notre intimité aussitôt retrouvée, Éoïah en a profité pour retirer ses lentilles, et nous sommes restés collés l’un l’autre en attendant l’envol du vaisseau terrien. Il s’est tout d’abord levé lentement, son nez s’est relevé, sa voilure s’est affinée, passant d’une silhouette de raie manta à celle d’une torpille, puis il a fusé vers l’espace… Une accélération prodigieuse pour un tel vaisseau.

« Direction, le Lesotho ! nous informe Mel.

T’inquiète… J’te colle, réplique Éoïah.

Belle accélération… Vous avez dû la sentir passer.

Ouais ! Pas mal… Pas de chaps », répond Jade.

Les hautes couches de l’atmosphère atteintes, le vaisseau terrien retrouve une assiette horizontale au-dessus d’un océan Atlantique dans les ténèbres… avant d’entamer une courbe descendante… Je suis surpris de ne pas observer les traditionnels jets de plasma lors de sa rentrée atmosphérique. L’appareil redéploie ses ailes, il reprend sa forme initiale, avant de disparaître derrière d’épais nuages… Piloter à vue est impossible : il fait nuit noire, le ciel est totalement bouché, et, pour couronner le tout, il pleut à verse ! Heureusement pour nous, l’hologramme indique la position du vaisseau terrien et le relief environnant, des montagnes et des canyons.

L’appareil ralentit, il s’apprête à atterrir au cœur d’un haut plateau… Le site me fait penser à celui d’un ancien observatoire. Le secteur est ceinturé par un ensemble de paraboles grillagées, d’antennes et de pylônes reliés entre eux par un étroit maillage de câbles et de haubans. Aucun système lumineux ne signale la zone. Elle semble déserte, abandonnée. Il va falloir jouer serré… Une fente apparaît au centre du plateau, elle s’élargit : un abri souterrain ! Des pylônes se déplacent pour laisser le champ libre au vaisseau !

« Vous arrivez ! C’est un abri souterrain, au sommet d’un plateau montagneux. On dirait un ancien observatoire… Éoïah se gare au-dessus. Nous descendons avec la plate-forme.

Ils vous verront arriver, répond Mel.

J’espère qu’ils ne tarderont pas ! Il fait un temps de chien.

À tout de suite. »

Le vaisseau terrien à peine engagé dans l’abri, les pylônes reprennent leurs positions initiales et la fente se referme… Nous passons nos pèlerines à capuche, avant de dégager la plate-forme. Un véritable déluge s’abat sous les hululements sinistres du vent, et les sifflements des filins, câbles et haubans ! Je dois zigzaguer pour me frayer un chemin à travers les câbles… Une bonne protection contre une éventuelle attaque aérienne… Je stoppe à trois mètres du sol. Notre système furtif engagé, nous descendons main dans la main… pour atterrir dans une bonne vingtaine de centimètres d’eau ! Dans l’obscurité la plus totale ! Nous marchons à tâtons une trentaine de mètres, avant de désactiver le camouflage…

« Derrière nous ! » lance Éoïah qui serre ma main. Nous faisons volte-face. Quelqu’un agite une lampe. La personne nous fait signe. Projetant des gerbes d’eau, elle accourt vers nous… Nous pressons le pas dans sa direction. C’est un homme vêtu d’un poncho à capuche.

« Bonjour ! Bienvenue ! » Il crie, je hausse la voix :

« Ben dites donc ! Il fait toujours aussi beau chez vous ?

— Je vous emmène à l’abri ! Venez ! »

Éclairés par sa seule lampe torche, nous courons vers un gros pylône en béton… Une porte blindée glisse latéralement. Nous nous jetons sous l’abri ! La porte se referme, et une lumière s’allume. Le local ne contient qu’une porte d’ascenseur. L’homme, d’une petite trentaine d’années, retire sa capuche et souffle. Nous en faisons de même. Il a un réflexe de recul en apercevant Éoïah qui n’a pas remis ses lentilles.

« Pas d’panique. Tout va bien.

— Je… » Il hésite.

« Je n’suis pas humaine, mais je n’te veux aucun mal.

— Vous ?

Oui oui ! Nous sommes aussi télépathes. »

Et c’est avec soulagement qu’il accueille l’ouverture de la porte de l’ascenseur. Il nous invite à rentrer dans la cage… et se retrouve plongé en pleine incertitude au moment de nous rejoindre.

« Viens, mon ami. Je n’te mangerai pas », lui annonce Éoïah, ce qui ne le rassure qu’à moitié… Mais il se décide et nous rejoint, les yeux baissés. La porte de l’ascenseur se referme, et nous entamons une brève descente… pour retrouver nos compagnons, Sakari, Yang et James. Notre guide nous laisse sortir…

« Ooohh ! » James est en extase devant Éoïah. « Maagniifique ! Des ptéridines ?

— Pardon ?

— Les pigments des iris ! » Nous haussons les épaules.

« Origni ? Les autres ?

Origni est à l’abri, répond Mel.

Tu n’crois pas si bien dire. » Je souris.

« Les autres préparent nos quartiers, ajoute Mel.

— Nous allons manger quelque chose, et nous pourrons nous reposer quelques heures, annonce Sakari. La journée risque d’être longue.

— Ici, il est cinq heures du matin, intervient Yang. Vous avez un entretien à 14 heures… Et une assemblée générale à 17 heures. » Il hoche la tête, l’air contrarié.

« Des nouvelles des capitales ?

— Hélas non, répond Sakari. Les Emnos ont repris le contrôle du système. Dehors, c’est le retour du black-out.

Cinq capitales… Nous sommes cinq, annonce Mel. Nous irons faire un tour en extra tout à l’heure, chacun notre ville. »