Lewis a minutieusement inspecté mes laboratoires et, comme je m’y attendais, n’a rien trouvé d’anormal. Enfin autorisé à y entrer, je n’ai pas perdu une seconde.
Les instruments, méticuleusement rangés, semblaient m’attendre comme si le temps s’était figé depuis notre départ. Je me suis plongé sans tarder dans les tests, laissant Lewis poursuivre ses vérifications ailleurs.
Le dernier test de concentration en césium 134 remonte au 3 juin 85, soit une semaine avant notre départ. Aujourd’hui, mes mesures révèlent un taux correspondant à un temps de désintégration de 448 jours, notre temps propre. Cela signifie que, pour nous, environ un an et trois mois se sont écoulés depuis ce dernier test.
Cependant, si j’intègre les effets relativistes, sans inclure l’influence du trou de ver, le temps écoulé sur Terre est bien différent. Selon mes calculs, environ 1 200 jours se sont passés pour les Terriens… soit plus de trois ans et trois mois. Cela nous place aux alentours du 15 septembre 88.
Ces résultats corroborent l’idée que nous avons été déviés de notre trajectoire initiale avant même d’atteindre Proxima. Si les estimations de Sarah sont exactes, nous sommes bien loin de la Voie lactée, dans un espace inconnu. Ces chiffres, bien que théoriques, posent des questions vertigineuses sur notre voyage. Que s’est-il réellement passé lors du franchissement du trou de ver ?
Je note ces conclusions sur mon terminal, mais l’étrangeté de la situation continue de m’opprimer. Ces chiffres sont fascinants, mais ils n’apaisent en rien le poids de l’inconnu qui pèse sur mes épaules.
« Perthie ?
— Yves ?
— Un premier résultat ?
— Oui, je suis en train de vérifier. Et toi ?
— Une date approximative, à six jours près : le 15 septembre 88.
— Waouh ! Ça colle ! Je tombe sur le 16 septembre 88. Je vais revérifier, mais ça s’aligne !
— Concordance parfaite, alors.
— Super ! J’arrive.
— J’t’attends dans le couloir.
— À tout de suite. »
Pressé de partager de vive voix notre découverte, je quitte précipitamment mon domaine. Je n’ai pas à attendre longtemps : le sas de droite s’ouvre, laissant apparaître Perthie, rayonnante de joie ! Elle me parle, m’interroge, mais mes réponses, maladroites, s’échappent d’une voix troublée. Puis, elle prend ma main… La chaleur de sa paume m’électrise, un frisson court instantanément le long de ma colonne vertébrale. Avant que je ne puisse réagir, elle m’embrasse vivement sur la joue droite, me laissant interdit, avant de m’entraîner avec elle.
Nous retrouvons les autres en salle de restauration.
« Alors ? demande Anna, les bras croisés, impatiente.
— Comme dirait quelqu’un de célèbre… eurêka ! lance Perthie avec enthousiasme.
— C’est-à-dire ? insiste Anna, son ton plus pressant.
— Sur Terre, nous sommes… le… 16… septembre… 2388 ! »
Un silence s’abat sur la salle. Éria penche légèrement la tête, l’air sceptique, tandis que Lewis plisse les yeux, son visage empreint de doute. Anna reste immobile, les bras toujours croisés, le regard incisif. Les expressions traduisent toutes une question silencieuse, mais brûlante : Est-ce vraiment certain ?
« T’en es sûre ? demande Anna, une moue dubitative au visage.
— Sarah, Yves et moi en sommes pratiquement sûrs, paramètres du trou de ver mis à part, répond Perthie. Nous avons fait deux tests indépendants, et les résultats concordent ! À quelques jours près, j’vous l’accorde.
— Alors si j’comprends bien, réfléchit Éria, nous étions aux deux tiers du voyage… en plein vide intersidéral.
— Aux abords de Proxima, précisé-je.
— Si tu veux, poursuit Éria. Mais un trou de ver qui s’ouvre pile sur notre trajectoire ? C’est quand même un peu dur à avaler.
— Peut-être, admet Mathias, mais cela prouve qu’on est bel et bien dirigés.
— Alors tout baigne ! lance Éria, un sourire malicieux aux lèvres.
— Comment ça tout baigne ? demande Anna qui fronce les sourcils.
— Ben oui, tout s’passe comme prévu, rétorque Éria avec un haussement d’épaules.
— Euh… pas vraiment ! riposte Anna, incisive.
— Anna, intervient Mathias sur un ton qui se veut apaisant, ça n’se passe peut-être pas comme nous l’avions prévu, mais je suis quasi sûr que tout se déroule comme eux l’ont prévu. Réfléchissez : ils se donnent la peine de créer un trou de ver, rien que pour nous rencontrer ! Si, comme je le pense, ils sont responsables de tout ça, alors ils ont probablement les moyens de nous ramener chez nous. Mon espoir est p’t-être mince, mais il est bien réel.
— O.K., concède Anna après un silence. Quoi qu’il en soit, à part poursuivre la mission… je n’vois pas c’qu’on peut faire d’autre.
— Tranquille, lâche Éria, nonchalante. Avec deux ans d’avance sur les prévisions, on peut même se la jouer cool.
— Bon ! reprend Anna, son rôle de leader retrouvé. Alors, au boulot ! Nous approchons d’un système binaire et nous décélérons. Yves, tu sais c’que t’as à faire ?
— Oui, confirmé-je, déterminé. Je vais passer ce système binaire au crible et débuter par le protocole des cinq tests.
— Sarah, demande Anna, rectifie la base de données temporelles. Nous sommes le 16 septembre 2388.
— Merci, Anna. Vendredi 16 septembre 2388. Il est 8 heures 48 minutes, précise Sarah.
— La journée, si je puis dire, observe Anna, ironique, va être longue.
— Depuis le temps qu’on dort, rétorque Éria en riant, on n’va pas non plus faire que ça ! »
Le protocole des cinq tests est une méthode rigoureuse permettant de classer les exoplanètes et d’identifier celles qui présentent des conditions favorables à l’émergence et au développement de la vie. Chacun des tests évalue des critères précis, allant de la composition chimique de l’atmosphère à la présence d’eau liquide, en passant par les interactions gravitationnelles et les caractéristiques thermodynamiques.
Nous nous dirigeons vers la salle de l’holographe, échangeant nos visions personnelles de la planète idéale. Si Niry avait déjà nourri nos fantasmes, jamais nous n’avions envisagé de prospecter un secteur au cœur d’une galaxie inconnue. Une telle situation aurait relevé de la science-fiction, même dans mes rêves les plus fous. Et pourtant, ce n’est pas un rêve. C’est bien réel ! Nous allons vivre des moments prodigieux, fantastiques, fabuleux et d’une intensité presque insoutenable. Jamais l’instant de confronter nos aspirations à la réalité n’a semblé aussi tangible, aussi imminent…
Assisté de mes camarades et, bien entendu, grâce à l’indispensable, que dis-je, capitale, collaboration de Sarah, je débute mon étude : « Sarah, affiche le système stellaire le plus proche. »
Deux projections tridimensionnelles se matérialisent devant nous. La première dévoile un astre blanc éclatant, autour duquel gravitent cinq planètes principales. La seconde montre une étoile légèrement plus petite, d’un jaune orangé chaud, entourée de trois planètes et d’une ceinture d’astéroïdes éparse.
« La seconde étoile est plus proche de notre position, précise Sarah d’un ton neutre, ses données infaillibles éclairant la scène.
— Sarah, quelle évolution pour ces deux étoiles ?
— Les deux sont dans leur séquence principale, Yves.
— Merci Sarah. Analyse leurs spectres.
— La plus grande, que je vais nommer Alpha, est une G1V avec un diamètre supérieur de 15 % à celui de notre soleil. La seconde, que je vais nommer Bêta, est une K0V, avec un diamètre inférieur de 20 % à celui de notre soleil.
— Merci Sarah. Les deux premiers critères sont réunis. Ces deux étoiles sont à maturité. Leurs types spectraux conviennent, tout comme leurs températures de surface et leurs luminosités.
— Ça s’annonce pas mal, commente Mathias.
— Sarah, as-tu calculé leurs orbites ?
— Oui, Yves. Elles orbitent l’une autour de l’autre sur une période de 92 années terrestres. Leur éloignement varie entre 14,3 à 42,7 unités. »
Ce que Sarah nomme “unité” correspond à une unité astronomique (UA), soit la distance moyenne séparant la Terre du Soleil, environ 150 millions de kilomètres.
« Et que donne la datation radioactive de ces étoiles ?
— J’évalue leur âge à 5,2 milliards d’années. Bêta est l’aînée.
— Leur métallicité ?
— Alpha, 2 %. Bêta, 3 %. »
L’âge des étoiles et leur métallicité (proportion d’éléments plus lourds que l’hydrogène et l’hélium) sont cruciaux pour évaluer leur potentiel à héberger des systèmes planétaires favorables à la vie. Des valeurs élevées de métallicité, comme celles de Bêta, suggèrent une plus grande probabilité d’avoir formé des planètes rocheuses.
Je suis de plus en plus stupéfait, au fur et à mesure que tombent les chiffres. Tout concorde ! Ces étoiles, avec leurs caractéristiques idéales, semblent cocher toutes les cases. Je n’aurais rêvé meilleurs résultats : température, métallicité, stabilité orbitale… Tout est là. Alpha et Bêta viennent, sans l’ombre d’un doute, de briller avec mention.
Mon excitation est à son comble, mais la tâche est loin d’être terminée. Il me faut maintenant étudier leurs satellites, examiner chaque planète, chaque corps céleste susceptible d’abriter ou de favoriser la vie. Pourtant, une intuition s’installe déjà en moi, un pressentiment presque irrépressible : parmi ces mondes, je trouverai quelque chose d’extraordinaire. J’en suis convaincu.
« Sarah, je compte cinq planètes principales autour d’Alpha et trois autour de Bêta. Peux-tu me confirmer qu’il s’agit bien de planètes telluriques ?
— Tout à fait, Yves. Je confirme. Aucune planète gazeuse dans ce système.
— Et quelles sont leurs distances moyennes de leurs étoiles, en unité astronomique ? Une seule décimale suffira. Commençons par Alpha.
— En orbite moyenne, la plus proche, que je vais nommer Alpha 1, est située à 0,5 UA ; Alpha 2, à 0,9 UA ; Alpha 3, à 1,2 UA ; Alpha 4, à 1,9 UA ; et enfin Alpha 5, à 2,2 UA.
— Maintenant Bêta, Sarah.
— Pour Bêta, en orbite moyenne, la plus proche, que je vais nommer Bêta 1, est située à 0,8 UA ; Bêta 2, à 1,3 UA ; Bêta 3, à 1,8 UA.
— Parfait, merci Sarah. Alors qu’en pensez-vous ? »
Ma voix, volontairement neutre, cache mal mon impatience. J’espère des réactions, des avis, et surtout une validation de mon estimation.
« Pour Alpha, commence Anna, Alpha 1 et Alpha 2 sont trop chaudes, tandis qu’Alpha 4 et Alpha 5 sont trop froides. Pour Bêta, Bêta 2 et Bêta 3 sont également trop froides. Je n’vois que deux candidates : Alpha 3 et Bêta 1. » Ses mots résonnent avec ma propre analyse, et le silence approbateur de mes camarades ne laisse place à aucune objection.
« Sarah, nous avons besoin de précisions sur Alpha 3 et Bêta 1. Commence par nous donner leurs diamètres moyens, leurs masses relatives à la Terre et leurs pesanteurs moyennes. Ajoute leurs températures, les composantes principales de leurs atmosphères, et précise-nous s’il y a de l’eau. Enfin, évalue notre pourcentage d’adaptation à ces deux planètes.
— Le diamètre moyen d’Alpha 3 est de 14 860 km, celui de Bêta 1 de 11 230 km. La masse d’Alpha 3 atteint 1,56 fois celle de la Terre, tandis que celle de Bêta 1 ne représente que 0,69 fois celle de notre planète. La pesanteur moyenne sur Alpha 3 est de 11,26 m/s², contre 8,71 m/s² sur Bêta 1. Actuellement, Alpha 3 se trouve derrière Alpha, ce qui m’empêche de répondre aux quatre dernières questions. Les données seront disponibles dans 6 minutes et 22 secondes. Concernant Bêta 1, la température moyenne y est de 22 ° Celsius. Son atmosphère est principalement composée d’azote (72 %) et d’oxygène (26 %), avec des traces d’ozone et de méthane. Je confirme également la présence d’eau sur Bêta 1. Le taux d’adaptation pour l’espèce humaine y est de 100 %.
— Waouh ! s’exclame Éria. 100 % ! Merci Sarah ! Bêta 1, c’est notre planète ! 22° en moyenne. Ça me va ! Et avec une pesanteur plus faible, on va même se sentir plus léger ! Bêta 1… » Elle plisse les sourcils, une moue de dégoût étirant ses lèvres.
« Pas terrible comme nom, vous n’trouvez pas ? Et si on la baptisait ? Mmh… Ériavao ? »
Elle marque une pause théâtrale, ses yeux scrutant nos réactions. Son air faussement sérieux et sa moue interrogative déclenchent chez moi un éclat de rire incontrôlable. Mathias renchérit, et Perthie ne tarde pas à suivre. Bientôt, nous sommes tous les trois pris d’un fou rire irrépressible. Le poids du réveil brutal, du stress accumulé, tout éclate dans cette hilarité nerveuse.
Anna, en retrait, esquisse un sourire indulgent, tandis que Lewis reste figé, stoïque, comme imperméable à cette déferlante de légèreté.
« Sarah ! appelle Anna. Quelle est notre vitesse actuelle ?
— 14 720 km/s. En décélération constante, Anna.
— Merci Sarah. Stabilise à 10 000 km/s.
— Stabilisation à 10 000 km/s enclenchée. Voici les réponses aux quatre dernières questions d’Yves. La température moyenne d’Alpha 3 : 17 degrés Celsius. L’atmosphère d’Alpha 3 est composée essentiellement d’azote, 76 %, et d’oxygène, 23 %, avec une trace notable d’ozone, de dioxyde de carbone et de méthane. Je confirme également la présence d’eau. Enfin, le pourcentage d’adaptation pour l’espèce humaine est, lui aussi, de 100 %. »
La voix calme de Sarah semble suspendue dans l’air. Un frisson me parcourt l’échine. Deux planètes parfaitement adaptées à la vie humaine… Je n’en crois pas mes oreilles. Je prends une profonde inspiration, tentant de me remettre de la stupeur. À peine sortis d’hypersommeil, nous faisons une découverte qui dépasse nos espérances les plus folles. Une opportunité inimaginable s’ouvre devant nous.
« Sarah, à quelle distance sommes-nous de ces deux planètes ?
— À 12,38 unités de Bêta 1 et 26,60 unités d’Alpha 3.
— Quelle serait, en heures, la durée du trajet pour atteindre leur orbite respective ?
— Avec une décélération optimale, 51 heures pour Bêta 1 et 110 heures pour Alpha 3.
— Ériavao… » Éria module sa voix dans un ton caverneux, presque théâtral, plongeant dans les graves de son registre. « Prépare-toi… Nous arrivons… »
Anna fronce les sourcils, visiblement perplexe. « Pourquoi Bêta 1 plutôt qu’Alpha 3 ? » Elle marque une pause, puis demande : « Sarah, quelle est notre trajectoire actuelle ?
— Notre trajectoire actuelle est tangente à l’orbite d’Alpha 3, que nous pourrons atteindre dans 110 heures.
— Merci, Sarah. Alors ? demande Anna, nous scrutant tour à tour, le regard incisif. Qu’en pensez-vous ? À première vue, deux options s’offrent à nous, mais Alpha Cent se dirige vers Alpha 3, et je doute que ce soit un simple hasard. Je propose que l’on laisse le vaisseau poursuivre sa trajectoire. Mon choix se porte sur Alpha 3. Mais… »
Elle marque une pause, jetant un coup d’œil appuyé à Éria, qui grimace ostensiblement. « Comme nous n’avons pas tous, visiblement, la même opinion, je suggère que nous votions. »
Elle balaie du regard l’assemblée avant de déclarer, d’un ton solennel : « Alpha 3 pour moi !
— Alpha 3 également ! » Je lève l’index droit, soutenant son choix avec assurance.
« Bêta 1 ! » proclame Éria sans hésitation, défiant Anna du regard. Perthie et Mathias acquiescent presque aussitôt, suivant son exemple.
Je reste interdit, décontenancé par ce désaccord. Pour moi, le choix d’Alpha 3 semblait non seulement logique, mais aussi incontournable. Pourquoi cette divergence ?
Tous les regards se tournent alors vers Lewis. Une étincelle traverse ses yeux. Il a pris sa décision, c’est clair, mais il joue avec le suspense, laissant planer une tension palpable. Anna, suspendue à ses lèvres, finit par soupirer bruyamment, trahissant son impatience.
« Alors, Lewis ? »
Un silence. Puis, d’un ton mesuré, il tranche : « Je choisis… Bêta 1. »
Quatre contre deux. Un verdict sans appel, tombé comme un couperet. La décision de Lewis me frappe en plein cœur, avec une violence insoupçonnée. Une onde de choc parcourt mon esprit, m’ébranlant profondément. Un mélange d’incrédulité et de malaise s’installe en moi, lourd, poisseux, comme une ombre étouffante. Une inquiétude sourde, tapie dans les recoins de mon être, m’étreint avec une intensité viscérale.
« Je m’incline, déclare Anna d’un ton qu’elle veut neutre, mais la tension dans sa mâchoire trahit un effort pour contenir sa contrariété. Sarah, changement de trajectoire. Cap sur Bêta 1.
— Changement de cap initialisé, répond Sarah avec son calme imperturbable. Nouvelle trajectoire effective dans 27 minutes. Arrivée en orbite de Bêta 1 dans 51 heures 34 minutes.
— Bon ! Ça suffit pour une première journée », lâche Anna finalement, d’un ton presque désinvolte, mais son regard semble un instant perdu ailleurs, comme absorbé par un fil de pensée qu’elle refuse de partager. « Je n’sais pas pour vous, mais moi, j’chuis K.O. J’vais m’reposer. Faites c’que vous voulez. Quartier libre pour tout l’monde. »
Elle tourne les talons sans attendre de réponse. Le silence qui suit pèse lourdement, presque suffocant, comme si chacun mesurait intérieurement la portée du choix qui vient d’être fait. J’aurais voulu partager un moment d’intimité avec Perthie, mais une lassitude profonde et une angoisse tenace m’en dissuadent. Mon esprit est trop lourd, trop encombré. Tout ce que je souhaite, c’est retrouver ma cabine et souffler, loin du tumulte des décisions et des tensions palpables. Prenant exemple sur Anna, je prends congé des autres, leur adressant un signe distrait avant de quitter la salle.
Je rejoins Anna en silence. Lorsqu’elle s’arrête devant sa cabine, elle se tourne brièvement vers moi et dépose un baiser sur ma joue. « Repose-toi, la journée a été bien assez chargée », murmure-t-elle d’une voix lasse, avant de disparaître derrière la porte.
C’est avec un immense soulagement que je retrouve ma cabine. L’entrée donne sur un petit salon, modeste, mais agencé avec soin. Les cloisons et le plafond blancs, sobres, contrastent doucement avec le sol recouvert d’une imitation bois clair, chaleureuse. Mon regard parcourt les meubles que j’avais sélectionnés avec un soin presque maniaque, comme s’ils pouvaient m’apporter un réconfort matériel.
Deux fauteuils bleu roi, aux lignes épurées, trônent de part et d’autre d’une table basse en verre. Le plateau ovale est soutenu par une sirène en bronze, une pièce dénichée lors d’un vide-greniers de mon ancien quartier rennais. Un coup de cœur aussi inattendu qu’insolite. Contre le mur, un meuble bas bleu pâle, réfrigéré, veille en silence.
Machinalement, je l’ouvre pour en vérifier le contenu et le fonctionnement. Tout est en ordre : les bouteilles ont sagement patienté durant mon hypersommeil, comme des vestiges d’un quotidien oublié. Je referme la porte avec un soupir. L’apaisement que je cherchais tarde encore à venir.
« Sarah, photos de famille. »
Une première image apparaît : Mary, allongée, nue, sur une plage des Antilles, le soleil caressant sa peau douce, constellée de taches de rousseur. Puis, lentement, les fragments de ma vie passée défilent devant mes yeux, comme un rêve en technicolor. Mary, l’amour de ma vie, rencontrée le soir du 13 février 71… Dix-sept ans déjà ! Une autre époque, un autre monde. Et pourtant, tout reste si vif dans mon esprit, comme si chaque instant n’était qu’à un souffle de distance.
C’était en Terre d’Ellsworth, sur les confins de l’Antarctique. J’y étais pour actualiser la cartographie géologique et géotechnique du sous-sol local. Une mission de précision dans un environnement où la nature imposait sa loi. Nous formions un groupe de scientifiques aux objectifs variés, isolés du reste du monde par des conditions climatiques extrêmes.
Mary, elle, achevait des études de psychologie expérimentale. Elle rédigeait un mémoire sur l’influence des environnements extrêmes sur le comportement humain. Une curiosité scientifique qui transparaissait dans son regard, brillant de cette lumière que je ne retrouvais chez personne d’autre.
Très vite, une petite bande s’était formée. Chaque soir, nous nous retrouvions, une tasse de thé fumant entre les mains, pour partager des conversations infinies sur tout et rien. Des moments suspendus, empreints d’une complicité rare. De belles rencontres, sincères et lumineuses, que je doute de revoir un jour.
Je n’avais pas eu de coup de foudre immédiat. À l’époque, je fréquentais Ayaka, une Japonaise rencontrée lors d’un séjour à Kyoto. Nos retrouvailles étaient rares, mais passionnées, marquées par une fougue plus charnelle que sentimentale. Pourtant, même dans cette relation intense, je sentais poindre une certaine vacuité, un manque que je ne savais nommer.
Dans notre petit groupe, j’étais devenu le confident naturel des autres hommes. Isolés, souvent esseulés, ils partageaient sans retenue leurs fantasmes. Mary occupait une place centrale dans leurs rêves. Avec son rire cristallin et sa beauté naturelle, elle semblait incarner, pour eux, un idéal inatteignable. Ils ne me voyaient pas comme un rival, alors leurs confessions m’amenèrent à observer Mary d’un œil neuf.
Chaque récit, chaque anecdote plantait une graine, et bientôt, ces graines germèrent en moi sans que je ne m’en rende compte.
Les semaines passaient, et un sentiment diffus, mais persistant s’installait. Je me surprenais à chercher la présence de Mary, à guetter son sourire. Son rire résonnait en moi comme une mélodie douce et entêtante. Et chaque fois que nos regards se croisaient, une étrange chaleur s’éveillait dans mon ventre, troublante, irrépressible. Ce trouble, d’abord léger, prit peu à peu de l’ampleur, jusqu’à envahir mes pensées et affecter mon travail.
J’étais envoûté… Chaque jour, mon esprit revenait inlassablement à elle. À ses gestes, à sa voix, à ce je-ne-sais-quoi dans son attitude qui m’attirait irrésistiblement. Plus je passais de temps à ses côtés, plus ma frustration croissait. Un abîme s’ouvrait entre ce que je désirais et ce que je pouvais avoir. Mon quotidien se réduisait à une attente fébrile : nos soirées, où je pouvais enfin, même brièvement, sentir sa présence à mes côtés…
Et puis, un soir, incapable de contenir davantage mes sentiments, je me jetai à l’eau et lui déclarai ma flamme. Mais Mary, fidèle à son indépendance, refusa doucement, mais fermement. « Je ne suis pas faite pour partager ma vie avec un homme », avait-elle murmuré, presque désolée, ses yeux fuyant les miens. Mon amour, aussi profond que sincère, était à sens unique… Les mois qui suivirent furent un calvaire silencieux. La voir, jour après jour, tout en sachant qu’elle restait hors de portée, me consumait lentement.
Et puis, comme un miracle, sans que j’en comprenne vraiment la raison, elle baissa sa garde. Peu à peu, elle m’autorisa à franchir les murs qu’elle avait dressés autour de son cœur. Et un jour, elle accepta, hésitante, que nous tentions ensemble un bout de chemin. Ce n’était pas une déclaration passionnée de son côté, mais une ouverture, une chance. Cela me suffisait.
Mary devint le centre de mon univers, le moteur de chaque décision, ma raison de vivre. J’aimais sans réserve, tout entier tourné vers elle, et je faisais de notre bonheur ma priorité absolue. Pendant près de douze années, je fus comblé. J’osais espérer qu’elle l’était aussi, bien qu’une partie d’elle, je le sentais, restât inaccessible, mystérieuse, insaisissable.
Mais ce bonheur fut brutalement anéanti un maudit jour : le 14 février 83. Une date gravée dans mon âme, qui marque la fin de tout ce que nous avions construit. C’était deux ans avant que notre équipage ne quitte l’orbite martienne pour l’inconnu. Depuis ce jour, il m’est impossible de penser à elle sans qu’une ombre s’étende sur mes souvenirs, ternissant même les instants les plus lumineux.
J’étais en poste sur Mars depuis seulement trois jours. Le quotidien de la base, encore étranger, m’occupait l’esprit, mais, ce matin-là, mes pensées étaient tournées vers Mary. À peine éveillé, j’étais déterminé à lui envoyer un message pour lui souhaiter une bonne Saint-Valentin. Mais avant même que je ne compose les premiers mots, une communication m’attendait. Mary m’avait devancé.
Son message, lapidaire et froid, me glaça d’effroi. Ses quelques mots résonnent encore, tels des coups de marteau : « Bonjour Yves. J’ai quelque chose d’important à te dire. C’est fini entre nous. J’en aime un autre. Courage, tu mérites mieux. »
Je restai pétrifié, incapable de bouger. Mon esprit se débattait, refusant d’assimiler ce que je venais d’entendre. Non, ce n’était pas possible. Mary ne pouvait pas… Elle était ma vie, ma raison d’être. La perdre revenait à perdre une partie de moi-même. Comment avais-je pu être aussi aveugle ? Jamais je n’avais envisagé une telle trahison. Jamais je n’aurais imaginé qu’elle me tourne le dos de cette façon.
Le message, dans sa froide simplicité, était pire qu’un coup de poignard. Il ne laissait aucune place à l’espoir, aucune explication, aucun retour en arrière. Détruit, brisé par l’effondrement d’un amour trop puissant, je sentis les ruines de ma vie s’effondrer autour de moi.
Je tentai de lui répondre, de la joindre, désespéré, cherchant un sens, une justification. Mais Mary refusa toute communication. Elle avait tiré un trait, aussi net et impitoyable qu’un couperet.
Les échanges entre la Terre et Mars, par messages interposés, restent d’une froideur impersonnelle. Chaque transmission met entre trois minutes et cinq minutes trente pour atteindre sa destination, et il faut patienter au moins autant pour espérer une réponse. Ce décalage, pourtant anodin dans les calculs scientifiques, devient une éternité lorsqu’il s’agit de sentiments. Les mots perdent leur spontanéité, et l’attente, même brève, alourdit l’angoisse ou l’impatience. Chaque seconde s’étire, comme si le silence entre les messages amplifiait la distance, non seulement physique, mais aussi émotionnelle, entre deux âmes.
J’étais prisonnier de Mars, à plus de cinq semaines de voyage de la Terre. Aucune place n’était disponible avant deux mois, une attente interminable qui rendait ma situation d’autant plus insupportable. J’avais l’impression d’être enfermé dans une cage invisible, à des millions de kilomètres de celle que je voulais retrouver, sans aucun moyen de rattraper ce qui semblait déjà perdu.
Suivant la distance à parcourir, le voyage entre Mars et la Terre peut durer de quatre à huit semaines. Aucun trajet commercial n’est envisagé au-delà de six semaines, les contraintes logistiques et énergétiques rendant ces missions impossibles. Il faut attendre un rapprochement orbital des deux planètes pour espérer un départ.
Le premier mois fut une véritable descente aux enfers, marqué par des nuits sans sommeil et des journées où je ne parvenais presque plus à m’alimenter. Mes collègues et amis multipliaient les tentatives pour me soutenir, mais leur sollicitude semblait se heurter à un mur d’angoisse et de désespoir. J’étais vidé, perdu, prêt à tout pour mettre un terme à cette souffrance insupportable.
C’est après une nouvelle nuit blanche, au bord de l’effondrement, que la situation bascula. Un médecin fut dépêché à la demande pressante de mes camarades. Et ce médecin… n’était autre que Perthie… Avec le temps, elle devint plus qu’une simple soignante : une amie, une confidente. Lorsqu’on apprit que nous étions tous deux sélectionnés pour cette mission, ce fut une joie immense, teintée de cette complicité née au milieu des ténèbres.
Je déplace la cloison coulissante qui divise la pièce. Elle glisse sans un bruit, révélant un bureau élégant à trois tiroirs, coiffé d’un plateau vitré noir aux reflets profonds. Ce meuble n’abrite que quelques effets personnels, des objets soigneusement choisis qui me suivent comme des fragments de ma vie d’avant. L’essentiel de mon matériel se trouve dans les laboratoires. Je m’attarde un instant sur l’éclat immaculé du verre, dépourvu de la moindre poussière, une preuve discrète, mais fascinante de notre atmosphère parfaitement contrôlée.
Le fauteuil ergonomique, stationné devant le bureau, demeure fidèle à sa place, immobile, tout comme le lit à la couverture lisse, presque clinique. L’œil parcourt la pièce, repérant les deux portes au fond, identiques à celles des cabines de mes camarades. Celle de droite ouvre sur des toilettes offrant un confort étonnamment comparable à celui d’un appartement terrestre. Celle de gauche mène à une salle d’eau, équipée d’une douche aux parois en verre trempé et de finitions chromées, un espace qui invite au bien-être.
Une nostalgie insidieuse, que je pensais avoir enterrée à jamais, remonte en moi, inexorable, comme une marée. Penser à Mary, à tout ce qu’elle incarnait, et à l’épisode de notre rupture… C’est une douleur que je croyais éteinte, mais qui sommeille toujours, prête à resurgir au moindre élan de mémoire. Les souvenirs affluent, brouillant les contours du présent, ramenant avec eux l’écho amer de ce jour funeste, et les mois de désespoir qui suivirent.
Un petit réconfort ne me ferait pas de mal. J’ouvre le meuble réfrigéré, hésite un instant, puis opte pour une bouteille de vieux Maury. Un trésor rare, parfait pour apaiser les tempêtes intérieures. Je prends un petit verre à pied que je pose, avec la bouteille, sur la table vitrée. Le liquide ambré danse doucement lorsque je me sers un peu de ce vin doux à la robe acajou. Verre à la main, je m’installe dans le fauteuil, savourant la lenteur du moment. Devant moi, les images aléatoires de mon passé défilent avec une tranquillité trompeuse.
Je ferme les paupières et porte le verre au nez. Une cascade d’arômes : pruneaux, noix, figues confites, promesses d’un répit fugace. Lorsque je bois, les saveurs se déploient : cacao, café, fruits secs et confits. C’est une étreinte chaleureuse, mais éphémère, incapable de contenir les tourments du cœur.
Les images continuent de défiler : mes parents, ma tante, mes deux sœurs, mon beau-frère, mes deux neveux… puis Mary et moi. Sa silhouette me percute comme un coup sourd, ravivant les blessures… Cette vision, ce souvenir, est une intrusion. Un fardeau. Je prends soudain une décision que j’aurais dû prendre il y a bien longtemps.
« Sarah ! Identifie toutes les représentations de Mary et efface les fichiers correspondants. »
Ces mots me laissent un goût amer, mais aussi une étrange sensation de soulagement, comme si je venais enfin de desserrer un nœud invisible.
« Effacement en cours, Yves.
— Merci Sarah. »
Voilà, c’est fait. Chose faite, et bien faite. Sans regret. Le chapitre est clos, enfin. J’éprouve un mélange étrange de vide et de soulagement, comme si, en supprimant ces fragments de mémoire, j’avais amputé une partie de moi-même pour mieux avancer. Mais il le faut ! Je dois m’affranchir totalement de ce passé pour progresser, pour retrouver le sens de ma présence… ici, loin de tout.
« Tu peux mettre un peu d’musique, s’il te plaît. Une musique douce, relaxante, quelque chose pour me détendre. »
Les premières notes s’élèvent, envahissant la cabine comme une brume apaisante. Une mélodie instrumentale, subtile et mélancolique. Je la reconnais immédiatement : la bande originale du film “Décor à corps perdu”.
Reverrai-je un jour mes proches ? La réponse à la question reste insaisissable, perdue dans l’immensité de l’inconnu. Je ne peux que les imaginer, flottant quelque part dans un ailleurs totalement indéfinissable, aussi bien dans l’espace… que dans le temps.
L’écran affiche “8 : 00″. Je ne suis éveillé que depuis environ quatre heures, mais déjà je me sens vidé, essoré, comme si chaque pensée drainait un peu plus de mon énergie. Avec un soupir, je repose le verre sur la table et m’enfonce dans le fauteuil. La musique continue de jouer, emplissant l’espace d’une douce mélancolie.
