27 décembre 2390
Jour d’exploration lunaire pour Yves, Lewis, Tchéa, Kidan, Matt, Sphinx et moi. Avant le départ, nous confions Mel aux bons soins de Perthie et d’Anna. Une fois les adieux faits, nous nous dirigeons vers nos combinaisons pressurisées.
J’enfile la mienne sans difficulté. La discipline stricte que je m’impose commence enfin à porter ses fruits.
Dans la soute du vaisseau, j’aide les deux Wa’ Dans à s’équiper. Leurs combinaisons m’intriguent : un modèle d’ingéniosité que je découvre pour la première fois. Chaque tenue se compose de trois couches distinctes.
La première, un sous-vêtement équipé d’un collecteur d’urine, semble plutôt classique. Mais la deuxième retient immédiatement mon attention : un habit pressurisé conçu avec une finesse remarquable. Et que dire de la dernière couche… Elle frôle le prodige. Une seconde peau souple et flexible, issue d’un assemblage complexe de matériaux isolants et protecteurs. Son aspect métallique brillant capte la moindre lumière, donnant aux Wa’ Dans une allure presque irréelle.
Leurs bottes, ou plutôt leurs gants de pieds, sont tout aussi fascinantes. Chaque orteil y est isolé et chauffé, à l’image des doigts dans des gants, offrant une protection optimale contre les conditions extrêmes. Un choix de conception aussi surprenant que pragmatique.
Quant au casque, c’est un véritable bijou de technologie. Sa coque ovale souple, surmontée d’un couvre-casque métallisé, protège l’arrière du crâne, la nuque et les épaules, tandis qu’une large visière transparente offre un champ de vision impeccable. Tout dans cet équipement respire l’innovation et l’efficacité.
Dans le cockpit, Kidan s’installe aux commandes. Ce fauteuil… Combien d’heures ai-je passées à l’examiner sous toutes ses coutures, sans jamais en percer tous les secrets ? Son fonctionnement m’échappe encore, et cette énigme m’agace autant qu’elle me fascine.
Avec une aisance naturelle, Tchéa s’accroupit près de lui. D’un geste précis, une commande apparaît à l’extrémité de l’accoudoir gauche et, presque aussitôt, un hologramme d’Ir’ Dan se déploie devant nous.
Le spectacle est saisissant. Les repères holographiques, trop nombreux pour être énumérés, dessinent un réseau complexe de points et de lignes. Kidan resserre doucement les doigts sur la commande, et l’image se transforme. La vue spatiale s’élargit, recentrant Neïmah au milieu de l’écran. Les sept points bleus que nous recherchons sont bien là, alignés comme des balises silencieuses.
« Je choisis lequel ? demande Kidan, le regard fixé sur l’hologramme, visiblement indécis.
— Comme tu le sens », répond Tchéa avec calme.
La sphère pivote lentement, dévoilant une liste déroulante de caractères et de chiffres Wa’ Dans. Kidan écarquille les yeux.
« Woh ! 6 213 unités !
— Ça fait plus de 370 000 kilomètres », traduit Mathias, un brin admiratif.
C’est alors que le battement sourd, si justement décrit par Anna, se fait entendre. Une pulsation régulière, en parfaite harmonie avec le vaisseau lui-même. Elle s’intensifie rapidement et, soudain, le paysage extérieur disparaît. Le vaisseau a décollé. Tout s’enchaîne si vite que je n’ai même pas le temps d’assimiler ce qui se passe.
Je me précipite vers la paroi transparente, et un frisson me parcourt. Les dernières couches de l’atmosphère filent à une vitesse vertigineuse. Aucune secousse, aucun choc, rien. Pas même la moindre sensation d’accélération. C’est irréel.
Fabuleux. Absolument fabuleux !
« Vingt et une minutes de trajet, annonce Kidan en scrutant les caractères Wa’ Dans affichés devant lui.
— Plutôt trente-sept minutes, corrige Mathias. Sur une telle distance ? Record battu, non ? »
À travers la paroi, Ir’ Dan s’éloigne déjà, rapetissant à vue d’œil, tandis que notre destination s’impose dans le champ de vision. Éclairée par les rayons obliques d’Ir’ Is, Neïmah se dessine tel un croissant de lumière suspendu dans le vide. Sa surface évoque irrésistiblement celle de notre Lune, avec ses montagnes acérées, ses mers d’ombre et ses innombrables cratères d’impact, autant de cicatrices figées dans la roche, témoignant d’une histoire tumultueuse.
Le vaisseau fonce droit sur la partie éclairée, sans ralentir. Mon souffle se suspend. Puis, au dernier instant, une portion du sol lunaire s’ouvre, dévoilant un puits immense, un gouffre d’obscurité insondable.
« Mais… on va vraiment là-dedans ? » murmuré-je, sentant une pointe de nervosité monter en moi.
Sans hésiter, l’astronef plonge dans la cavité béante. Le diamètre du puits est vertigineux : deux, trois cents mètres, peut-être plus. Tout autour, les ténèbres avalent les dernières lueurs de la surface. Bientôt, il ne reste que la nuit absolue, seulement percée par deux faisceaux blanc bleuté : les propulseurs du vaisseau qui ne sont plus que des disques lumineux, flottant dans un abîme insondable…
Je reste figée, fascinée par cette descente irréelle. Nous ne sommes plus qu’un point minuscule, une étincelle fragile, suspendue au cœur d’une immensité aveugle.
« Mettez vos casques ! » prévient Lewis, brusque.
Sans hésiter, j’enfile le mien et abaisse la visière. Un léger sifflement précède l’affichage lumineux : “COMBINAISON ÉTANCHE”. Soulagement.
Dans le même temps, la paroi du cockpit retrouve son opacité initiale et les lueurs rougeâtres de l’éclairage se ravivent. Nous avons aluni.
L’instant semble suspendu. Malgré moi, je repense au récit d’Anna et Lewis : cette angoisse sourde qui les avait saisis lors de l’ouverture automatique du sas. Une ouverture qu’ils n’avaient ni anticipée ni contrôlée.
Mais cette fois… rien.
Le sas reste obstinément clos.
« Oui ? Et là ? On fait quoi ? » lâche Mathias, la nervosité perçant dans sa voix.
Tchéa et Kidan s’avancent vers la porte l’un après l’autre, ils effleurent les commandes du bout des doigts… Aucune réaction.
Lewis finit par souffler, mains sur les hanches, son agacement à peine contenu :
« Bon ! Vous n’avez pas remarqué… d’autres portes ? »
Tchéa hausse les épaules, visiblement dubitative.
« Quand on a découvert le vaisseau, on s’est approché… et la porte de la soute s’est ouverte. Toute seule… Comme si le vaisseau nous attendait. »
Un frisson me parcourt. L’idée d’être attendus par un vaisseau inconnu n’a rien de rassurant.
« Il doit y avoir un système de sécurité, intervient Yves, pragmatique. Peut-être une question de pressurisation ? »
Tilt !
« Dites ! Vous deux ! » Je pivote brusquement vers les Wa’ Dans, ma voix plus sèche que prévu. « Vos casques sont bien fermés ? Vos combinaisons sont étanches ? »
Un silence. Presque assourdissant.
L’instant d’après, je réalise l’absurdité de mes propres questions. Ils ne peuvent pas savoir. C’est évident. Mais l’idée a jailli trop vite… bien trop vite.
Tchéa me fixe, les yeux emplis d’un mélange de candeur et d’impuissance. Kidan, lui, reste impassible. Son visage, un mystère hermétique.
« Je ne sais pas », lâche Tchéa, comme si cette réponse pouvait suffire. Face à moi, Kidan se contente d’une moue indéchiffrable.
Je me mords la lèvre, frustrée, puis m’approche pour examiner la combinaison de Tchéa avec minutie. Mon regard s’arrête sur les bagues qui entourent ses chevilles… Un détail qui, jusque-là, m’avait échappé. Un mécanisme subtil y est dissimulé.
Un quart de tour, pas plus. L’effet est immédiat.
Un couvre-casque se déploie en silence, enveloppant son casque d’une surface lisse et métallique, d’un éclat réfléchissant.
Kidan observe, puis reproduit le geste avec une précision presque mécanique.
À peine a-t-il terminé que l’air se met à tourbillonner, aspiré par une force invisible.
Un souffle court s’échappe de ma poitrine lorsque l’écoutille s’ouvre enfin, dévoilant un gouffre d’obscurité insondable.
La gravité… ou plutôt sa soudaine diminution… me frappe de plein fouet. Mon corps se soulève, presque en suspens, aussi léger qu’une plume. Une seconde de quasi-apesanteur… puis le dispositif de compensation de ma combinaison s’active, me ramenant à une stabilité précaire.
Les Wa’ Dans, eux, n’ont visiblement pas cette chance.
Lewis agrippe fermement Tchéa avant qu’elle ne perde l’équilibre, tandis que Mathias tend un bras rapide pour stabiliser Kidan, dont le mouvement désordonné menace de le faire basculer en arrière.
« C’est normal. Pas d’panique. C’est juste dû à la réduction de la gravité locale », analyse Yves d’une voix calme, toujours prêt à rationaliser l’inconnu.
Lewis, pragmatique, module son ton en une autorité mesurée :
« Alors, faites attention à vos mouvements. Modérez vos gestes. »
Pour appuyer sa mise en garde, il exécute des gestes précis, maîtrisés, avant d’activer la liaison avec la base.
Un grésillement, puis la voix d’Anna, claire et rassurante, perce à travers le réseau : la communication avec la base est intacte. En arrière-plan, Perthie confirme d’un ton posé, imperturbable.
Je me recentre sur la séquence d’exploration. Sphinx se déploie avec la fluidité mécanique d’un prédateur, ses capteurs scintillant dans l’ombre et balayant notre environnement immédiat. Les données s’affichent en temps réel devant moi.
Nous sommes à cent vingt mètres de profondeur, au centre d’une cavité circulaire de près de trois cents mètres de diamètre. Devant nous s’étire une structure massive, semblable à un hangar. Trois enchevêtrements complexes de longues barres métalliques se croisent, solidement ancrés au sol par un treillis dense de câbles.
L’atmosphère est pesante, presque solennelle. Aucun son, hormis nos respirations feutrées. À première vue, un seul passage se distingue : une gigantesque double porte, imposante, immobile, comme un gardien silencieux défiant notre intrusion.
Un frisson me parcourt. Devant cette barrière titanesque, le vide lui-même semble retenir son souffle, comme si quelque chose attendait de l’autre côté.
« Allons-y ! ordonne Lewis en prenant les devants avec assurance. Sphinx, éclaire ! »
Un halo blanc éclatant jaillit autour de Sphinx, projetant des faisceaux lumineux qui déchirent l’obscurité oppressante. Le robot avance, fluide, puis s’immobilise à mi-distance entre la double porte monumentale et notre vaisseau. Autour de nous, les ombres vacillent, s’étirent sur le sol rocailleux. À droite, la montagne de poutrelles et ses entrelacs métalliques projettent des silhouettes difformes, mouvantes, comme si quelque chose, tapi dans l’ombre, nous observait en silence.
Nous progressons prudemment. Chaque bruit, aussi infime soit-il, résonne étrangement dans le silence pesant. La double porte se dresse devant nous, colossale et impassible. Avec ses multiples renforts croisés, elle semble inébranlable, indifférente à toute tentative d’ouverture. Une sensation écrasante me saisit, comme si sa seule présence réduisait notre existence à néant.
En son centre, six caractères en relief captent mon regard : “nSimA 4“
« Neïmah quatre, déchiffre Tchéa d’une voix tendue.
— Une idée pour ouvrir ce truc ? demande Mathias.
— Inspectez le côté droit, tranche Lewis. Je vais voir à gauche. Il doit bien y avoir un moyen. »
Mathias et moi nous approchons du mur de droite. La paroi, brute et rugueuse, semble taillée à même la roche. Du bout des doigts, je longe ses aspérités, cherchant une irrégularité, un interstice… Rien.
« Rien ici, constate Mathias après avoir scruté chaque centimètre. Et vous ?
— Nous non plus, rien de spécial, rétorque Lewis, agacé. Merde !
— Vodan avait une interface pour accéder au complexe, rappelle Yves, toujours méthodique.
— Une interface sphérique, oui ! acquiesce Lewis en tournant brusquement son regard vers les deux Wa’ Dans. Tchéa ? Kidan ? Ça vous dit quelque chose ? »
Tchéa fronce les sourcils, puis ses yeux s’illuminent.
« Mais oui ! Bien sûr ! Une sphère ! Et c’est grâce à ça que j’ai trouvé le vaisseau ! Elle est avec nous. Attendez ! Je reviens ! »
Sans perdre un instant, elle se dirige vers le vaisseau, ses gestes précis, presque impatients. Le silence s’étire. Lorsque Tchéa revient enfin, elle tient entre ses mains une sphère argentée, semblable à une boule de pétanque, mais parfaitement lisse, avec une étrange aura métallique.
Elle l’agrippe fermement des deux mains et lui imprime une rotation subtile, comme si elle dévissait un mécanisme invisible. La sphère obéit. Dans un glissement fluide, ses deux hémisphères s’écartent, laissant jaillir une lueur bleutée.
Un écran se matérialise, irradiant une lumière vive. Dessus, des caractères et des chiffres Wa’ Dans s’animent, dansant dans un ballet cryptique que nous sommes incapables de déchiffrer.
« C’est bien ça ! Neïmah Quatre. Mines de Talur douze, d’Eshar vingt-deux et d’Arith vingt-cinq ?
— Talur ? Eshar ? Arith ? demande Lewis.
— Des métaux ! précise Kidan avec assurance.
— Magnésium, titane et manganèse, intervient Yves. Enfin, j’pense.
— Sérieux ? D’où tu tiens ça ? s’étonne Lewis.
— Les numéros atomiques, répond Yves en haussant les épaules. On doit être devant un complexe minier et métallurgique. Intéressant, mais c’est pas not’ priorité. Tchéa ? On entre ou on passe au suivant ?
— On passe au suivant ! tranche Tchéa sans hésitation.
— Si sûre de toi ? réplique Lewis amusé. Tes derniers mots ?
— Oui, Lewis ! On bouge.
— Demi-tour, tout le monde ! On remonte au vaisseau ! »
Une fois à bord, l’écoutille se referme dans un sifflement feutré. Un frémissement parcourt la cabine tandis que l’intérieur se pressurise, et bientôt, la pesanteur artificielle reprend ses droits. Je m’étire légèrement, savourant ce retour à une normalité toute relative.
« Souhaitons maintenant, me souffle Mathias d’un ton badin, qu’on puisse ressortir aussi facilement qu’on est entrés. »
Je le fixe, sceptique.
« Tu plaisantes, j’espère ? »
Il hausse un sourcil, l’air malicieux, mais ne répond pas.
Kidan, impassible, reprend place au poste de pilotage et sélectionne la destination la plus proche. Les propulseurs s’allument en douceur, projetant une lumière blanche qui danse sur les parois du puits. L’appareil décolle, escaladant lentement l’obscurité, jusqu’à ce que les premières lueurs filtrent à travers le cockpit.
Puis, enfin, nous émergeons.
Le paysage lunaire s’étend devant nous, silencieux et immobile, baigné d’un éclat spectral. L’astronef incline légèrement son nez et met le cap vers la partie sombre de Neïmah.
Ir’ Is glisse lentement sous l’horizon, laissant place à Ir’ Dan, gibbeuse et souveraine, qui éclaire le ciel d’une lueur froide.
Et sous nos yeux, l’océan Noun déploie son obscurité insondable, bordé à l’ouest par Pangou, et à l’est par Gandharva et Baïamé.
L’appareil s’immobilise devant une nouvelle ouverture : une trappe circulaire, plus étroite cette fois, qui glisse lentement, révélant un passage vers les profondeurs inexplorées de Neïmah.
« Visières baissées et combinaisons pressurisées, tout le monde ! » ordonne Lewis.
L’écoutille s’ouvre dans un sifflement discret, dévoilant un espace plus restreint, vide, baigné d’une obscurité dense. Un silence absolu y règne, presque oppressant, comme si l’endroit retenait son souffle.
Devant nous, une unique porte blindée. Imposante, massive, mais adaptée à des dimensions humaines. Un rempart d’acier, défiant notre curiosité et dissimulant ce qui nous attend au-delà.
Tchéa plisse les yeux devant son écran, ses doigts parcourant les caractères Wa’ Dans qui défilent.
« C’est un laboratoire… de recherches… sur les plantes », annonce-t-elle d’une voix songeuse.
Yves laisse échapper un petit rire, teinté de regret.
« Oh, Perthie aurait adoré voir ça ! »
Mathias jette un regard à la porte.
« Alors ? On entre ? »
Lewis hoche la tête et fait un geste d’encouragement.
« Allez, Tchéa, à toi de jouer ! »
Elle s’avance et effleure le clavier virtuel avec assurance. Son geste est précis, fluide. Rien.
Un silence.
Elle tente à nouveau. Toujours rien.
La porte reste obstinément close.
« Un souci ? demande Mathias, toujours calme, mais attentif.
— L’entrée est protégée, souffle Tchéa, visiblement agacée. Il faut un code d’accès que je n’ai pas. »
Kidan s’approche, les yeux rivés sur l’écran.
« Et pas n’importe lequel, ajoute-t-il. L’avertissement est clair : Entrée strictement interdite. Danger. »
Un silence s’installe, lourd de sous-entendus. Chacun mesure les implications de ces mots.
Lewis tranche sans hésitation :
« Si c’est verrouillé et risqué, inutile de s’acharner. Ce n’est pas ici qu’on trouvera ce qu’on cherche. Deux échecs d’affilée. On passe au suivant. »
Yves approuve d’un signe de tête.
« Sage décision. »
D’un geste rapide, Lewis donne le signal pour remonter à bord.
Notre troisième tentative ne s’avère pas plus fructueuse. Après un atterrissage sans encombre, nous découvrons un autre complexe, répertorié sous le nom de Neïmah Trois.
Yves jette un coup d’œil aux inscriptions et décrypte rapidement :
« Mines de nickel et de cobalt. »
Il relève la tête.
« Rien qui puisse nous être utile pour l’instant. »
Un soupir collectif accompagne cette nouvelle déception, mais l’équipe reste concentrée. Le prochain arrêt pourrait être le bon…
Le quatrième alunissage est radicalement différent. Cette fois, l’astronef ne se contente pas d’atterrir : il s’insère avec une précision troublante dans un écrin taillé sur mesure pour ses dimensions, comme si cet endroit l’attendait depuis des siècles.
Un grondement sourd résonne au-dessus de nous. Lentement, une immense paroi se met en mouvement, glissant avec la fluidité irréelle d’une tirette de plumier. Elle se referme en douceur, nous isolant du monde extérieur.
Le cockpit, toujours transparent, nous laisse entrevoir les parois alentour, qui s’illuminent progressivement. Une lumière froide, calculée, révèle les moindres détails de la structure.
Tout en haut, une fine bande lumineuse apparaît. Des caractères Wa’ Dans défilent à un rythme précis.
« C’est un compte à rebours ! » s’écrie Tchéa, le regard rivé sur l’affichage.
Un bref silence s’installe, lourd d’incertitude. Nous n’avons que le temps d’échanger un regard inquiet avant que la séquence ne s’interrompe brusquement.
Sans un bruit, la paroi devant nous glisse latéralement, révélant un tunnel rectiligne, parfaitement calibré aux dimensions du vaisseau.
L’atmosphère devient presque oppressante. Tout, ici, semble avoir été conçu avec une exactitude dérangeante.
Soudain, Kidan, toujours dans son fauteuil, derrière nous, s’exclame :
« J’ai des informations ! »
Nous sursautons en chœur, nos nerfs déjà tendus comme des câbles prêts à rompre.
Pendant ce temps, le vaisseau avance lentement dans le tunnel, guidé par une force invisible. Les parois, d’abord lisses, semblent se modeler imperceptiblement, épousant les épis latéraux de l’engin avec une précision troublante, comme une étreinte mécanique. Puis, sans avertissement, des flashes bleus surgissent au loin, fendant l’obscurité à une vitesse déconcertante.
« Qu’est-ce que tu lis, Kidan ? » demande Lewis, l’inquiétude perçant dans sa voix.
Les doigts de Kidan glissent fébrilement sur son interface. Il décrypte à toute allure les données projetées devant lui :
« Entretien… Rétablissement de la poussée… Boucliers déflecteurs : correct… Générateurs… En charge… Terminé… Propulsion… »
Il s’interrompt, les sourcils froncés, cherchant du sens à ses propres mots. Un bref silence plane, puis la traduction éclaire enfin le mystère.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
J’esquisse un sourire, tentant d’apaiser l’atmosphère :
« Ne t’inquiète pas, Kidan. Ton vaisseau est juste en pleine séance de remise en forme. Et franchement… c’est plutôt génial. »
Comme pour confirmer mes paroles, les éclairs bleus s’évanouissent brusquement, laissant place à un silence électrique.
« C’est marqué… terminé ! » annonce Kidan, sa voix oscillant entre soulagement et émerveillement.
À cet instant, l’astronef accélère avec une fluidité presque irréelle, glissant à travers le tunnel jusqu’à une nouvelle porte massive qui se met à s’élever lentement…
Derrière elle, le spectacle nous coupe le souffle.
Nous débouchons dans une cathédrale d’acier et de lumière, un hangar d’une ampleur vertigineuse, si vaste qu’il semble défier toute logique. Au-dessus de nous, des milliers de tubes blancs s’allument en cascade, déroulant une vague lumineuse qui chasse les ombres et révèle les entrailles de ce lieu stupéfiant.
Autour de nous, des rangées impeccables de vaisseaux s’étendent à perte de vue. Des astronefs de toutes tailles et formes, alignés avec une précision quasi militaire, comme une flotte en sommeil attendant son heure. Plus loin, des lignes de montage figées dans l’inactivité témoignent d’un passé révolu. Rien ne bouge. Aucun automate, aucun outil suspendu en pleine tâche. Seule la lumière, implacable, dévoile l’ampleur de cette usine fantôme, figée dans le temps.
Nous restons figés, absorbés par cette vision qui semble tout droit sortie d’un rêve… ou d’un fantasme technologique enfin révélé.
« Jackpot, Tchéa, lancé-je, incapable de masquer mon enthousiasme. Tu viens de décrocher le gros lot. »
Tchéa ne répond pas. Hypnotisée par le spectacle, elle reste immobile, les yeux écarquillés, comme si elle peinait à croire à la réalité de ce qu’elle voit.
Soudain, une grue émerge du plafond et saisit notre astronef avec une précision chirurgicale. Dans un mouvement fluide et maîtrisé, elle nous dépose sur la droite, à l’extrémité d’un alignement parfait de six rangées de vaisseaux identiques au nôtre. C’est le plus petit modèle, à première vue.
Un peu plus loin, à quelques dizaines de mètres, deux autres catégories d’engins, bien plus imposants, se dressent dans une immobilité solennelle. Leur design épuré, leurs courbes maîtrisées et leur élégance intemporelle évoquent des vaisseaux de ligne, forgés pour traverser les cieux avec une majesté indiscutable.
La vitre du cockpit retrouve son opacité initiale, tandis que les lueurs rouges reviennent timidement à la vie. Puis, sans le moindre avertissement, l’écoutille s’ouvre d’elle-même, avant même que nous n’ayons songé à ajuster nos casques !
Une bouffée d’air extérieur s’engouffre immédiatement dans l’habitacle, charriant des relents agressifs d’huile brûlée et de métal chauffé. Une odeur âcre, teintée d’acidité et de soufre, nous prend à la gorge. Pourtant, contre toute attente, l’air est respirable.
Je fixe mon casque sur ma tête, laissant la visière relevée, et ajuste la compensation de pesanteur. Résolue, je compte bien explorer ce complexe dans ses moindres recoins.
Les drones-libellules de Sphinx s’élancent, les capteurs scintillants prêts à cartographier cet environnement démesuré. Nous descendons du vaisseau, les sens en alerte.
« Signes de vie détectés ? » demandé-je.
Mathias hausse un sourcil. « Ici ? Peu probable.
— On n’sait jamais », ajouté-je en haussant les épaules.
Lewis balaye méthodiquement les alentours du regard. « Faites attention où vous mettez les pieds. »
La voix de Sarah résonne : « Aucun signe de vie détecté. »
Mathias me lance un regard entendu, presque malicieux. Sous nos pieds, le sol impeccable semble irréel : vitrifié ou peut-être recouvert d’une résine synthétique, il reflète faiblement la lumière artificielle du hangar. L’immensité du lieu est vertigineuse, ses dimensions défiant l’imagination.
C’est Mathias, toujours pragmatique, qui pose la bonne question : « Par où commence-t-on ? »
Je propose d’avancer jusqu’à notre point d’arrivée, une centaine de mètres plus loin, puis d’entamer l’exploration par la première ouverture visible sur la gauche du sas d’entrée.
Les données des drones-libellules de Sphinx commencent à affluer, dessinant lentement, mais sûrement, les contours du plan devant moi. Nous ne sommes qu’à soixante mètres sous la surface, dans une salle immense, haute d’au moins quarante mètres.
La première ouverture que nous visons mesure six mètres de large pour douze de haut. Elle s’ouvre sur un tunnel interminable, qui s’étire sur plus de 640 mètres ! Une fine rampe lumineuse rouge, discrètement incrustée à l’angle du plafond et de la cloison gauche, peine à éclairer l’obscurité du passage. La paroi de gauche, brute et taillée à même la roche, contraste nettement avec celle de droite, dissimulée derrière un enchevêtrement complexe de câbles et de tuyaux.
Derrière cette ouverture se dresse la porte blindée qui s’est relevée pour nous laisser entrer. Mais ce que nous découvrons ensuite nous coupe le souffle.
Un espace gigantesque. Plus de quatorze hectares !
Un terrain de production titanesque, silencieux et figé, où s’alignent deux chaînes de montage colossales. Sur chacune d’elles, des astronefs en construction, à différents stades d’assemblage. Des engins en devenir, figés dans le temps depuis probablement plus de mille ans.
C’est… hallucinant.
À notre droite, six rangées de cinq vaisseaux parfaitement alignés s’étendent sous nos yeux. Bien que leur âge soit indéfinissable, ils semblent presque neufs. Ces astronefs mesurent 56 mètres de long pour plus de 21 mètres de large, d’après les données de Sphinx. Chaque vaisseau repose sur trois vérins articulés, recourbés comme les serres d’un rapace prêt à saisir sa proie. Leur forme générale rappelle celle d’un fer à cheval, avec une proue ovoïde et deux dérives à l’arrière de chaque poupe. La partie ventrale, plus plate, contraste avec la courbure aérodynamique de la coque.
Je m’avance pour examiner de plus près le système de propulsion. Un propulseur magnétoplasmadynamique, couplé à deux moteurs ioniques, me semble être le moteur principal. L’anneau central et la forme des tuyères sur chaque poupe confirment mon analyse. Le revêtement de la coque, presque identique à celui du vaisseau de Tchéa, capte la lumière de manière étrange, donnant l’impression qu’il allie à la fois un âge incertain et une technologie d’une modernité dérangeante.
La profondeur de l’espace dédié aux deux chaînes de montage s’étend sur près de 640 mètres, la même distance que le tunnel. Le côté gauche de cette gigantesque salle est entièrement occupé par un enchevêtrement complexe de câbles et de tuyaux. Je suppose qu’il s’agit des installations techniques destinées à l’entretien et à la réparation des astronefs fraîchement arrivés.
Kidan, toujours observateur, nous désigne les longs rectangles horizontaux gris mat, en bas des parois. Ce sont les mêmes que ceux que nous avons aperçus dans le complexe chimique. Derrière cette structure, il est probable que se cachent des salles de contrôle et des bureaux d’études.
Nous passons maintenant près de l’ossature d’un astronef, et un frisson me parcourt. Émue et excitée, je me sens comme un paléontologue devant une nouvelle espèce de dinosaure. Cette découverte, à la fois fascinante et déroutante, m’envahit d’un mélange d’émerveillement et de curiosité. La structure qui se dresse devant nous, à la fois étrange et familière, semble incarner une époque révolue, une énigme suspendue dans le temps.
À côté de moi, Yves murmure que cette silhouette lui évoque un trilobite, tandis que Mathias parle d’une limule. Leur comparaison me semble parfaitement juste : cette forme à la fois familière et totalement étrangère m’intrigue profondément.
D’innombrables rails serpentent sous le plafond, chargés de grues suspendues portant des pièces préformées. Ces rails mènent à une large ouverture d’une trentaine de mètres, un passage que nous commençons à emprunter. Long de près de cinquante mètres, il est barré, à chaque extrémité, par des glissières métalliques qui, tant au sol qu’au plafond, pourraient aisément se transformer en sas. En franchissant le seuil, un frisson de méfiance m’envahit. Mes yeux se portent instinctivement sur les bords des énormes montants métalliques, prêts à se refermer sur nous… La sensation d’être prise au piège me saisit soudainement.
La porte imposante donne sur un espace cubique d’une hauteur vertigineuse, s’étendant sur quatre hectares. Un hangar de stockage, saturé de piles hétéroclites de matériaux divers. Des pièces détachées de vaisseaux, éparpillées comme des vestiges d’une civilisation révolue. Il me faudrait des mois, voire des années, pour explorer et comprendre l’étendue de ce matériel… Mais l’urgence de mes camarades me pousse à avancer. Ignorant le flot de curiosité qui m’envahit, je fais demi-tour, me dirigeant vers le parc de stockage. Nous longeons une enfilade de bureaux qui s’étend à perte de vue… sur plus de mille deux cents mètres !
Au bout d’un alignement impressionnant de trente astronefs, prêts à s’élancer dans l’espace, s’étend une nouvelle chaîne de montage. Deux lignes qui accueillent, chacune, un seul vaisseau d’une taille encore supérieure. La coque principale, ventrue, mesure 72 mètres. Deux modules ovales y sont rattachés. À ma droite, je compte trois rangées de cinq de ces vaisseaux massifs.
Le parc des vaisseaux du même modèle que celui de Tchéa se trouve juste derrière, attendant un destin encore incertain…
Devant ces deux géants en construction, un sas plus large nous conduit vers un autre espace de stockage… qui s’étend sur neuf hectares. Une inspection rapide. Le temps nous manque pour nous attarder davantage.
La dernière ouverture, située à moins de quarante mètres de notre vaisseau, mesure environ trente mètres de large. Elle débouche sur un hangar de plus de trois hectares. Je m’attendais à découvrir “les” chaînes de montage de notre vaisseau, mais il n’y a qu’une seule ligne, où reposent quatre astronefs, chacun à un stade différent d’équipement.
Un autre sas, tout aussi imposant, mène à un espace de stockage plus modeste, mais déjà bien organisé, où sont entreposées des matières premières et des pièces détachées. Cet espace, avec ses deux hectares et demi, respire une rationalité presque obsessionnelle. Les Anciens, probablement les concepteurs de cet univers, semblaient anticiper chaque besoin, comme s’ils avaient prévu chaque détail bien avant qu’il ne se manifeste.
De retour dans le hangar, alors que je vois Sphinx, Yves, Lewis, Tchéa et Kidan s’éloigner, j’élève la voix pour les arrêter. « Attendez ! Pas question de quitter cet endroit avant d’avoir tout exploré !
— Comme tu veux, consent Lewis. Mathias, tu restes avec elle. Nous, on continue d’explorer. On garde le contact.
— Parfait, mais Sphinx reste avec moi. Je vais avoir besoin de lui.
— Pas de souci. À tout à l’heure ! »
Ils nous tournent le dos et disparaissent dans les ombres du complexe, nous laissant seuls avec Sphinx. L’atmosphère ici est froide, sinistre, presque hostile. Mais je n’ai pas le temps de me laisser submerger par des pensées inquiétantes. Il y a bien plus urgent à faire que de gamberger !
Ce qui me frappe immédiatement, c’est l’échelle réduite de leurs robots, des petites machines de haute précision, d’une sophistication indéniable.
La construction du premier appareil est à peine amorcée. Je peux discerner l’ossature de l’épi central, un assemblage d’alliage de titane, rhodium, nickel et zirconium. Cette structure de base porte déjà les premières sections d’une coque externe, comme une peau embryonnaire en train de se former. Ce revêtement, un composite fascinant, alterne des couches métalliques d’un alliage riche en zirconium et des strates issues de résines végétales. Chaque élément semble avoir été conçu pour allier résistance aux conditions extrêmes et flexibilité pendant les phases de manœuvre. Cela pourrait presque ressembler à une membrane organique en gestation, une armure en devenir, prête à protéger un cœur encore à construire.
Le deuxième vaisseau est bien plus avancé : sa coque, presque entièrement assemblée, déploie ses courbes élégantes, telle une armure prête à embrasser les étoiles. Pourtant, le chantier semble figé au niveau des épis latéraux, là où les propulseurs attendent encore d’être finalisés. Ces modules inachevés laissent entrevoir un système de propulsion hybride fascinant, mêlant la puissance d’une technologie électromagnétique à la précision d’un moteur ionique. À cela s’ajoutent des générateurs de champs sophistiqués, dont l’agencement laisse deviner des capacités hors normes : stabilisation en vol, amplification des poussées, ou peut-être même des manœuvres défiant les lois de la gravité… Bien que dépouillé, l’ensemble semble conçu pour allier efficacité redoutable et une ingéniosité technologique à couper le souffle, comme si ce vaisseau portait en lui le rêve d’une perfection mécanique.
Mais c’est le troisième vaisseau qui capte véritablement mon attention. L’assemblage électronique est presque terminé, et un enchevêtrement de circuits complexes, comme un réseau nerveux, commence à se déployer dans les entrailles de la machine. Les câblages noirs et brillants serpentent à travers la structure métallique avec une précision presque organique, reliant des unités de traitement miniatures et des “processeurs” inconnus. Les modules de contrôle, aux formes épurées et élégantes, s’emboîtent parfaitement dans leurs compartiments dédiés. Ils forment un véritable cerveau mécanique, une architecture plus dense et sophistiquée que tout ce que j’ai pu voir jusque-là. Chaque composant, chaque puce, semble un élément indispensable dans une symphonie technologique.
Le cœur de ce vaisseau réside dans ses organes de commande, qui prennent enfin forme. Les interfaces holographiques commencent à émerger de la coque, encore dissimulées sous une fine couche de protection. Ces panneaux de contrôle sont fascinants : des surfaces tactiles dotées de capteurs biométriques, capables d’interagir directement avec les pilotes grâce à des interfaces neuronales. On devine déjà la sophistication de leur fonctionnement : une synchronisation parfaite entre l’esprit et la machine, une connexion presque organique. D’autres éléments, tels que des générateurs de champs gravitationnels ou des propulseurs de précision, attendent encore leur intégration, mais, même inachevés, ils semblent prêts à défier les limites de l’imaginaire.
Le dernier vaisseau, enfin, est en pleine phase d’assemblage de l’habitacle, une étape où chaque détail semble avoir été conçu pour accueillir un jour la vie. L’intérieur, encore en chantier, révèle des cloisons aux lignes épurées et modulaires, pensées pour allier fonctionnalité et confort. Les parois, partiellement installées, laissent entrevoir un système autonome de gestion de l’atmosphère, et des matériaux capables de s’adapter aux environnements extrêmes. Chaque module paraît calibré avec une précision chirurgicale, comme si chaque millimètre avait été optimisé pour répondre à une logique implacable. Tout ici respire une élégance minimaliste, mais aussi une utilité implacable, comme si cet espace devait devenir bien plus qu’un simple habitacle.
*
Nous nous trouvons à l’intérieur du poste de pilotage du troisième vaisseau, plongés dans l’étude d’une interface neuronale d’une complexité déroutante. Mathias et moi faisons face à un véritable casse-tête. Nous avons sollicité l’aide des lumières de Perthie et d’Anna, mais même elles peinent à percer le mystère de cette biotechnologie inconnue. Comment ces composants “vivants” ont-ils pu subsister aussi longtemps ? L’hypothèse que ces systèmes exploitent des mécanismes télépathiques ou neuronaux commence à germer dans mon esprit, mais, avant que je ne puisse l’approfondir, nous sommes brusquement interrompus.
« Urgence ! hurle Lewis, sa voix chargée de tension. Revenez au vaisseau ! »
Mathias relève immédiatement la tête, l’inquiétude traversant son visage.
« Qu’est-ce qui se passe ? » L’interface se coupe soudainement, son signal s’éteignant dans un silence inquiétant. « Oh ! Il a coupé…
— C’est Yves. Il a été attaqué, reprend Anna d’un ton grave.
— Attaqué ? » Mathias se tourne vers moi, l’incompréhension se lisant sur ses traits. « Par qui ? Par quoi ?
— Je n’sais pas… Mais il faut revenir ! Tout de suite !
— Sphinx, on rentre ! » ordonné-je, alors que la peur se mêle à mon instinct de survie.
Frustrés, mais surtout rongés d’inquiétude, nous quittons le poste de pilotage du vaisseau en construction au pas de course, nos pas résonnant dans le hangar vide… Deux cents mètres à parcourir, une distance qui semble interminable alors que nos esprits s’emballent, imaginant le pire. Nous sommes à peine arrivés devant le vaisseau de Tchéa et Kidan, que nous voyons les autres surgir à une centaine de mètres.
Tchéa mène la course, rapide comme une flèche, semblant flotter plutôt que courir sous la faible gravité. Un casque supplémentaire dans la main, elle fend l’air avec une détermination implacable, ses pas légers, mais assurés.
Derrière elle, Lewis et Kidan avancent plus lentement, soutenant Yves par les épaules. Leur progression est plus laborieuse : Yves est totalement inerte, sa tête ballottant mollement sur son épaule droite, et ses pieds traînant sans vie contre le sol.
À son passage, Tchéa me tend le casque d’Yves avec une précision mécanique, sans un mot, avant de disparaître d’un bond à l’intérieur du vaisseau.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qu’il a ? » Je scrute les visages autour de moi, cherchant des réponses, mais tout est flou dans la confusion.
« Il faut lui enlever la combinaison ! ordonne Lewis, l’urgence dans la voix, les yeux fixés sur Yves qui reste inerte.
— Stop ! Attendez ! » La voix de Perthie surgit, tranchante malgré la distance. « N’entrez pas dans le vaisseau ! Et n’enlevez surtout pas sa combinaison ! Remettez son casque et pressurisez immédiatement ! Vous devez éviter toute contagion !
— Bon sang, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » insiste Mathias. Son inquiétude est palpable, mais la pression de la situation l’emporte sur une quelconque explication.
« Je vous ai dit de remettre le casque ! » La voix de Perthie, toujours autoritaire, se fait insistante dans nos écouteurs.
« Éria ! Le casque ! » Lewis m’adresse un cri presque désespéré, une tension perceptible dans chaque syllabe.
« Oh, ça va ! » Je lève la main comme pour calmer les esprits, avant de me précipiter pour replacer le casque sur Yves. Mon geste est brusque, mais nécessaire. Le temps est compté.
« Bon sang, Lewis, tu vas nous dire c’qui s’est passé ? » persiste Mathias, la tension palpable dans sa voix.
Lewis, le regard sombre, reprend, haletant comme s’il revivait chaque instant. « Tchéa avait découvert un accès aux salles de contrôle. Un vrai dédale de couloirs interminables, de pièces sombres, de passages étroits… un labyrinthe. »
Pendant qu’il parle, mes mains ajustent la visière d’Yves. Enfin, le témoin de pressurisation s’allume, une lueur rassurante dans tout ce chaos.
« On avançait prudemment, ajoute Lewis, en silence, à l’affût du moindre bruit. Et là, en plein milieu d’un couloir, on est tombé sur… une flaque.
— Une flaque ? répété-je, perplexe.
— Ouais, mais pas n’importe quelle flaque, poursuit-il. Un liquide épais, visqueux, parsemé de grumeaux blanchâtres… Comme si quelque chose avait fondu ou dégorgé là. Et y’avait des traînées au sol, des marques, comme si quelque chose de vivant avait rampé en laissant cette substance derrière lui. Yves a voulu suivre les traces, il a pris un passage latéral, sans réfléchir, et j’ai su direct que c’était louche. J’ai voulu le retenir, au moins pour qu’il abaisse sa visière. Mais avant que je puisse dire quoi que ce soit, ça lui a sauté dessus !
— Ça ? C’était quoi, ça ? » Mathias demande d’une voix tendue.
Lewis hésite une fraction de seconde, cherchant ses mots. « Une saloperie. Une espèce de… méduse. Blanche. Gluante. Translucide. Avec des filaments luminescents. Elle lui a bondi sur le visage, d’un coup, comme un piège. Elle s’est accrochée au casque, recouvrant entièrement la visière. Les filaments se sont enroulés autour, comme des tentacules vivants. »
Je frissonne en imaginant la scène, mais Lewis continue, implacable.
« J’ai essayé de l’arracher, mais c’était pas possible ! C’était mou, glissant, sans prise. Yves a vacillé… et avant que je comprenne ce qui se passe, il s’est effondré. J’ai juste eu le temps de le rattraper avant qu’il ne touche le sol. »
Sa voix se brise légèrement, mais il poursuit. « J’ai réussi à retirer son casque. Mais cette… saleté, elle s’est glissée dans son scaphandre. Elle a filé comme un serpent. Et elle y est toujours. »
Un silence pesant suit son récit, l’angoisse se resserrant autour de nous comme un étau.
« Je vois que ça change de forme, annonce Perthie, d’une voix calme, mais concentrée. Ça me fait penser à un organisme proche de celui qu’on a rencontré dans l’usine chimique… un agrégat d’acaryotes. Et je crois qu’on est immunisés. D’ailleurs, les signes vitaux d’Yves sont normaux, comme s’il dormait. Vous pouvez le ramener.
— Comme tu veux ! » répond Lewis, sans cacher une pointe de soulagement.
Avec Mathias, ils soulèvent Yves avec précaution, comme s’ils manipulaient un objet fragile et imprévisible. Ils l’allongent sur le côté, sur le plancher de la soute, son casque légèrement surélevé par un coussin de fortune improvisé avec une combinaison roulée. Nous nous accroupissons autour de lui, scrutant le moindre signe anormal, tandis que l’écoutille se referme derrière nous dans un claquement métallique.
Un léger tremblement secoue le vaisseau lorsque la pesanteur artificielle se rétablit… Et là, un bruit étrange brise le silence : un gargouillis, humide et sinistre, venant de la combinaison d’Yves.
« Vous avez entendu ça ? » Je déglutis, le regard rivé sur son scaphandre.
« Oui. Et franchement, j’aime pas ça », grimace Mathias, tendu comme un ressort.
Le vaisseau décolle, ses moteurs vrombissant doucement.
« C’était quoi, ce bruit ? Perthie ? demande Lewis, en essayant de garder son calme. Comment va Yves ? Tu nous reçois toujours ?
— Oui, oui. Je suis là. Aucun changement. » Sa voix, bien que lointaine, est rassurante. « La respiration, le pouls, la tension, la température, l’électro, l’encéphalo… tout est parfaitement normal. »
Kidan, depuis le poste de pilotage, intervient : « L’appareil reprend le même trajet qu’à l’aller. Nous entrons dans le tunnel. »
Je jette un dernier regard à Yves, son visage pâle derrière la visière, avant de murmurer : « Peut-être qu’il est hors de danger… » Puis, après une courte réflexion, j’ajoute : « Quoi que ce soit, je crois que ça n’a pas supporté la pesanteur. »
Le vaisseau plonge dans le tunnel, son ombre serpentant à travers la structure gigantesque. Cette fois, pas d’éclairs, pas de perturbations. Lorsque nous émergeons enfin, l’espace s’ouvre devant nous, un infini constellé de myriades d’étoiles scintillantes.
Un instant, tout semble calme. Trop calme.
Quelques minutes plus tard, Yves ouvre les yeux, l’air hagard. Pendant un instant, son regard erre dans la pièce, ne reconnaissant ni les parois métalliques du vaisseau ni nos visages penchés au-dessus de lui. Puis, d’un coup, la réalité le rattrape.
« Qu’est-ce que je fais là ? » Sa voix est rauque, pleine de confusion. Il tente aussitôt de se redresser, mais Lewis pose une main ferme sur son épaule.
« Ne bouge pas. Reste allongé. »
Yves fronce les sourcils, essayant de comprendre, puis grimace. « Je suis trempé… Qu’est-ce que j’ai ? » Il tâte son scaphandre avec une moue de dégoût. « Je suis complètement souillé. Il faut que je dépressurise. Laissez-moi enlever ça.
— Hors de question, intervient Mathias d’un ton catégorique.
— Yves ! Écoute bien, ajoute Lewis en croisant son regard insistant. On ne sait pas encore… ce qu’il y a sur toi… ou dans toi… Alors, tu gardes la combinaison… Compris ? »
Penaud, Yves se laisse retomber sur le coussin improvisé, soupirant lourdement. « Bon… Génial… Ça ne pouvait pas tomber plus mal. »
Le vaisseau poursuit sa route, son ronronnement régulier accompagnant le silence pesant. Chaque minute semble s’étirer, mais après 39 longues minutes, les demi-sphères du campement apparaissent à l’horizon.
Lorsque nous atterrissons, Anna et Perthie nous attendent déjà, l’air grave. Orthos se tient à leurs côtés, portant une civière d’un blanc immaculé. Yves, résigné, évite nos regards lorsqu’il est transféré sur la civière.
« Direct au labo de biologie, en isolement », ordonne Perthie à Orthos qui, sans attendre, se met en marche, emportant Yves sur sa civière. Nous lui emboîtons le pas.
« On débriefe immédiatement, reprend Perthie, son ton aussi tranchant que son regard. Dites-moi tout ce que vous avez vu. Pas de détails laissés au hasard. »
