Chapitre 4-45

Thomas

Mel et Adam au chevet d’Ève et d’Éoïah, Jade et moi, nous en profitons pour prendre l’air… un air marin humide et frais. La mer, sous la brume marine persistante, fait doucement chanter les galets…

J’hésite à descendre vers le rivage, lorsque Jade me fait remarquer le plafond de la galerie. Un plafond noirci par la suie.

« Les Nayasides viennent ici la nuit ?

— Ou alors en plein jour… avec une torche qu’ils allument avant d’entrer, rétorque Jade.

— Juste ! » Je lève un index. « Alors le courant d’air ? L’entrée d’un souterrain ? » Nous rentrons questionner Rwal. Ève et Éoïah sont toujours inanimées. Rwal est assis en tailleur, la tête dans les mains, en proie au doute : « Je leur montre ?… Ou pas ?

Alors, Rwal ? Oui ? ou non ? Tu nous montres ? ou pas ?

Au point où j’en suis… Je vais vous montrer… Mais qu’est-ce qui leur arrive ? » Il désigne Ève et Éoïah.

« Leurs esprits se sont détachés pour rejoindre le vaisseau des Vesphéris », répond Mel. Ce qui laisse Rwal perplexe.

« Et ? Et après ?

Elles vont revenir. » assure Adam. Il ne pensait pas si bien dire, ou penser, les voilà qui reviennent à elles.

« C’est fait… annonce Ève, une moue dubitative au visage.

— Tu… n’as pas l’air satisfaite, s’étonne Mel.

— J’aurais pu… j’aurais dû… mieux faire, se reprend-elle en se redressant.

C’est fait, c’est le principal, assure Éoïah qui hausse les épaules.

— On aurait dû intervenir plus tôt, souligne Ève. Nous sommes tombées sur deux vaisseaux identiques… et celui qui nous intéressait était dirigé… par deux Emnos.

— Deux Emnos ! s’exclame Jade. Vous les avez rencontrés ?

— Oui ! Ils s’entretenaient avec leur PC.

— Alors ? s’impatiente Jade.

— Alors on a dû attendre… et improviser. Et j’ai été surprise par leur réaction.

— Comment ça ?

— On a intérêt à se méfier d’eux… Et quelque chose d’important à noter : on n’peut pas lire leurs pensées à travers leur combinaison.

— Ils étaient comment ? interroge Jade.

— Comme ceux de Torakis, réplique Ève. Dans les… deux mètres vingt, avec une sacrée gueule de brute. Quoique les pensées que j’ai interceptées n’étaient pas spécialement agressives… J’ai juste eu l’impression qu’ils faisaient leur boulot.

Et nous… on a fait le nôtre, réplique Éoïah.

— Rwal, tu voulais nous montrer quelque chose ? » Je pose la question en espérant qu’il soit toujours décidé.

« Oui… Hier, vous souhaitiez voir nos instruments de musique.

— Oui, c’était moi ! s’exclame Jade.

Je vous ai dit que Dieu… enfin Cherfa, les avait confisqués et que la musique était interdite…

— Oui.

En fait… nous en avons conservé quelques-uns.

— Aaahh ! s’écrie Éoïah.

Ils sont cachés… dans une crypte… Une crypte dont voici un accès ! » Il indique le fond apparent de la galerie. « Mais nous n’avons pas de flambeau.

— Jade ? interroge Mel.

— Ça peut s’faire… »

À la suite de Jade, nous nous glissons dans un étroit passage éclairé de brèves lueurs bleutées… Guidés et encouragés par Rwal, nous nous faufilons à la queue leu leu dans un véritable labyrinthe. Nous devons nous courber, parfois nous mettre à quatre pattes, pour avancer jusqu’à tomber sur une galerie voûtée un peu plus large. Une galerie qui s’enfonce en pente douce… avec un escalier descendant, aux marches usées et glissantes.

Nous aboutissons dans un espace obscur où nos pas résonnent en écho. Rwal se dirige à tâtons vers la droite… Il nous indique une vasque de pierre dans le mur, et demande à Jade d’embraser la pâte qu’elle contient…

Sous la lueur tremblotante… l’espace se dévoile : une salle voûtée soutenue par huit piliers. Rwal fait demi-tour pour nous indiquer une deuxième vasque disposée de l’autre côté de l’escalier. Jade enflamme la pâte…

« Cette odeur d’encens, intervient Ève, ce parfum, c’est ce que j’ai senti dans la maison des sculpteurs. »

Rwal nous prie de le suivre… et commence à faire le tour de la salle… Une pièce octogonale avec quatre accès disposés à angles droits. Des accès identiques à celui que nous venons d’emprunter.

Entre les accès, les murs portent de grands tableaux peints qui représentent des personnages nayasides de profil, entourés de décors d’arabesques, de motifs géométriques, et de suite de symboles…

Jade enflamme les huit vasques… Rwal rejoint ensuite le centre de la pièce… Un bassin de pierre, rond, d’un bon mètre de diamètre, contient cette même pâte ambre que Jade embrase…

« Voilà notre trésor ! La crypte !

Les souterrains ? la crypte ? questionne Adam. C’est pas vous qui les avez créés ?

Non, non, non… Ils étaient là bien avant nous ! Nous les avons découverts par hasard. Mais les vasques et les tableaux… c’est nous !

J’avais cru comprendre qu’elle cachait des instruments de musique, lâche Éoïah, l’air perplexe.

Moi aussi, ajoute Jade.

Attendez ! » déclare Rwal les bras levés. Il réfléchit, hésite, regarde à gauche, à droite, devant lui, et se retourne pour avancer finalement, les mains levées, vers l’un des tableaux… Il s’arrête devant la fresque murale.

« C’est une inscription ? lui demande Ève.

Oui. “Les harmonies sont les reflets de l’âme”. » Il se saisit de son petit appareil musical, le modifie prestement, et le pose au milieu du tableau en le retenant d’une main… Son autre main levée, il nous observe, avant de gratter l’appareil qui, cette fois, émet un étonnant son discordant. Hochant la tête d’un air entendu, il retire son objet… Le tableau se fend en deux par le milieu ! Un sillon est apparu sur toute la longueur. Un diptyque !

Des deux mains, il pousse d’un coup sec le vantail de gauche qui rebondit et se décale… Il répète le même geste brusque sur l’autre vantail, puis, en les tirant comme deux portes battantes, les fait entièrement pivoter…

Ébahis, nous découvrons une pièce garnie d’étagères encombrées de centaines d’instruments de percussion ! Des plus imposants, placés directement sur le plancher bois, aux plus petits disposés sur les rayonnages supérieurs.

« Wouah ! s’exclame Mel qui s’avance, les yeux exorbités. Je peux ? » demande-t-il devant une paire de tambours solidaires, deux cylindres de bois de tailles différentes munis chacun d’une membrane translucide. Devant l’accord tacite de Rwal, qui, l’air entendu, hoche la tête, Mel caresse l’instrument avant de s’en emparer. Il s’assoit par terre, le place entre les genoux et entame quelques accords… Les sonorités sont aiguës et pures.

« Ils connaissent le bomto ! s’étonne Mel. Génial ! Ça f’sait longtemps !

Bien ! dit Rwal qui hoche la tête tandis que Mel repose l’instrument. Tu sais jouer !… Voilà une petite partie du trésor. Certains de ces instruments sont très anciens… et possèdent des sonorités… très particulières.

Derrière les autres diptyques ? » avance Adam.

En continuant de hocher la tête, un signe de contentement chez le Nayaside, Rwal retraverse la salle… Il ouvre de la même manière deux autres vantaux… et nous expose une nouvelle pièce contenant une quantité incroyable… d’instruments à vent ! Toutes sortes de flûtes, de clarinettes, de bassons, de hautbois et tant d’autres inconnus… Je suis estomaqué !

Jade et moi échangeons un clin d’œil. Nous empruntons chacun une petite flûte… et jouons un petit air… Le résultat n’est pas à la hauteur de mes espérances. Notre apprentissage musical est déjà bien loin…

« Et les deux autres diptyques ? questionne Éoïah.

Également. » Les deux dernières pièces renferment… de superbes instruments à cordes…

« Vous les fabriquez, demande Adam qui parcourt les rayonnages, mais savez-vous en jouer ? » Adam prend une espèce de guitare. Rwal attrape le premier instrument à sa portée, une espèce d’alto qu’il positionne verticalement… Tout en choisissant un archet, il le coince entre ses genoux… puis commence à jouer… nous laissant scotchés devant son incroyable agilité !

Adam, les yeux écarquillés d’étonnement, repose discrètement son instrument…

La mélodie, orientale, nostalgique, est éblouissante. Elle passe d’un timbre pénétrant, éclatant à l’aigu, à un timbre rond et chaud dans les graves. Éoïah l’accompagne par des vocalises…

« Superbe !… Brillantissime !… Quel dommage que ces instruments soient muets ! Vous n’vous en servez plus ? questionne Ève.

Nous n’avons pas le droit, grimace Rwal. Cherfa nous l’interdit… Ce qui ne nous empêche pas de nous réunir ici même assez fréquemment… en secret, bien sûr ! Non seulement pour jouer, mais surtout pour les entretenir. Les instruments sont comme les êtres vivants, ils ont besoin de soins, de caresses, d’être nourris, stimulés…

Carwal n’est pas loin ? demande Ève.

Non.

Si je vous propose une soirée musique et chants… Ça vous dirait ?

Avec grand plaisir ! réplique-t-il, les yeux brillants. Éteignons les lueurs, refermons les diptyques, et allons au village chercher des volontaires. » Il repose son instrument.

Il referme les vantaux des deux salles aux instruments à cordes, ceux des instruments à vent, et se dirige vers le local aux instruments à percussion. Il dégage une large cymbale noircie qu’il glisse sur le bassin central. Apparemment, l’éteignoir habituel… Il la retire, la rapporte à son emplacement d’origine, et prend un nouvel accessoire plus petit…

« C’est… pour quoi faire ? lui demande Jade.

Pour éteindre les vasques ! répond Rwal.

Laisse, réplique Jade, les deux mains levées. Je m’en occupe. »

Les quatre diptyques refermés, Jade éteint à distance les vasques par de simples hochements de tête… Devant Rwal toujours aussi perplexe, même s’il ne semble plus s’étonner, du moins ne plus s’émouvoir, outre mesure.

Nous prenons l’escalier qui fait face à celui de notre arrivée… Après avoir franchi, dans l’obscurité relative, trois nouvelles volées de marches et une longue galerie ascendante, nous arrivons devant une porte de bois que Rwal entrouvre à l’aide de son petit appareil à tout faire… La face extérieure de cette porte, gravée et peinte, imite la roche à la perfection. Je suis surpris de me retrouver devant Carwal, à mi-hauteur de falaise. La brume, tenace, drape toujours l’extrémité de la jetée. Nous descendons retrouver le village…

*

En début de soirée, dans le clair-obscur de la nuit tombante, nous quittons le village pour la crypte en compagnie d’une petite troupe silencieuse de quatorze Nayasides. C’est en procession aux flambeaux que nous descendons jusqu’à la salle souterraine…

Dans la bonne humeur et le partage, nous commençons notre soirée par un concert improvisé… Alors que la crypte résonne sous les musiques nayasides et les chants ligures, nous sommes interrompus par l’arrivée soudaine d’un jeune Nayaside hors d’haleine…