Chapitre 3-12

Mathias

Notre quinzième jour sur Éthaï, celui où Lepte nous ouvre les portes de son domicile. Avec elle et Septier pour guides, nous entamons une visite de Tabar Eptis, leur quartier.

Le faubourg s’apparente à un lotissement sans rues à proprement parler : plutôt un enchevêtrement d’allées sinueuses, bordées de haies fleuries si denses que les habitations se devinent à peine derrière ce rideau végétal. Nous croisons deux bouches d’ascenseur du réseau souterrain, avant que nos hôtes ne s’arrêtent près d’une trouée dans la végétation.

Nous voici arrivés. Pour entrer, je dois baisser la tête et courber le dos afin de traverser l’épaisse haie. De l’autre côté, un jardin minutieusement entretenu se dévoile, un équilibre subtil entre l’élégance d’un jardin anglais et l’épure d’un jardin zen. En son cœur, la maison se fond dans l’écrin de verdure : un simple pavé de verre fumé, opaque, posé sur un sol immaculé, abrité par une varangue dont le large avant-toit est recouvert d’une toiture végétalisée.

Sur un gazon impeccable, des pas japonais serpentent jusqu’à la terrasse où attendent des fauteuils en corde, gris, parfaitement alignés, prêts à accueillir les visiteurs.

Perthie s’accroupit pour effleurer l’herbe du bout des doigts.

« Wôw ! Un gazon parfait ! »

Lepte hoche la tête, amusée.

« Nous utilisons une tondeuse laser, comme vous d’ailleurs.

 Elle sort chaque nuit, ajoute Septier. En ville, la nature est en liberté surveillée.

 Cool ! s’exclame Éria qui se laisse tomber dans un fauteuil en corde et s’y étire avec nonchalance. Sympa ici. »

À l’approche de Lepte, une large baie vitrée glisse en silence, dévoilant une pièce à vivre à la fois sobre et élégante, baignée de clarté. Un plafond blanc immaculé surplombe des cloisons et un plancher jouant sur deux nuances d’ivoire, créant une atmosphère apaisante. Le mobilier est minimaliste : deux banquettes beiges disposées en arc de cercle et un meuble brun aux étagères aériennes.

Attiré par le contraste entre ce cadre épuré et les objets qui l’habitent, je m’approche. Les étagères regorgent de trésors aux allures d’antiquités : sculptures et statuettes en bois et en métal, boîtes ouvragées aux formes insolites, incrustées de dorures et serties de marqueterie. Des plaques métalliques gravées de symboles énigmatiques côtoient d’imposants grimoires à la couverture patinée par le temps.

« Quelques souvenirs personnels, des cadeaux », précise Lepte d’un ton serein.

Je ne vois pas de cuisine traditionnelle, juste une machine à repas discrètement installée dans un coin. Le dégagement sur la gauche s’ouvre sur une chambre avec une grande baie vitrée qui s’étend jusqu’à la terrasse, laquelle se prolonge sur le fond du jardin. Le lit, un sommier transparent, flotte dans l’air comme suspendu en apesanteur, une illusion qui renforce la sensation de légèreté.

Un changement subtil de sol me fait passer d’un revêtement doux à une résine vitrifiée noire, brillante, presque réfléchissante. Je m’avance et découvre une salle de bains épurée, dotée d’un bain de vapeur et d’un spa à la conception futuriste. Une porte donne sur un sas qui mène aux toilettes d’un côté, et à la pièce à vivre de l’autre.

Je viens de faire le tour de ce logement éthaïre, un intérieur d’une sobriété étrange, mais d’une élégance saisissante, qui n’est pas sans rappeler certains aspects de notre propre quotidien, comme un miroir inversé, mais aussi familier que déroutant.

« Nous sommes physiquement très proches et nos besoins sont identiques. Alors nous avons, tout comme vous, privilégié naturellement le côté pratique. Décevant ? » Lepte semble observer une légère hésitation avant d’ajouter : « Un confort simple, mais sans fioritures. »

Je souris, amusé par l’intonation de sa voix. « Non ! Rassurant ! » Je réponds spontanément, et le ton de ma voix trahit une sincérité tranquille.

« Alors, Matt ? T’as fait ton curieux ? » me lance Éria, avec son sourire habituel, espiègle et moqueur. Je la rejoins sur la terrasse, m’assoyant contre elle, appréciant la fraîcheur du soir qui commence à envelopper le jardin. Les enfants, quant à eux, sont accroupis près de la haie, en pleine exploration des plantes que Perthie leur présente avec l’enthousiasme d’une naturaliste passionnée.

« Vous êtes bien ici », remarque Lewis, qui observe le site avec une moue de satisfaction.

« Tranquille. La douceur de vivre. » Éria glisse ces mots avec un ton presque rêveur, les yeux perdus dans la lumière déclinante du jour. « On y prendrait goût », ajoute-t-elle en soupirant légèrement, comme si ce lieu offrait une invitation à une forme de sérénité qu’on oublie parfois de chercher.

« J’aime beaucoup. » Mon ton est posé, mais il y a une note de contentement qui s’y glisse, comme une découverte agréable.

« Moi aussi. » Yves, toujours plus mesuré dans ses réactions, acquiesce. « L’atmosphère, le calme… On est loin de l’agitation d’Anou Naki ! »

Lepte, observant nos échanges, intervient avec un sourire tranquille : « La soirée était exceptionnelle. Mais à Nakou Éti, nous avons aussi des animations, des festivités… » Elle marque une pause, avant de poursuivre. « Non, Lewis, je n’ai pas toujours habité ici. Nous n’avons pas de pression démographique, nous pouvons donc choisir selon les disponibilités. » La manière dont elle formule ses mots laisse entendre une forme de liberté difficile à concevoir dans nos sociétés plus denses et complexes.

Anna, de son côté, a l’air curieuse.

« Et les maisons ? demande Anna. Sont-elles toutes identiques ?

 Elles sont bâties sur un même modèle, répond Septier qui se lève. À chacun de personnaliser le décor. » Il sourit, comme pour ajouter une note plus personnelle à la fin de sa réponse. « Je vous laisse, on me demande à Gor Saxès. »

Il se dirige vers la sortie du jardin avec une fluidité tranquille, comme si ce monde ne connaissait ni précipitation ni stress.

*

Nous passons la journée avec Lepte, qui décide de nous emmener faire un détour par les Saxies Gemiès avant de nous reconduire au Centre. L’endroit, baigné d’une lumière douce, offre un contraste saisissant entre les massifs rocheux aux teintes chaudes et la végétation qui semble vibrer sous le vent léger.

Attirées par l’énergie des enfants, des créatures émergent timidement des fourrés. Elles hésitent, nous observent, puis s’aventurent à découvert, mues par une curiosité instinctive. Certaines rappellent des rongeurs, d’autres des lémuriens au regard vif ou encore de petits canidés au pelage soyeux. Les enfants retiennent leur souffle, fascinés, puis tendent lentement les mains, espérant un contact furtif.

« Ils sont adorables… » murmure Jade, émerveillée.

Mel, déjà absorbé par l’idée de les revoir, lance d’un ton décidé : « On revient demain ! »

Perthie sourit. Éria, amusée par l’enthousiasme des enfants, arque un sourcil.

Demain. Leur dernier jour avant le départ pour Kylèn…