Je me réveille, blotti contre Perthie, le souffle calme, bercé par le rythme régulier des bips des appareils médicaux. Les premiers instants sont flous, comme dans un rêve, mais le regard vif de notre précieuse blessée me ramène à la réalité. Elle est éveillée, m’observe en silence, ses grands yeux d’un éclat insondable.
D’un léger signe de tête, je lui indique que tout va bien, puis je me lève avec précaution, enfile un peignoir d’un geste mesuré et m’avance vers elle à pas lents. Chaque mouvement est calculé, une tentative d’apaiser sa méfiance, de dissiper toute crainte.
« Bonjour… Mademoiselle, dis-je, d’une voix douce, la plus avenante possible. Je m’appelle… Yves. »
Pour accompagner mes mots, j’esquisse un sourire rassurant, joignant les mains contre ma poitrine comme pour souligner mon prénom.
Elle me fixe un instant, puis sa voix s’élève, grave et chaude, une mélodie inattendue, presque vibrante : « Tchéa. » Une pause. « Em’ Tah. »
Son timbre me frappe droit au cœur. Je répète doucement : « Bonjour… Tché. »
Elle hésite, plisse légèrement les yeux, et articule lentement, comme pour goûter chaque syllabe : « Tché, a ! »
Je reprends, corrigeant délicatement, mais avec admiration : « Tché… a. Bonjour, Tchéa. »
Son visage s’éclaire d’une lueur, mélange de curiosité et de défi : « Bon… jourr… Ïïveu. Em’ Tah ! »
Ces mots me touchent comme une vague. L’émotion me submerge, les larmes montent, incontrôlables. C’est à la fois si simple et si miraculeux. Nous venons, à peine éveillés, d’échanger nos premiers mots !
Perthie, restée immobile jusque-là, assise sur le lit voisin, n’en croit pas ses yeux. Elle se redresse d’un bond, écarquillant un regard stupéfait, et vient me rejoindre.
« Bonjour, Tchéa ! Perthie ! Per… Thie », répète-t-elle, les mains croisées sur sa poitrine. Perthie esquisse un sourire, presque attendrie.
« Bon… jourr, Perr… Tïï. Em’ Tah ! »
Sa voix grave et teintée d’hésitation résonne encore, presque hypnotique. Perthie, à la fois fascinée et pragmatique, reprend d’un ton posé : « Sarah, je te présente notre invitée, Tchéa. Tu réveilles les autres et tu les préviens. Nous les attendons pour les présentations. »
La voix de Sarah répond aussitôt, dans un calme parfait : « Bonjour Perthie, bonjour Yves, bonjour Tchéa. »
Tchéa, intriguée, incline vivement la tête de gauche à droite, ses yeux scrutant chaque recoin de la pièce. Elle cherche désespérément l’origine de cette voix invisible. Son expression oscille entre méfiance et curiosité fébrile.
Pour tenter de l’aider, je désigne d’abord la machine près d’elle, puis pointe le plafond, maladroitement. Mais je réalise que mon geste ne fait que l’embrouiller davantage.
Perthie enfile un peignoir à la hâte, juste au moment où Anna et Lewis font irruption dans la pièce, les traits tirés et les yeux encore gonflés de sommeil. Leur arrivée est presque comique, tant leur démarche vacillante trahit un réveil précipité. Ils sont suivis par Éria et Mathias. Je remarque leurs visages écarlates, leurs cheveux défaits, leurs yeux rougis et légèrement brillants. Inutile d’être devin pour comprendre que nous venons, très probablement, de les déranger en pleins ébats.
« Bonjour, vous autres. Je vous présente… Tchéa », annonce Perthie, sa voix douce, mais ferme, articulant chaque mot avec soin. Elle tend les bras, désignant tour à tour chacun de nous. « Tchéa… voici Anna… Lewis… Éria… Mathias. »
Tous les quatre, presque mécaniquement, hochent la tête en entendant leur prénom, un mélange de curiosité et de respect dans leur posture.
Tchéa, toujours allongée, mais visiblement plus alerte, les observe un à un, ses yeux d’un éclat attentif s’arrêtant brièvement sur chaque visage.
« Bon… jourr, Maa… Tïï… Ass ! Bon… jourr, Éé… Rïï… Aah ! Bon… jourr, Léé… Hou… Ïss ! Bon… jourr, Aah… Naah ! Em’ Tah, Tiath. »
Son effort est palpable, et son timbre, malgré les hésitations, a cette chaleur instinctive qui capte l’attention.
Anna sourit, visiblement attendrie : « Tu as bien meilleure mine aujourd’hui ! » Elle se tourne vers Éria, une lueur malicieuse dans les yeux : « Éria, j’ai comme l’impression que la communication va être beaucoup plus simple que prévu. Tu sais c’qui t’reste à faire les prochains jours ? »
Éria, toujours prête à relever un défi, hoche la tête avec enthousiasme : « Bien sûr ! D’ailleurs, j’suis déjà prête », répond-elle, son regard pétillant d’excitation.
Mais Perthie, fidèle à son rôle de soignante, lève une main pour calmer les ardeurs : « Oh là ! Doucement ! réplique-t-elle, son ton laissant peu de place à la discussion. Il faut qu’elle se repose. Les présentations, c’est bien assez pour aujourd’hui. On doit la mettre en confiance… Et ne surtout pas la brusquer ! »
Anna lève les mains en signe de reddition. « O.K., comme tu voudras », concède-t-elle avec un sourire.
Perthie inspire profondément, avant de balayer la pièce du regard. « Vous allez me laisser seule avec elle cinq minutes ! » ordonne-t-elle, son ton ne souffrant aucune contestation. Elle pointe la porte d’un geste sans appel.
Un silence légèrement surpris s’installe, et elle me fixe : « Oui ! Toi aussi, Chéri ! » ajoute-t-elle, implacable.
