Chapitre 01

Sualdan — Neïmah

Enfin ! Tous les voyants sont au vert, chaque pièce du puzzle est en place. Le moment est historique. Cette fois, nous y sommes : l’heure du châtiment a sonné.

Il n’a pas fallu grand-chose pour réveiller les anciennes querelles. Un soupçon de manipulation. Un brin de mauvaise foi. Une dose de perfidie. Une once de rumeurs, une pincée de médisance… le tout assaisonné d’essence d’olonigal…

L’olonigal est une plante d’Ob’ Dan, psychotrope, addictive, aux effets analgésiques et euphorisants.

Et voilà le résultat : Galaden, Nourhad, Libarad, trois continents autrefois unis, désormais profondément divisés. Un même peuple éclaté en trois clans rivaux : les Galads, les Nourhs et les Libars. Chacun enfermé dans sa fierté, son arrogance, son mépris. Une unité brisée à cause de l’arrivée des Éthaïres et de leur maudit virus.

Ces fouineurs de cervelle ! Ces arrogants qui se targuaient de nous offrir un avenir radieux, une explosion de connaissances… Mais qu’ont-ils fait au juste ? Nous avons perdu bien plus qu’ils ne nous ont donné : notre liberté de penser, notre liberté de mouvement, notre identité. Et pire encore, plusieurs des nôtres ont disparu. Des bruits courent. Des rumeurs horribles : on murmure qu’ils ont servi de cobayes pour d’atroces expérimentations.

Une Communauté de peuples anciens qui aurait besoin de sang neuf ? Qu’ils ne comptent plus sur nous ! Qu’ils aillent chercher ailleurs leur précieuse vitalité. Ils vont payer, tous autant qu’ils sont. Pour leur arrogance, pour leurs crimes, pour nous avoir traités comme du bétail.

Et ces puissants télépathes… incapables de deviner nos pensées profondes ? Incapables de prévoir ce qui se tramait sous leurs yeux ? À moins que… À moins que rien ne se passe comme prévu.

Mes compagnons, mes frères d’armes, mes camarades de résistance… Ils sont tous partis. Le laboratoire est vide, le silence oppressant. Ils comptent sur moi, dernier des derniers, pour presser un simple bouton. Une tâche banale, insignifiante… en apparence ! Je sais ce que ce geste va déclencher, car je suis celui qui a tout planifié. Chaque étape, chaque mouvement, chaque mort…

Une simple commande, et tout s’enchaînera. Un satellite de défense libar, armé d’une tête thermonucléaire, sera détourné de son orbite pour s’écraser sur le complexe Deagen, au cœur de Galaden. Dans le même instant, un missile balistique stratégique nourh décollera de la base de Maolin pour exploser dans la stratosphère, brouillant toutes les télécommunications libars. Un missile nucléaire tactique galad ripostera aussitôt en ciblant… Maolin. Trois clans. Trois représailles. La boucle sera bouclée.

Un cercle infernal. Inimaginable. Et pourtant, nous misons tout sur une seule chose : l’aveuglement des Galads, des Nourhs et des Libars. Leurs rivalités les consumeront. La vengeance les guidera, et non la raison. À moins qu’ils ne s’arrêtent… Qu’ils réfléchissent. Qu’ils refusent l’escalade… Mais je sais que c’est peu probable.

Alors, qu’est-ce que je déclenche vraiment ? Une guerre totale ? Une extinction ? Une renaissance ?

Un holocauste… pour nous libérer enfin. Pour détruire ces “aînés”, briser nos chaînes. N’est-ce pas légitime ? N’est-ce pas le prix de la liberté ?

Nous, les enfants d’Ob’ Dan, reviendrons triomphants. Nous bâtirons une nouvelle société, débarrassée de leurs querelles absurdes. Une civilisation unifiée. Une seule planète. Un seul peuple.

C’était si clair, si évident, dans ma tête. Jusqu’à ce que ma main s’arrête.

Appuyer sur ce bouton… n’est pas aussi simple que je l’avais imaginé.

Sualdan sort un petit flacon d’une de ses poches. Un spray nasal. Il le porte à ses narines, appuie, puis incline la tête en arrière. Ses yeux se ferment lentement, sa bouche s’entrouvre, comme pour aspirer la brume qui envahit son esprit. Un frisson le parcourt, une vague glacée qui lui serre la gorge, mais il se reprend presque aussitôt, forçant ses muscles à se détendre, à retrouver leur contrôle.

Olonigal… Et ils veulent t’interdire ! Finies les promesses suspectes, les expériences douteuses. Finis les sacrifices des nôtres, transformés en cobayes ! Fini le joug d’Ir’ Dan ! Ob’ Dan, ton règne commence !

Je presse le bouton noir des deux mains, avec une force presque désespérée. Je me relève, m’étire lentement, et prends une profonde inspiration, remplissant mes poumons d’une satisfaction indicible, mais teintée d’une étrange appréhension.

Et si… ? Et si rien ne s’était passé ?

L’idée me glace un instant. Mais peu importe. Ma mission est accomplie. Je devais juste appuyer sur ce satané bouton noir, celui qui me narguait sans pitié, comme s’il savait quelque chose que j’ignore, quelque chose d’impitoyable.

De toute manière, je vais très vite en avoir le cœur net. Plus rien n’a de sens, à part cette dernière étape. Je n’ai plus qu’à me changer.

Bipède, la créature avance avec une lenteur déroutante, les bras ballants et le buste penché en avant. Ses pieds, longs et larges, au gros orteil opposable, frôlent à peine le sol. Chaque pas est mesuré, fluide. Son corps semble presque flotter, comme suspendu entre deux mondes, dans ce laboratoire où la gravité semble n’être qu’une suggestion.

J’enfile d’abord le sous-vêtement équipé du collecteur d’urine, puis la combinaison pressurisée, avant de revêtir la protection externe. Je chausse les gants de pied, ajuste le casque souple et sa large visière transparente. En prenant les gants supplémentaires et le couvre-casque, je pénètre dans le sas de sortie. Le temps de la décontamination, je fixe le couvre-casque, abaisse la visière, ajuste les gants avec soin, puis active le magnétisme des gants de pied. Enfin, la porte blindée, aux doubles renforts croisés, s’ouvre dans un bruit sourd.

nSimA 6” est inscrit en relief sur la porte blindée. Elle donne sur un vaste espace circulaire aux parois de roche taillée, éclairé par une corniche lumineuse blanche. Un petit vaisseau à la coque chromée repose sur un plancher de poutrelles métalliques. L’astronef présente un épi central terminé par un éperon, flanqué de deux parties latérales effilées. La trappe du flanc bâbord s’ouvre, dévoilant six marches.

La créature les gravit d’un pas léger, presque flottant, et monte à bord du vaisseau. L’intérieur est baigné dans la lueur diffuse d’une rampe lumineuse rouge-orangé courant le long d’un plafond arrondi. Un étroit couloir central s’étire devant elle, bordé d’armoires métalliques. Au bout, une porte à double battant s’ouvre en silence, dévoilant une petite cabine. Un seul fauteuil bas, en position demi-allongée, occupe le cockpit. Aucun tableau de bord, aucune commande. La créature s’installe sur le fauteuil et repose les avant-bras sur les accoudoirs. La lumière faiblit. La cloison avant se métamorphose, elle perd son aspect mat, se gélifie, pour devenir transparente.

Sualdan prend la parole, sa voix est grave et profonde :

«Transmission sécurisée. Émetteur, Sualdan d’Alternia. Vaisseau Analug. Origine, Neïmah Six. Destination, Ob’ Dan, Orukan. Quartier général de l’état-major. L’aronor se mord la queue! Je répète, l’aronor se mord la queue! Fin de transmission.»

L’aronor est un poisson serpentiforme d’Ob’ Dan.

Je presse l’extrémité de l’accoudoir gauche, et une représentation holographique de Neïmah apparaît, ses sept sites marqués par des points bleus lumineux. «Destination, système d’Ob’ Is, Ob’ Dan!» La sphère se contracte, dévoilant Ir’ Dan et Orshah, la seconde lune, avant qu’elles ne rétrécissent à leur tour. Le système d’Ir’ Is et ses cinq planètes s’éloigne progressivement. Ob’ Is prend forme, et l’hologramme zoome sur sa première planète. «Orukan!» Une liste déroulante s’affiche, détaillant les paramètres du vol. Rien à modifier. Je desserre mon étreinte, laissant l’hologramme s’éteindre.

Les propulseurs s’activent immédiatement, leurs pulsations rapides emplissant la cabine. Les faisceaux illuminent le puits tandis que le vaisseau s’élève à la verticale. Sur le cockpit vitré, des repères verts s’incrustent, affichant les positions des vaisseaux et satellites voisins, comme une danse ordonnée dans l’immensité.

La surface de Neïmah, plongée dans une demi-obscurité, révèle des régions montagneuses entrecoupées de vastes “mers” sombres, marquées par une multitude de cratères d’impact météoritique. Plus loin, Ir’ Dan, gibbeuse et auréolée d’épaisses masses atmosphériques, se dévoile dans toute sa splendeur. Ses océans bleu profond côtoient des continents aux côtes découpées, parsemés de chaînes de montagnes, de déserts arides, de lacs scintillants et d’immenses forêts denses. Son pôle visible est une étendue blanche, figée sous un épais manteau de glace.

Ir’ Dan s’impose à ma vue. De gigantesques nuages circulaires, annulaires ou lenticulaires, s’étendent dans sa zone équatoriale, en expansion constante. Leurs cœurs flamboyants brillent comme autant de mini soleils. L’escalade des représailles est en marche ! Tout se déroule exactement comme prévu ! Ces abrutis récoltent enfin ce qu’ils méritent pour nous avoir relégués au rang de parias, nous, leurs propres enfants ! L’hégémonie d’Ir’ Dan vacille, et elle n’est pas près de se relever !