Chapitre 3-20

Ève

Au petit matin, nous avons l’excellente surprise de retrouver une caisse de nourriture. Et ce qui nous surprend, et nous ravit, c’est de lire “Bienvenue sur Arès” sur l’arrière du couvercle. Ces trois mots font naître en nous l’espoir d’une arrivée imminente. Une illusion renforcée par l’observation d’un semblant de trafic aérien. Mais notre route n’en finit pas…

En marchant toujours vers l’ouest, nous longeons une côte interminable pendant plus de quatre-vingt-dix jours ! Jusqu’à tomber sur un fleuve, jaune et boueux, qui déchire la forêt sur plusieurs kilomètres.

Les bottes autour du cou, nous entamons la traversée. La vase remonte entre les orteils. De l’eau jusqu’à mi-cuisse, nous plongeons dans l’eau trouble. L’arrivée de deux animaux au crâne bombé et à la peau rose laiteux nous enlève toutes nos craintes. “Les Passeurs”, comme Mel les appelle, nous accompagnent dans la traversée. Et c’est une région de marécages que nous découvrons sur l’autre rive.

Nous marchons vers le nord-ouest, sur des buttes herbeuses qui longent les marais, pendant quatre jours. Les tapis mouvants de plantes aquatiques, aux feuilles ovales ambre ou écarlate, ont de magnifiques fleurs jaune d’or et blanc. Nous en cueillons pour tresser des colliers. Dans des bruits de frôlements et de légers clapotis, des animaux s’éloignent à notre approche. Ils se faufilent au travers des plantes enchevêtrées que nous voyons s’écarter sur leur passage. D’autres nous observent, immobiles sous le feuillage, leurs yeux jaunes à pupille verticale au ras de l’eau stagnante.

Le cinquième jour, la brume matinale habituelle qui flotte au-dessus du marais… ne se lève pas. Elle nous enveloppe sournoisement, nous prend au piège et efface le paysage comme dans un cauchemar… Noyés dans un brouillard blanc laiteux, dirigés uniquement par les indications de l’œuf, nous en sommes réduits à avancer prudemment, à la queue leu leu, sur des sentiers moussus. Nous prenons garde de ne pas nous prendre les pieds dans les racines et de ne pas nous enliser dans la tourbière puante toute proche. L’atmosphère est oppressante, mystérieuse, et le silence est troublé par des “bloups” d’éclatement de grosses bulles, et par des cris ou des hurlements angoissants des animaux invisibles qui nous entourent. L’espoir de voir le brouillard se lever revient avec l’apparition de silhouettes fantomatiques d’arbres morts. Nous sommes au cœur d’une forêt fossile à la beauté funèbre, épiés par de grands oiseaux au bec large, en habit sombre. Comme des croque-morts attendant notre fin, ils sont immobiles et silencieux, au garde-à-vous sur des branches momifiées. Dans la lueur du jour déclinant, nous profitons d’un amoncellement de troncs pourris et moussus pour aménager un renfoncement pour la nuit.

La brume malsaine persiste la nuit entière. Je ne dors que très peu, hantée par le spectacle des lueurs intermittentes de petites flammes rouges d’étranges feux follets qui viennent lécher le marais.

Le cauchemar se répète les trois jours suivants…

Au neuvième jour, nous retrouvons un sol plus sec de mousses et de lichens qui monte en pente douce. Le brouillard finit par se morceler, offrant une alternance d’éclaircies, sous un ciel plombé, et de murs de brume.

« Aaahh ! s’écrie Éoïah, quelque part devant moi, sur ma gauche.

— Éoïah ! T’es où ? demande Adam, quelque part derrière moi.

— Wouah ! s’exclame Jade, sur ma gauche, tout près.

— Mais qu’est-ce qui s’passe ? braille Mel, sur ma droite.

— Jade ! Aaahh ! » C’est Thomas, derrière moi, sur ma gauche.

« Brrr ! C’est… c’est passé.

— Mais quoi ? Quoi ? demande Mel. Qu’est-ce qui est passé ?

— Hou ! Moi aussi, ajoute Jade qui souffle.

— Quoi, quoi ? redemande Mel. Mais bon sang ! Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Ça y est ! Brrr ! ajoute Thomas. J’ai été… saisi… par quelque chose ! Wouah ! Quelque chose de glacial !

— Aaahh ! » Cette fois c’est Adam, juste derrière moi. Un violent frisson me parcourt l’échine, mes reins sont comme transpercés par des aiguilles de glace ! Le quelque chose que j’ai déjà ressenti ! Je le sens s’éloigner, lorsque Mel hurle à son tour !

« Aaahh ! Bon sang ! Wouah ! C’est quoi, ça ? »

Un rire sardonique éclate !

« On s’regroupe ! C’est c’que j’vous ai raconté ! C’que j’ai senti pendant notre première nuit sur Kylèn… et quand j’ai voulu voir c’qu’y avait dans les tuyaux ! »

Nous poursuivons à l’aveugle notre montée vers l’inconnu. Le brouillard se disloque et nous retrouvons une bulle de clarté.

« Regardez », lâche Thomas à voix basse, l’air médusé. Devant nous, une silhouette blanche évanescente ondule à la lisière de la brume. Le spectre, vaguement humanoïde, nous observe d’un visage sans yeux. Les bras, comme la partie inférieure de l’apparition, se fondent dans le brouillard. Le spectre bombe le torse, il recule la tête, et lance son terrible ricanement… avant de se dissoudre comme emporté, vers nous, par un brusque courant d’air ! Une sueur froide et poisseuse m’enveloppe comme un linceul, je frissonne, le corps couvert de chair de poule.

Serrés les uns contre les autres, nous reprenons l’ascension… Le paysage se découvre brusquement. Nous émergeons de l’océan de brume sous un ciel éclatant. Nous sommes sur un coteau, recouvert d’herbes sèches, qui monte en pente douce et se raidit plus haut.

Nous ne faisons pas de mauvaise rencontre. Seuls de petits animaux curieux, véritables boules de poils fauves, aux gros yeux jaunes attendrissants, s’aventurent hors de leur terrier pour nous regarder passer.

L’ascension nous conduit sur un plateau en amphithéâtre qui domine une vallée évasée bordée de versants en pente douce. La ligne argentée de l’océan est encore visible. Le fond de la vallée, inondé, est truffé d’étranges structures pyramidales. Elles évoquent, chacune, un orgue circulaire massif, formé par un assemblage irrégulier de grosses colonnes creuses, d’un blanc cassé terreux, tronquées de biais. Entre elles surnagent de multiples anneaux grossiers, d’énormes donuts mangés par des lichens brun jaunâtre, et recouverts, sur leur face supérieure, d’algues vert foncé. Les lichens ont gagné la base des colonnes et partent à l’assaut des surprenantes pyramides. Nous descendons pour examiner les étranges structures…

Nos affaires posées au sec, il nous faut avancer dans une eau trouble, véritable soupe d’algues, de l’eau jusqu’à la taille, avant de pouvoir grimper sur le rebord penché du donut le plus proche. L’intérieur, visqueux, brun foncé, est couvert de verrues et de pustules violettes ! Nous jouons les équilibristes sur le rebord, et nous sautons de donuts en donuts jusqu’à atteindre la base d’une structure. Je dégage les végétaux pour m’asseoir aux côtés de Jade, les pieds ballants au-dessus de furoncles repoussants. Les garçons partent escalader les colonnes qui forment une espèce d’escalier dégingandé. Éoïah, en équilibre instable sur le rebord d’un donut, s’est redressée sur la pointe des pieds pour observer le cœur d’une colonne. Elle nous annonce qu’elle est bouchée, comme les donuts, par une espèce de couenne brune aux protubérances peu ragoûtantes.

Et ce qui devait arriver… se produit devant mes yeux consternés ! Le pied droit d’Éoïah dérape sur une algue, elle tente en vain de se rattraper des deux mains, ce qui aggrave son cas. Son autre pied glisse à son tour… et dans un “splosh” sourd, Éoïah se retrouve engluée jusqu’à la taille au cœur du donut ! La bouche grande ouverte de stupéfaction, les yeux écarquillés d’affolement ! L’effet de surprise passé, elle me jette un regard désolé et hausse les épaules, un sourire en coin… lorsque son visage se fige. Elle grimace, avant de disparaître sous une couronne de tentacules rouge sombre ciliés sortis brusquement du cœur du donut ! Tous les cils s’allongent, s’entortillent, et projettent des filaments blancs qui emprisonnent Éoïah ! Elle réagit aussitôt, l’ensemble se met à vibrer, et tout éclate dans une déflagration suraiguë ! L’onde de choc nous projette en arrière, Jade et moi, la tête la première dans la soupe d’algues !

Je sors la tête de l’eau pour reprendre ma respiration, et vois Jade refaire surface et recracher du liquide avec une grimace de dégoût. Je retire les algues de sa chevelure, elle me rend la pareille, et nous remontons, le sourire retrouvé, sur notre rebord. Éoïah, engluée de la tête au pied d’une bave répugnante brun-jaune, se frotte le visage. Une partie de la pyramide sur laquelle grimpaient les garçons a été éventrée par l’onde de choc… et les garçons ont disparu ! Des morceaux sanguinolents, des viscères déchirés, ont été projetés contre les parois ! La scène exhale une forte odeur fétide et aigre. Paniquée un instant, je n’ai pas le temps de réagir qu’ils ressortent de l’eau.

« Éoïah ! lance Mel qui aide Thomas à remonter. Mets ta main d’vant ta bouche quand t’éternues !

— Beurk ! C’est dégueu ! s’exclame Thomas.

— Tu vas bien ? demande Adam, les deux bras contre un rebord, prêt à se hisser.

Mieux, assure Éoïah, prise d’un frisson de dégoût.

— Bon ! On voulait voir… On a vu ! On n’reste pas là, on dégage ! » Nous retrouvons la terre ferme, nos affaires, et nous suivons la vallée qui s’élargit pour déboucher sur une vaste étendue de marais salants.