Chapitre 2-23

Yves

Le deuxième trajet de 145 kilomètres nous conduit le long de la montagne tabulaire et de ses impressionnantes cataractes. Un décor grandiose que nous avions déjà survolé en sens inverse lors de notre premier passage dans la région. À l’époque, Lewis maintenait l’appareil à hauteur de plateau. Aujourd’hui, je préfère raser la canopée, évoluant à une centaine de mètres du sol.

À chaque cascade, je dévie sur tribord, m’éloignant des masses vaporeuses projetées par l’eau en furie, avant de reprendre mon cap le long de la falaise. Le grondement des chutes d’eau, étouffé par la cabine, résonne encore dans ma tête, comme un lointain écho d’un monde indompté.

L’indicateur de distance m’avertit que nous approchons de notre destination. Devant nous, un immense cirque se dévoile, et je comprends rapidement qu’il s’agit d’une ancienne mine à ciel ouvert. Les gradins creusés par des terrassements d’un autre âge se devinent encore, bien que floutés par l’assaut incessant de la végétation. La jungle a triomphé, effaçant presque tout vestige de l’activité passée.

Sarah confirme mes soupçons : aucune signature, aucune trace d’infrastructures. Je m’imagine l’usine désintégrée par le temps, avalée par la nature comme tant d’autres empreintes humaines ou wa’ dans.

« On continue jusqu’au dernier site ? » proposé-je. Personne ne s’y oppose.

Une soixantaine de kilomètres plus tard, nous atteignons notre destination. Mais ce que je découvre n’a rien de spectaculaire : une forêt luxuriante à perte de vue. La jungle équatoriale a envahi les lieux, couvrant toute la zone d’un manteau végétal impénétrable. Elle monte même à l’assaut de la falaise, s’agrippant aux moindres aspérités avec une résilience admirable. Quelques arbres téméraires défient les lois de l’équilibre, enracinés dans des anfractuosités improbables.

«Observez la topographie!» lance Axel, en pointant une élévation du relief perpendiculaire à la muraille. Intrigué, je dévie de la falaise pour prendre un peu de distance et mieux appréhender les lieux. Là, devant nous, la végétation s’élève étrangement sur un tertre rectangulaire, et trois affleurements rocheux se détachent nettement à l’avant, défiant l’homogénéité du paysage.

«C’est là? demande Tchéa, les yeux fixés sur la formation.

 Ton site n’est plus sous la montagne, expliqué-je. L’érosion a fait son œuvre, repoussant la muraille. Il ne doit plus rester grand-chose là-dessous.

 Allons quand même voir, insiste Axel, d’un ton où perce une excitation difficile à contenir.

 D’accord… Mais il faut que je trouve un endroit où poser l’hydrogyre. »

Les alentours, noyés dans un enchevêtrement végétal impénétrable, ne laissent aucune marge de manœuvre. Je dois parcourir trois kilomètres avant d’apercevoir une zone dégagée. Je finis par atterrir sur une parcelle étroite, dégagée par un récent éboulement. Une mince langue de terre où seules quelques plantes basses, fougères et tapis de mousses, ont eu le temps de s’installer.

« 12 h 48. On déjeune ici ! dis-je en ouvrant les portes du vaisseau. Ensuite, Orthos nous frayera un passage à travers la forêt. »

Nous sommes stationnés sur un amas rocheux, surplombant la canopée. Derrière nous, la paroi se dresse avec une verticalité impressionnante : un à-pic de plus de huit cents mètres, écrasant tout de son ombre monumentale ! Je jette un regard prudent à la falaise, espérant que cette muraille instable ait déjà épuisé ses velléités d’effondrement…

Axel, déjà hors de l’hydrogyre, s’écrie : «Regardez! C’est juste là!» Il désigne les affleurements que nous avions repérés depuis les airs, lesquels semblent encore plus saisissants vus d’ici.

«Écoutez! lance Korda, son regard grave contrastant avec l’excitation naissante. Sentez! Les bruits habituels, les odeurs familières… sont de retour!»

Elle a raison. L’atmosphère du secteur est totalement différente. Le concert de la faune, une cacophonie qui d’habitude me paraît sinistre, nous entoure et résonne en écho. Ce tumulte tinte cette fois comme un chant apaisant, presque accueillant.

L’air, lui aussi, est méconnaissable. Là où nous suffoquions encore quelques heures plus tôt, l’atmosphère se fait légère, presque revigorante. Des senteurs végétales, délicates et enivrantes, emplissent mes poumons, chassant les relents d’oppression et d’angoisse accumulés depuis le début du voyage.

Je demande à Sarah une analyse satellite détaillée de la zone. À peine le déjeuner, frugal, terminé, elle me confirme l’existence de vestiges enfouis sous la forêt. La configuration de la construction sous terre évoque étrangement une prise à trois broches. La forme extérieure, rectangulaire, mesure deux cent vingt mètres sur cent quarante. En direction du nord-ouest, à l’opposé de la falaise, l’écho révèle trois avancées perpendiculaires d’environ cinquante mètres de long sur dix de large. Il semble s’agir d’anciennes entrées, aujourd’hui noyées sous la végétation, mais qui se trouvaient autrefois au niveau de la muraille. C’est par cette voie que nous devons commencer notre exploration.

Avec Thomas bien installé dans le porte-bébé dorsal, je m’engage dans la descente… La pente est rude, près de quarante-cinq degrés sur environ cinq cents mètres. Deux cents mètres de dénivelé entre roches et débris pour atteindre le niveau de la canopée, puis pénétrer dans l’épaisseur de la forêt équatoriale.

Orthos, implacable, entame son travail, et nous avançons derrière lui en file indienne. Ce terrain ne nous est pas inconnu, et notre progression est rapide. Pourtant, nous devons bientôt ralentir. Axel, un peu à la traîne, peine à suivre le rythme effréné de notre avancée. Au bout d’une demi-heure, nous atteignons enfin notre destination.

Les tertres sont le résultat de l’accumulation de débris végétaux. Les tunnels d’entrée, eux, se trouvent à une vingtaine de mètres sous la surface ; une profondeur bien trop grande pour Orthos. Nous devons donc solliciter Sarah, qui va combiner les lasers et les canons à ions d’Alpha Cent pour découvrir une entrée. Nous nous réfugions derrière la première butte, en attendant qu’elle dégage l’extrémité de la troisième…

Pendant près d’une heure, nous devons supporter un vacarme infernal : des crissements suraigus, presque insupportables, accompagnés de projections incessantes de végétaux, d’humus, de terre et de roches. L’air est lourd de poussière, et chaque éclat de débris ajoute au tumulte.

Finalement, le silence retombe, relatif, mais apaisant. Orthos nous signale l’achèvement des travaux. Nous sortons de notre abri, nos pas prudents sur le sol maintenant dégagé, et nous avançons vers la trouée lumineuse qui s’est ouverte devant nous. Sarah a creusé une tranchée de douze mètres sur cinq, profonde de vingt-deux mètres, nous offrant un accès à ce qui ressemble à un caveau, accessible par une pente raide.

« Bien. Nous avons rempli notre part du contrat ! » Je souris à Tchéa. « À toi de jouer maintenant. Comme on dit, la balle est dans ton camp.

 Nous allons vite être fixés.

 C’est ce qu’on appelle… le moment de vérité », ajoute Perthie, une pointe de suspense dans la voix.

Tchéa déploie son écran holographique, ses épaules se soulevant sous un profond soupir. Elle nous scrute, ses yeux interrogateurs nous fixent un instant, puis elle désigne une suite de symboles d’un index décidé. La séquence se termine, elle me jette un regard dubitatif, ses sourcils froncés, son expression marquée par un scepticisme palpable… et c’est à ce moment-là que le sol commence à trembler.

L’excavation frémit sous nos pieds, la terre se soulève, et les bords de la fosse se désagrègent. Nous n’avons d’autre choix que de reculer précipitamment. Puis, soudain, tout cesse. Le silence retombe sur nous, lourd et oppressant.

Nous nous avançons prudemment vers l’ouverture.

«Ça a marché!» annonce Tchéa, un sourire triomphant sur le visage. Je m’incline légèrement pour découvrir une ouverture rectangulaire, horizontale, surgissant du sol.

«Allons-y!» Axel est déjà en train d’avancer, mais sa descente est pénible. Le souterrain est peu profond, à peine cinq mètres, mais le sol… le sol est étrange. Un motif à damiers, aux cases de cinquante centimètres de côté, où chaque carré est relevé ou enfoncé de deux centimètres par rapport à ses voisins. C’est une sorte de puzzle qui ne m’inspire guère confiance.

Devant nous, la paroi est marquée par cinq caractères Wa’ Dans : “antis“.

«Ça pourrait se traduire par “sas d’entrée”», nous informe Tchéa, ses yeux scrutant les caractères avec une précision presque trop calme.

Axel est entré, il s’approche déjà du fond et examine la paroi.

Le plafond, très bas, comporte un même motif à damiers… L’ensemble, sol et plafond, est conçu pour s’emboîter parfaitement. L’envie d’entrer m’est complètement passée.

« Euh… Chéri ? Tu penses la même chose ? » Perthie ouvre de grands yeux, son inquiétude palpable.

« M-hm… » Je hoche la tête. « J’ai pas envie de finir en bouillie. Si le plafond a pu se soulever, qu’est-ce qui l’empêche de retomber ? »

Korda et Tchéa, accroupies devant l’entrée, examinent minutieusement les motifs au sol, leurs visages concentrés. Axel, quant à lui, fait glisser ses mains noueuses sur les cinq caractères Wa’ Dans gravés dans la paroi du fond.

« Alors ? Vous venez ? » La voix d’Ève, pleine de confiance, perce le silence. Elle attrape ma main, me tirant vers l’entrée.

Devant l’inflexible persuasion de ma fille, je cède, franchissant le seuil à mon tour. Perthie et Orthos m’emboîtent le pas.

Une fois tous réunis dans le… caveau, ou plutôt dans ce piège, le sol se met à vibrer à nouveau, accompagné d’un grondement sourd et sinistre. La paroi du fond, tel un monstre en gestation, commence lentement à se relever, laissant apparaître un nouveau secteur à damiers… Puis, un long couloir s’étend devant nous, baigné dans une lueur jaune-orangé. Des rampes lumineuses incrustées dans les parois diffusent une lumière malsaine.

Nous avançons, le silence pesant, et une nouvelle paroi, gravée des mêmes symboles inquiétants, nous barre le chemin à une quarantaine de mètres. L’air qui s’y trouve est frais, mais il porte une odeur de moisi, de renfermé, comme un lieu oublié, exhumé du temps. Prêt à fuir à la moindre alerte, en entraînant Ève et Perthie avec moi, je fais un pas en avant, m’approchant de cette nouvelle zone à damiers.

Nous sommes à peine engagés dans le couloir, que les vibrations reprennent. Le grondement se fait plus fort, plus menaçant. Je fais volte-face, mon cœur s’emballe dans ma poitrine, et je vois, avec une frayeur palpable, la première paroi se refermer lentement sur nous, nous coupant du monde extérieur ! La panique m’envahit : nous allons être emmurés vivants !

Le temps semble se suspendre. Perthie me fixe, les sourcils froncés, les yeux écarquillés d’incrédulité et d’angoisse. Juste derrière nous, la deuxième paroi commence à se refermer à son tour. La claustrophobie, l’étouffement, la menace imminente de l’asphyxie nous assaillent tous, une pression glacée sur notre gorge. C’est alors que je me prends à imaginer ce que les bâtisseurs des pyramides ont pu ressentir, écrasés dans l’obscurité des siècles. Peut-être sommes-nous les premiers à franchir ce seuil depuis plus de onze siècles… Un frisson me parcourt.

Je nous vois déjà, privés d’air, mourant de soif, nos corps décomposés, redevenant poussière… Le cri perçant de Thomas me tire de mes pensées. Il pleure, la terreur gravée sur son visage. Perthie, luttant pour maintenir un semblant de calme, s’avance vers lui et murmure des paroles rassurantes.

Je contacte Sarah en urgence pour l’informer de notre situation… mais la liaison est rompue. Le silence qui s’ensuit me glace. Nous sommes seuls, ici-bas, totalement seuls…

Je me force à respirer lentement, en me répétant que Sarah connaît notre position. Elle saura où nous sommes, elle préviendra les autres ou viendra à notre secours. Mais Ève, elle, semble étrangement calme. Tout comme les trois Wa’ Dans, qui ne manifestent aucune inquiétude. Heureusement que nous ne sommes pas claustrophobes.

Le bloc qui vient de se rabaisser, d’un blanc métallique éclatant, semble être fait d’un alliage particulièrement résistant à la corrosion. Je dirais même un alliage de titane, tant il dégage une impression de solidité indestructible. Les parois du couloir, elles, semblent constituées d’un matériau proche du béton, mais qui s’effrite par plaques, comme si le temps les avait rongées lentement. Le sol, marqué de traces indéfinissables, témoigne d’anciennes activités, aujourd’hui oubliées.

Axel, qui est parvenu au bout de la galerie, a à peine effleuré la paroi, que celle-ci se met en mouvement, émettant un grondement grave et puissant. Un bruit sourd, menaçant. Je serre la main de Perthie de ma main gauche, tandis que ma main droite retient fermement Ève. J’avance prudemment vers le nouveau sas à damiers, un frisson parcourant ma colonne vertébrale. Thomas, en proie à une agitation palpable, commence à pleurer de nouveau.

« Thomas, tais-toi ! » ordonne Ève d’un ton sec. Son autorité a un effet immédiat, et le silence retombe dans l’air vicié du couloir.

Nous sommes tous réunis sur cette nouvelle surface à damiers, lorsque les vibrations et le grondement reprennent, encore plus forts. La paroi, sous nos yeux, se relève lentement, cette fois, nous offrant une vue sur un vaste espace. Un espace qui semble respirer une mécanique étrange et imposante. Je suppose, à la vue de la machinerie alambiquée qui occupe la salle, que nous venons de pénétrer dans l’usine en question. Des robots immobiles, reliés à des caissons étanches, sont intégrés dans un enchevêtrement complexe de tubes et de tuyaux qui descendent du plafond et serpentent sur la partie droite de la salle.

L’éclairage est savamment conçu, d’une manière presque… trop réfléchie. Une lumière générale, blanche, émane du plafond, baignant l’ensemble dans une clarté crue, tandis que des assemblages de diodes bleues et vertes renforcent cette luminosité, apportant une touche glacée, presque surnaturelle. Les murs, quant à eux, sont laissés bruts, comme une toile de fond laissée à l’abandon. Ils sont impassibles, chargés d’une histoire que nous ne comprenons pas encore.

Les deux sas se referment l’un après l’autre avec un bruit sourd. Trois lettres Wa’ Dans, gravées dans le dernier bloc, s’imposent à mes yeux : “Hur“, que Tchéa traduit sobrement par “sortie”. Un pressentiment m’avait déjà mis sur la voie.

À notre droite, la seule issue plausible est une plaque métallique de deux mètres sur deux, encastrée dans le mur, d’où jaillissent les canalisations. Elle se relève lentement à notre approche, mais cette fois, sans vibration. Un affreux grincement métallique déchire le silence… Ce n’est pas une simple plaque, mais un bloc entier, de près de cinq mètres de profondeur… et, comme dans l’autre salle, il est aussi orné de damiers ! Le même mécanisme de sas, implacable et impitoyable. Les carreaux, cette fois-ci, sont plus petits, d’environ vingt centimètres de côté.

Lorsque la plaque s’élève complètement, une nouvelle salle apparaît devant nous. Elle mesure environ soixante mètres de long, autant de large, et une dizaine de mètres de hauteur. L’espace est vaste, presque écrasant. Le plan qu’Orthos projette, combinant la prise de vue satellite et les détails internes, nous dévoile l’agencement des lieux. Sur le mur à ma droite, mon intuition se confirme : une énorme plaque, identique à celle de l’entrée, est gravée des mêmes caractères “Hur“, immobile, indifférente à notre présence. La suite de sas de l’entrée centrale, une voie sans issue enfouie sous plus de vingt mètres de remblai naturel

Le mur devant moi porte une nouvelle plaque métallique de deux mètres sur deux, accompagnée de canalisations qui serpentent et se rejoignent dans un enchevêtrement étrange. Je me retourne pour comparer les deux parois. Elles sont étonnamment symétriques, presque parfaites. Cette salle doit être la plus importante de l’usine. Les canalisations convergent vers des caissons blindés d’une taille impressionnante. Au fond, une autre plaque métallique de la même taille porte un symbole qui ne fait pas partie de l’alphabet Wa’ Dan : “X“, un svastika avec un cercle centré. Deux panneaux métalliques gravés sont enchâssés de chaque côté de la plaque.

Axel et Tchéa s’avancent vers un pupitre qu’ils activent avec quelques gestes rapides. En un instant, un écran holographique apparaît ! Tchéa nous invite à nous rapprocher. Axel, méconnaissable dans son excitation, manipule avec une précision effrayante des images tridimensionnelles, ses deux index dansant sur l’air avec frénésie. Il s’esclaffe soudain, glousse et ricane comme un dément ! Il exulte d’une telle joie qu’il en oublie presque de respirer. Quand il se met à tousser, une toux rauque qui semble vouloir le foudroyer, je l’imagine au bord de la crise cardiaque…

Il se racle la gorge, cherchant à retrouver son calme, et d’une voix presque tremblante, il nous montre l’hologramme.

«Regardez ça!» s’exclame-t-il. Il fait défiler devant nous la vidéo d’un hypercube en rotation, dont la tranche révèle une structure interne d’une complexité ahurissante.

«Ce que vous voyez là, c’est un des éléments que je croyais être un arceau de la structure éthaïre. En réalité, ce ne sont pas des arceaux, mais des anneaux elliptiques!» Il zoome sur la tranche, son excitation palpable.

«Il y a trois sections distinctes. Regardez bien. Celle de gauche est divisée en quatre alvéoles, vous voyez? Dans la partie droite, il n’y en a que trois. Mais c’est la partie centrale qui retient toute mon attention. Observez ceci.»

Il pointe du doigt l’hologramme, son ton teinté d’excitation contenue. «Un triple feuilletage sépare des billes… en suspension. Intrigant, non? Les commentaires…» murmure-t-il, presque pour lui-même.

D’un geste précis, son index effleure le bas de la vidéo, révélant une cascade de caractères Wa’ Dans qui s’épanouissent dans les airs.

«Je vous lis les annotations. Votre machine traduira, ce sera peut-être plus parlant pour vous.» Il marque une pause, ses yeux fixés sur les symboles lumineux. «Pour la section centrale… il est question d’un accélérateur de particules combiné… à un triple générateur de fusion à ignition. Ça vous parle? Un stabilisateur… du nuage de plasma en expansion. Oui? Tenez, voilà : un stabilisateur des forces gravitationnelles… et un dispositif de quantification du rayonnement du corps noir. Intéressant, non?»

Son regard s’illumine brièvement, avant qu’un doute ne traverse ses traits. Il prend une inspiration et enchaîne :

«Passons à la partie gauche. Générateur de champ magnétique sous vide… suspension de particules d’antimatière. Quant à la partie droite… modulateur d’ondes gravitationnelles. Circulation de trois faisceaux de particules élémentaires.» Il s’interrompt, soudain blême, une main portée au bord de la console.

«Ouh là là… souffle-t-il en clignant des yeux. La tête me tourne.» Il s’agrippe au pupitre pour se stabiliser, son enthousiasme vacillant un instant devant la complexité de ce qu’il vient de décrire.

« Nous ne maîtrisons pas encore toute l’articulation de cette technologie, hésite Perthie, mais cela nous parle. Et il n’y a, effectivement, aucune magie là-dedans.

 Attendez!» intervient brusquement Axel, son regard rivé sur l’écran. Il manipule l’image holographique, faisant rétrécir l’hypercube, avant de dévoiler une multitude d’objets similaires. Les hypercubes se positionnent les uns par rapport aux autres, s’imbriquant méthodiquement pour former une gigantesque structure annulaire elliptique.

«Eh bien, voilà! s’écrie Axel, l’air triomphant, ses poings se serrant dans une gestuelle exaltée. Voici de quoi est composé cet étrange mur noir! Les hypercubes étaient conçus ici, dans cette salle. Ensuite, ils étaient transférés et assemblés sur site.»

Il marque une pause, le visage rayonnant d’un mélange de satisfaction et d’émerveillement. «Nous pouvons maintenant poursuivre notre exploration.

 Je vous propose… le secteur situé juste en face, dis-je en désignant la plaque métallique au fond de la pièce. Je pense que nous allons y trouver une salle symétrique à la toute première.

 Alors, allons-y!» s’exclame Tchéa avec entrain.

Le sas s’ouvre sur une pièce qui correspond exactement à mes prévisions : une parfaite réplique de la première salle. En son centre, sur la base de la paroi de droite, se trouve une gigantesque plaque gravée des mêmes “Hur“. La troisième entrée repérée.

Nous faisons rapidement demi-tour pour revenir vers la plaque métallique du fond de la salle centrale.

« Qu’est-ce que ça signifie ? » demande Perthie, en désignant le svastika au cercle centré. Les Wa’ Dans échangent un regard chargé de réticence, leurs visages marqués par une grimace instinctive.

«Ce symbole indique un danger, précise Tchéa, le ton grave.

 L’inscription dit… accès réservé… combinaison obligatoire… zone de gravité zéro, lit Korda d’une voix posée.

 La même chose de mon côté, ajoute Axel, visiblement contrarié.

 Nous n’avons pas de combinaison, rappelle Perthie. Nous ne pourrons pas aller plus loin.

 Attends une seconde ! Axel, si tu retournes au pupitre, tu pourrais peut-être obtenir des informations sur ce qui se cache derrière cette plaque.

 Excellente idée!» s’exclame Axel, un large sourire illuminant son visage. Il s’élance immédiatement vers le pupitre, se frottant les mains avec l’enthousiasme d’un enfant déballant un cadeau. L’écran holographique réapparaît dans une brume de lumière projetée. Avec une aisance déconcertante, Axel navigue dans les menus, ses gestes rapides et précis, comme s’il avait toujours connu ce système.

«Regardez ça! annonce-t-il, visiblement surpris. Deux autres sas… qui mènent à une pièce de vingt-cinq pas de profondeur… sur soixante-sept de largeur. En allant tout droit… encore deux sas identiques… menant à une pièce semblable. Ces deux salles ont chacune deux autres passages, l’un à gauche, l’autre à droite. Oh, attendez… mais voyez-vous ça? Un, deux, trois, quatre, cinq, six sas!» Sa voix s’élève légèrement sous l’effet d’une excitation palpable. «Chaque passage compte six sas avant de déboucher dans une enceinte… qui contient…»

Il s’interrompt brusquement, les yeux plissés, l’air interloqué.

«Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est? On dirait un œuf… Un œuf immense! Cinquante pas de long! Sur quinze de large! Ces œufs semblent reliés entre eux par un réseau de tuyaux.» Il s’arrête à nouveau, scrutant les données affichées devant lui. «Attendez une seconde… il y a une indication. Production…»

Il suspend sa phrase, son expression figée dans une perplexité presque inquiète.

« Production de quoi ?

 Production… de particules. Augmentation… de la vitesse angulaire. Inversion des charges. Je ne comprends pas.

 Éria est notre spécialiste en la matière.

 Dis plutôt antimatière, rétorque Perthie, sans détour. Ça doit être un système de production d’antimatière. Alors, mieux vaut éviter de s’en approcher. Et j’espère vraiment que ce truc est éteint !

 Ho! Depuis bien longtemps! répond Axel avec assurance. L’usine a été désactivée quand les structures elliptiques ont été assemblées sur site.

 Tant mieux! conclut Tchéa. Je crois que ça suffira pour aujourd’hui. On peut… rentrer maintenant?

 C’est pas d’refus. En espérant que les machines nous laissent sortir sans encombre. »

Les Wa’ Dans tournent leurs regards vers moi, visiblement surpris par ma remarque. Mais ma crainte se dissipe rapidement : les sas s’ouvrent l’un après l’autre sans la moindre résistance. Quand le dernier s’écarte pour révéler l’extérieur, un profond soupir de soulagement s’échappe de ma poitrine. Aucun de nous ne tarde à franchir le seuil, presque pressé de laisser cette usine derrière nous.

Dehors, une seule pensée m’obsède, impérieuse, viscérale : retrouver ma famille et les serrer dans mes bras. En remontant la pente, chaque pas me donne la sensation d’une renaissance, comme si je regagnais une existence que j’avais brièvement perdue. Quelle joie de réentendre les sons familiers… et pourtant toujours un peu inquiétants… de la forêt équatoriale !

Bientôt, l’hydrogyre apparaît, scintillant sous les rayons du soleil comme une perle précieuse. L’imposante muraille, stoïque et immobile, veille toujours sur son étrange secret. Sans attendre, j’enclenche le pilote automatique pour couvrir les quelque 300 kilomètres qui nous séparent de notre résidence…

*

Anna a su convaincre Tchéa de rassembler sa troupe à la base, au moins une fois par mois. Cette initiative a essaimé bien au-delà : sur tous les continents, hormis Nilfheim, où aucun Wa’ Dan ne semble résider à notre connaissance, les Conseils des Sages ont décidé d’élargir les échanges. Désormais, des villages entiers se réunissent pour des débats ouverts, empreints d’une rare intensité intellectuelle et d’une vraie volonté de construction commune.

Sur Gandharva, des scientifiques Wa’ Dans ont organisé leur toute première assemblée. Leur résolution initiale ? La création d’un réseau de communication intercités. Une avancée majeure. Anna, toujours pleine de pragmatisme et d’élan, a spontanément proposé de mettre nos satellites à leur disposition.

Quant au développement de leurs aptitudes télépathiques, il reste soigneusement relégué au second plan. «Chaque chose en son temps», assure Tchéa, son calme retrouvé et une lueur nouvelle dans le regard, celle d’une confiance renaissante.

Après le dîner, les Wa’ Dans repartent, discrets comme à leur habitude, laissant derrière eux un écho de leurs conversations et une étrange impression d’un futur en marche.