Chapitre 7-23

Artolon Ors Guiliax – Île Norfolk

J’ai nagé sans m’arrêter… Jusqu’à ce qu’une indication apparaisse sur la visière : le repérage d’une chose en mouvement à moins de cent exis. Je m’en suis rapproché : c’était l’un des miens ! Et nous avons nagé de concert vers la terre, et rejoint cinq des nôtres… Nous sommes sept, lorsqu’une balise est enclenchée à terre.

Nous approchons de la côte, les courants marins s’intensifient. Les vagues déferlent inlassablement contre les rochers, elles se brisent, dans l’obscurité, en pétillantes gerbes d’écume. Des silhouettes se détachent de la falaise rocheuse, nous sommes attendus…

Je pose mon premier pied sur cette mystérieuse Terre ! Sur un rocher hérissé de petits coquillages et recouvert d’algues glissantes. Nous escaladons la falaise… Et j’agrippe la main que me tend l’avant-garde.

« Bienvenue, leader ! » Il a remarqué le liseré argenté de mon encolure.

« Vous êtes combien ?

Vingt-huit. Avec votre groupe, leader. Mais le chiffre n’est pas définitif.

Vingt-huit ! Seulement vingt-huit ! Anegus est-il parmi vous ?

Non, leader.

Et la balise ? C’est pas vous ?

Non, leader. »

Je me retourne pour scruter l’océan à la recherche de signatures d’autres nageurs… Je balaie la zone d’un regard attentif… Mais à part les flammes qui dansent au-dessus de la zone d’impact, je ne repère rien ni personne.

« Nos camarades ont dû aborder le navire qui croisait au large. Il faut qu’on trouve un moyen d’les rejoindre. En attendant, on rejoint la balise ! »

Nous quittons la côte, sur un tapis moelleux d’une herbe épaisse, pour nous rapprocher d’un bois bordé d’arbres à la ramure étagée. Nous rejoignons un sentier terreux qui monte et serpente entre de hautes fougères arborescentes. J’entends des bruissements fugaces dans les fourrés… le chuchotement de la brise dans le feuillage… Le bois regorge d’arbres majestueux au tronc noueux, aux contreforts puissants… Un battement d’ailes retentit, un volatile s’envole en râlant.

Le caractère secret, envoûtant, mystique, de cette nature exotique, sauvage, hostile, lugubre, ne me laisse pas indifférent. Je sens comme une touche de mystère, un charme indéniable, étrange, propice au recueillement, à la méditation… Je n’aurais peut-être pas dû me précipiter sur le déclenchement de l’orakunderstrup… Mais ce qui est fait…

Cette Terre me rappelle Nayasis… Dommage qu’il y ait des Terriens…

Nous traversons une route de bitume, enjambons une barrière de bois, et nous courons à découvert à travers champs, jusqu’au hangar où nous attendent nos camarades… Tous comptes faits, nous sommes 32. 32 sur 88… Et Anegus n’est pas avec nous… Les premiers arrivés ont inspecté le secteur : nous sommes à proximité d’un aéroport ! Ils ont aperçu plusieurs petits engins primitifs et deux appareils qui pourraient nous convenir : des ailes volantes à quatre réacteurs semi-intégrés… Mais j’hésite, perplexe, dubitatif. Rattraper le navire ne sera pas un problème, mais pour être certain de récupérer l’intégralité de l’équipage, il me faudrait au moins un appareil qui puisse amerrir… Et il faudrait que l’on puisse rejoindre Alak Palaïd… Dénicher quelques vaisseaux similaires aux Abat Garanta serait idéal… Aaahh ! Rien de tout ça ne serait arrivé si Appia avait su résister ! Au pire, on viendrait au moins nous chercher…

Je décide d’aller examiner les ailes volantes. Guidés par trois éclaireurs qui ont déjà exploré les lieux, nous quittons le hangar… Nous traversons une haie bocagère, et nous nous retrouvons devant l’extrémité d’une piste rectiligne.

« Au bout de la piste, leader ! »

Les appareils sont éclairés par des réverbères qui diffusent une lumière rose-orangé.

« Un véhicule en approche, leader ! »

Surgissant de la gauche, un véhicule terrestre fonce sur nous ! Des feux bleus et blancs clignotent sur le toit du véhicule. Je prends aussitôt la tête du groupe. Le véhicule freine vivement, il dérape et se range sur le côté. Quatre pitoyables Humains descendent du véhicule… une arme à la main ! Une arme qu’ils pointent sur nous ! L’un d’eux, un petit maigrichon, moustachu, au visage émacié, ridé, nous braille quelque chose… Nous n’avons pas d’interface linguistique. Ils sont nerveux, fiévreux. Ils puent la trouille, mais ils ont au moins le courage de nous défier !

« Nous cherchons un vaisseau… » J’entends une détonation ! Un flash m’informe qu’un projectile vient d’atteindre le bouclier de mon exosquelette ! Le petit gros, celui qui est trempé de sueur ! Il vient de tirer sur moi ! De tirer sur moi ! Je n’en reviens pas ! Je pivote pour entamer un tour complet… hoche la tête pour donner le feu vert à ma troupe, retire le svakia de sa protection… et le lance à la tête de ce minable avorton ! La lame recourbée atteint sa cible en plein front… Les svakias de mon bataillon s’abattent sur les Humains qui s’écroulent, transpercés par les seules armes que nous ayons… Oser tirer sur nous ? Je n’en reviens toujours pas ! Les Humains seraient-ils suicidaires ?

Nous remontons la piste, reprenons nos armes… que nous nettoyons en les essuyant sur les textiles sombres des Humains, avant de poursuivre notre marche… Nous arrivons près du premier appareil, lorsque je perçois les vibrations caractéristiques de l’approche d’un vaisseau !

« À couvert ! » Je me jette à plat ventre sous l’appareil. Des claquements secs retentissent ! Je me retourne aussitôt pour voir tomber deux des miens ! Je n’ai pas le temps de réagir qu’ils se redressent et plongent pour nous rejoindre.

« Öh ! Arme incapacitante, leader, peine l’un d’eux.

Ça fouette ! Hou ! Le bouclier a absorbé l’énergie.

Rendez-vous ! Vous êtes cernés ! » lance une voix puissante. Ils ont un système de traduction !

« Jamais ! Vous n’avez qu’à venir nous chercher ! »

Cette fois, nos svakias ne serviront à rien. Si nous voulons un vaisseau, il nous faut impérativement un moyen de pression… Je jette un regard aux alentours… Un regroupement de quatre habitations est repéré… à seulement 158 exis… Avec de nombreuses signatures thermiques : des otages potentiels ! J’expose ma réflexion : foncer vers les quatre habitations, nous séparer pour les investir de front, et prendre les Humains présents en otage… Une stratégie de négociation on ne peut plus classique, mais qui a fait ses preuves. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre alternative dans notre situation. S’il faut supporter quelques décharges de leur arme incapacitante, et bien nous les encaisserons. En misant sur le fait qu’ils réfléchiront à deux fois avant d’utiliser une arme plus dissuasive, je prends la tête du groupe, donne l’ordre de me suivre et de foncer vers les habitations ! Pour parvenir à ses fins, il faut savoir prendre des risques…

Je n’ai parcouru qu’une dizaine d’exis, qu’une décharge m’atteint ! Les terminaisons nerveuses survoltées, je dois stopper ma course et mettre un genou à terre. Mon voisin fait un roulé-boulé avant de se relever. Deux des nôtres nous dépassent, ils nous encouragent à reprendre l’échappée. Je souffle, pensant à ces maudits oraks qui auraient apprécié le shoot, aiguillonne les miens pour les stimuler, et me remets à courir…

Un nouveau claquement sec retentit ! La visière m’affiche “bouclier chargé” ! Je n’ai rien senti ! Je jette un bref regard en arrière : cette fois, personne n’est à terre. L’un des miens brandit les deux poings fermés dans un geste de défiance ! Ce n’est peut-être pas le moment de les provoquer…