Mel
Cela fait maintenant vingt et un jours que nous vivons à Ayet Arès. Nous avons repris l’enseignement classique et nous nous familiarisons avec nos hôtes et notre environnement. Les Kylèniens, qui ont toujours aimé creuser des galeries, ne se contentent pas d’une vie ténébreuse. Aux heures chaudes de la journée, elles se retrouvent à la surface, au bord du lac central du plateau. Immobiles, elles réfléchissent, émettent des idées, échangent leurs points de vue.
Kalept, tout comme nous, n’a pas accès à la totalité de la ville. Certains quartiers nous sont interdits. Les Kylèniens nous ont donné les raisons. Des raisons qui ont été vérifiées par Ève qui s’est déplacée en extra. Ce sont les quartiers où elles se reproduisent, et les secteurs réservés aux jeunes. Ce qui explique pourquoi nous ne rencontrons aucun jeune Kylènien. Leurs œufs éclosent dans des couveuses, et elles naissent extrêmement agressives. Elles doivent être isolées dans un environnement pacificateur pendant plus d’un an. Elles se retrouvent en groupe pendant les deux années qui suivent, et, très surveillées, partent en soin dès qu’un comportement belliqueux se déclare. Une espèce de lavage de cerveau, dont le but annoncé est la domination de leurs instincts primaires.
Azélaï nous a donné des cours de biologie que la maman d’Ève aurait certainement appréciés. Même si les Kylèniens n’ont pas besoin de s’accoupler pour se reproduire, elles amorcent leurs mécanismes reproductifs par pseudocopulation. Un épisode pendant lequel leur comportement est hors de contrôle. Le rituel fait partie de leur côté obscur. Il se pratique dans un quartier qui nous est interdit. Les œufs, bien que non fécondés, sont viables, et les filles ne sont pas des clones de leur mère. Un phénomène de méiose permet un brassage génétique qui apporte des caractères différents à chacune. Nous avons d’ailleurs appris à discerner leurs différences physiques, ce qui nous était impossible les premiers jours. Nous sortons seuls, et nous utilisons les plates-formes automatiques. Nous nous sommes habitués à leurs déplacements, rapides et brusques, qui constituent un réel amusement pour nous tous.
Mais cet épisode de relative sérénité touche à sa fin… Nous partons pour Éssip Ésséis ! Nous devons, pour l’heure, quitter les robes éthaïres pour les nouvelles combinaisons. Les sous-vêtements, doux, moelleux, épousent le corps comme une seconde peau. Ils ont une double couche avec fluide thermorégulateur. La nouvelle combinaison, que nous sommes en train d’enfiler, est beaucoup plus souple et élastique que la précédente. Elle est pourtant censée nous protéger des températures et des chocs. Sa couche externe, surprenante, s’adapte à l’environnement. À tel point que j’ai l’impression que nous nous déguisons en caméléons. Des empreintes et des repères, sur le torse et les bras, semblent indiquer la possibilité de branchements. Des options qui ne nous sont pas proposées, en tout cas pour l’instant.
Kalept nous informe que le léger renflement noir mat de l’avant-bras droit correspond au témoin d’étanchéité. Un témoin qui prend un aspect miroir lorsque la combinaison est étanche. Les bottes me font penser aux ventouses de poulpe. À peine enfilées, elles se contractent et se soudent au bas de la combinaison.
« C’est bon ? Vous êtes prêts ? demande Kalept venue superviser les préparatifs. Je vous rappelle que les casques vous attendent dans le vaisseau… mais n’oubliez pas les gants !
— Ouais, c’est bon ! » Thomas hoche la tête, les lèvres pincées en moue sérieuse. En bon chef d’équipe, Ève déclare : « Nous sommes prêts ! » Elle est trop craquante dans cette combinaison moulante ! Ses cheveux roux en chignon négligé, son regard pétillant… J’aimerais n’être qu’avec elle, blotti tout contre elle… Elle intercepte ma pensée et me sourit, ce qui me trouble davantage. Nous quittons l’appartement pour embarquer sur une plate-forme qui s’engage dans le premier puits. Elle le remonte rapidement, jusqu’à la surface, et poursuit son ascension dans un ciel ennuagé.
« Euh ? On va où, là ?
— Nous arrivons. » La brume qui nous enveloppe se dissout brusquement. Nous venons de pénétrer, par une ouverture circulaire, dans un vaste hangar où de nombreux Kylèniens s’affairent autour de différents vaisseaux.
« On est où ? Et c’est quoi, ça ? demande Thomas.
— L’astroport d’Ayet Arès.
— Mais ? On n’l’a jamais vu ! s’exclame Jade.
— Normal. Il est invisible d’en bas, répond Ève.
— Ah bon ! Si tu le dis.
— Voici votre vaisseau. » La plate-forme s’arrête devant un engin aux formes courbes et effilées. Une sphère, équipée de deux propulseurs latéraux, à la coque aussi réfléchissante qu’un miroir.
« Waouh ! lâche Thomas. Ça, c’est pas la casserole de Cui-cui !
— Non, c’est une navette interplanétaire. Sa… particularité devrait vous plaire.
— Ah oui ? » Je suis partagé entre curiosité et méfiance.
« Et… elle a un nom, cette navette ?
— Oui ! C’est un Moyo Ziène. Nommé par analogie à la forme particulière de la gousse de la ziène. Une plante dont la gousse porte trois graines. Celle du milieu plus grosse que les deux autres. Le Moyo Ziène a été spécialement aménagé pour vous six. Vos casques vous attendent… ainsi que votre gadget, ajoute Kalept à l’attention d’Ève.
— Notre gadget ? Et c’est quoi ? » demande Jade. Une section miroitante de la sphère centrale se déplace latéralement… et deux marches apparaissent. L’intérieur est occupé par une ossature sphérique, métallique, brillante, à laquelle sont reliées six sphères gyroscopiques. Un fauteuil boule argenté flotte au cœur de chacune d’elle. Kalept s’approche du vaisseau. Elle pose une main sur un rectangle noir au plancher. Le rectangle se déboîte pour faire apparaître un coffre de métal noir, poli, enchâssé dans le vaisseau.
« Voilà votre gadget ! » Le couvercle du coffre se soulève, révélant une sphère noire de la taille d’un gros ballon. Une énorme perle dans son écrin.
« Et ça sert à quoi ? demande Thomas.
— Tu verras, réplique Ève qui lance un regard complice à Kalept. Comme t’es curieux ! »
Kalept referme le coffre… qui reprend sa place dans le plancher.
« Mettez votre casque, et installez-vous.
— Waouh ! Ça bouge ! » lâche Thomas qui tente de s’asseoir dans la sphère du bas. Le fauteuil tangue de tous côtés.
« C’est prévu pour. »
Une fois Thomas harnaché, nous faisons pivoter l’ossature principale pour positionner un autre siège à sa place. Jade s’installe, ensuite nous déplaçons l’ossature. Éoïah, Adam, puis Ève, montent à leur tour. Je m’installe en dernier, avec l’impression de grimper sur un pneumatique qui flotte sur l’eau. Les tangages et roulis se calment une fois le dos bien calé et le double harnais ajusté.
« Votre vaisseau vous attendra, prêt à vous ramener ici même, dès que vous aurez acquis la technique Sipséis.
— Et si on n’arrive pas ? s’inquiète Jade.
— On arrivera ! » Ève sourit.
« Oui… Vous arriverez ! Kabal, les jeunes ! » Le vaisseau se referme et un éclairage clignotant rouge se déclenche.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Thomas.
— Le vaisseau est en attente.
— En attente de quoi ?
— Les casques ! Descendez la visière ! Il faut étanchéifier les combinaisons. » Des lueurs se substituent à l’éclairage et la coque se métamorphose. Elle devient translucide, puis transparente ! Seuls subsistent les anneaux bleus des propulseurs ! Nous sommes en train de décoller.
« Bravo Éoïah ! T’as deviné ! Et c’est parti… mon kiki ! Et d’la musique ? C’est possible ?
— Oh oui ! répond Thomas. D’la musique ! D’la musique ! » Une musique électronique se fait entendre.
« Super ! Ça marche ! s’exclame Jade.
— Wouah ! » s’écrie Thomas. Le spectacle me laisse sans voix. Après la coque qui a paru se dissoudre, c’est au tour de l’ossature qui nous entoure… de se liquéfier. Elle semble fondre et s’évaporer, alors que nous quittons l’astroport pour monter dans les nuages. Les deux anneaux des propulseurs pivotent et nous sortons des nuages. Nous plongeons vers Ayet Arès ! Nous rasons le plateau, et le vaisseau s’engage dans une étroite dépression… qui débouche sur une impressionnante chute d’eau !
« La cascade !
— C’est par là qu’on est arrivés ! lance Thomas.
— Waouh ! On suit la rivière ! s’exclame Jade. Super ! »
La rivière s’élargit, nous retrouvons le fleuve, son estuaire et la mer intérieure… La navette longe brièvement la côte, elle se dirige vers les dunes, puis bifurque vers la savane.
« On reprend le même itinéraire ! En sens inverse !
— Le canyon ! Les “deux cornes” ! Là ! Ils sont là ! » J’ai à peine le temps d’entrevoir le troupeau que nous survolons les plateaux rocheux, les champs cultivés… L’engin remonte les vallées en terrasses, et redescend vers le lac bleu. Il survole l’ancienne cité, les plateaux, et la jungle et ses rideaux de brume.
« La cité en ruine !
— Et les marais ! » Nous dépassons les marécages, noyés sous l’éternel brouillard, les mangroves, la côte rocheuse, avant de retrouver le fjord. Le vaisseau plonge en piqué vers la surface des eaux sombres qu’il rase, avant de slalomer entre les îles volcaniques. Il attaque la traversée du détroit et remonte le territoire des Oragors.
« C’est quand même mieux comme ça !
— C’est plus rapide !
— Les rochers sentinelles !
— Et l’orgue aux cristaux ! » Le vaisseau survole la plaine en rase-mottes, il remonte la paroi près de l’orgue, passe au-dessus des cristaux et poursuit l’ascension. Nous découvrons un plateau inconnu découpé de gorges profondes truffées de nombreuses grottes. Un reptile monstrueux tente de nous déchiqueter d’un coup de mâchoires.
« Wouah !
— L’usine aux cristaux !
— Et le tuyau ! Ça n’te rappelle rien, Thomas ?
— Ça va ! »
Les plateaux désertiques débouchent sur l’océan de dunes.
« Le site d’atterrissage ! » Et la navette entame son ascension vers l’espace…
« On en a fait du chemin !
— Kalept ? Tu nous reçois ?
— Bien sûr.
— Génial, le vaisseau ! On en veut un pour Noël ! Tu nous commandes un… Moyo… je sais plus quoi.
— Moyo Ziène ! réplique Ève.
— Kabal à tous. » Nous traversons l’atmosphère pour nous diriger vers Idya.
