« Fontaine ! s’exclame Mel. Gare à toi ! Ne m’réveille pas demain matin ! » Il agite un index devant la statue, comme pour la menacer. Nous remontons les marches vers l’esplanade… Une drôle d’impression me met mal à l’aise, une perception bizarre… La sensation d’appréhender des bribes de pensées qui s’évanouissent… et reviennent, comme dans un brouillard à la fois épais et translucide. Lepte pense à sa tâche du moment, nous conduire jusqu’à l’amphithéâtre, où les Solènes nous retrouveront. Je sonde son esprit, mais elle n’en sait pas plus, et se pose également des questions. Elle est, comme moi, curieuse de voir ce qui va se passer.
Nous arrivons devant la façade du bâtiment principal. Sans l’enchantement de l’éclairage, et ses jeux d’ombres et lumière, l’édifice semble austère, lugubre. Deux alignements de cinq colonnes, à la base et au chapiteau richement sculptés de motifs géométriques, encadrent un porche à fronton à enroulement. Un coup d’œil sur la gauche m’apprend que deux des quatre plates-formes de transport ont disparu. Le terrain de chasse des Opiriens et Kylèniens n’est donc pas tout proche.
J’ai à nouveau l’étrange impression d’être épiée. Mais j’ai beau tourner la tête de tous côtés, scruter les moindres recoins, je ne distingue rien de particulier. Et pourtant… Nous atteignons le petit théâtre. Creusé dans la roche, hémisphérique, il comprend cinq volées de gradins. Nous nous assoyons devant la scène, en léger contrebas, et nous attendons… Je sens un courant d’air bref ! « Vous avez senti ? » Mel opine de la tête. Éoïah pousse un cri qui nous revient en écho.
« Y a quéqu’chose de pas normal.
— Oui ! Ils sont là, quelque part. »
Une partie de la scène se déforme devant nous, comme sous l’effet d’un mirage, et un Solène apparaît ! Les ailes repliées, il ne porte pas de combinaison, mais quatre bracelets sur ses deux paires de pattes antérieures, et un collier que je reconnais aussitôt ! Le collier de perles noires serties dans un métal doré ! Avec, en pendentif, une pierre noire taillée en étoile ! Nous portions le même, Mel et moi, lors de mon expérience extratemporelle près du réservoir à cristaux… Je vois ce Solène, mais n’entends pas ses pensées. Est-ce une créature bien réelle ? un hologramme ? Le doute en tête, je suis surprise par une voix qui craquette venant de l’arrière : « Bonjour à tous ! Je suis ici ! »
Nous nous retournons de concert.
« C’est quoi, c’tour de passe-passe ? s’étonne Mel.
— Déroutant ? C’est le but ! Venez ! Suivez-moi ! Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Ètèkot, votre guide ! »
Il se dirige vers la citadelle, et pénètre sous le porche.
« Tu nous emmènes où ? » s’inquiète Thomas. Il ne répond pas, mais poursuit son chemin sans se retourner, de sa démarche irrégulière, paresseuse et heurtée. Le couloir principal, une galerie voûtée, compte six passages, trois de chaque côté, qui donnent sur des salles obscures. Le Solène poursuit tout droit, vers une salle éclairée de lumières vertes. La pièce, circulaire, est entourée d’un péristyle. Je compte douze colonnes à la base et au chapiteau sculptés. J’avance, pour me rendre compte que nous sommes sous la grande coupole, au cœur de l’édifice. Une galerie fait le tour de l’étage supérieur. Les lumières vertes proviennent du dôme bâti dans un matériau irrégulièrement translucide.
« Et vous vous êtes laissé encercler ! » reprend Ètèkot, alors que nous observons les jeux de lumière. Des Solènes apparaissent, tour à tour, près de chaque pilier. Douze Solènes, en plus d’Ètèkot, alors que je ne ressens que sa seule et unique présence !
« Je vous ai bernés… parce que vous ne distinguez pas encore les différences physiques entre nous. Sinon, vous vous seriez rendu compte que tous ces personnages… ne sont en fait qu’une seule représentation… de moi-même ! Ce que vous voyez ne sont que des reproductions tridimensionnelles retransmises avec de légers décalages. Regardez. » Ètèkot lève une patte gauche, et les hologrammes reproduisent son geste avec des décalages différents. Quelques hologrammes relèvent même une patte droite.
« Oui ! Nous avons poussé le vice jusqu’à inverser aléatoirement les hologrammes. Ève, je sens que mon collier t’intrigue. Il fait partie du dispositif. Il reproduit les signatures thermiques et olfactives. » Il manipule l’un de ses bracelets, et les hologrammes disparaissent. « Venez ! Nous sortons. » Ètèkot sort du bâtiment, il tourne à droite, passe près des plates-formes, et se dirige vers l’arrière de l’édifice… Sous son air parfaitement calme et détendu, je devine que le Solène rit sous cape, il s’amuse de ce qu’il nous a préparé. Il s’arrête au beau milieu de l’esplanade.
« Je crois savoir que vous avez appris, avec la collaboration des Sipséis, que je ne connais que de nom, à projeter, seuls, votre esprit, et votre image, à travers l’espace… Nous en sommes bien incapables… mais nous vous offrons la possibilité de le réaliser avec le concours… de notre technologie. À plus courte distance, certes.
— Ben alors ! s’exclame Thomas, l’air offusqué. C’était bien la peine qu’on s’casse la tête !
— Il me semble que vous dites, rétorque Lepte, à juste titre d’ailleurs, qui peut le plus… peut le moins ! Non ? »
Thomas ne répond pas, il soupire fortement et grimace.
« Le but de cette technologie, nous l’avons déjà évoqué, c’est de devenir invisible… et… indétectable ! Les signatures thermiques, olfactives et sonores, sont gérées et maîtrisées par les appareils. Il ne reste qu’un paramètre que vous devez parvenir à dissimuler.
— Nos pensées, complète Éoïah.
— Exactement. Ève, s’il te plaît, que ressens-tu ?
— Quelque chose de… bizarre, d’étrange. Je me sens épiée.
— C’est bien. Observez… »
Six Solènes, surgis de nulle part, apparaissent autour de nous.
« Sacré bon sang ! s’exclame Mel qui s’approche de l’un des Solènes et avance une main. Je peux ?
— Tu peux, jeune Humain, répond la créature.
— Cette fois, ce n’est pas ma représentation tridimensionnelle que vous voyez. Le conseil du jour, c’est que vous devez, non seulement douter de ce que vous croyez voir, mais également, et surtout, vous méfier de ce que vous ne voyez pas. Les combinaisons caméléons, que nous ne portons pas aujourd’hui, servent à alléger les calculs des appareils.
— On peut faire une expérience ? demande Jade. Tous les six ! Vous, là ! Vous disparaissez… et je vous retrouve avec ma méthode.
— Pourquoi pas ? répond Ètèkot.
— Tu m’autorises ? insiste Jade.
— Oui. »
Les six Solènes s’éloignent pour disparaître. Jade se retourne, elle baisse la tête et se la cache dans les mains, comme pour se préparer à une partie de cache-cache.
« Ètèkot ? C’est bon ? Je peux ?
— Tu peux.
— Bien. » Jade relève la tête et se retourne. Elle prend une profonde inspiration… Je ne sais pas si Ètèkot connaît l’étendue de nos pouvoirs. Il va en avoir un aperçu…
« Doucement, Jade ! » Les troubles du champ électromagnétique, que je ressens sous de désagréables grésillements mêlés à des crissements, comme des bruits de métal sur du verre, s’élèvent lentement, comme se dressent les cheveux de Jade… Éoïah, qui les perçoit comme moi, grimace, alors qu’un fin brouillard irisé naît autour de Jade. Il s’étend imperceptiblement… et gagne l’esplanade ! Les perturbations finissent par altérer le fonctionnement de leurs appareils : des halos apparaissent, et leurs silhouettes clignotent. Ils s’en aperçoivent, et nous les devinons qui se décalent, s’éloignent, mais leur camouflage ne parvient pas à se maintenir. Ils réapparaissent et nous rejoignent. L’expérience de Jade est concluante.
« Excellent, Jade ! réagit Ètèkot, beau joueur.
— Merci, répond Jade qui, d’une main vive, remet un peu d’ordre dans ses cheveux. J’ai juste cherché à brouiller leurs appareils. C’était pas difficile. Vous me pardonnez ? C’était le jeu…
— C’était… efficace, réplique le Solène. Ma leçon du jour, et j’en suis fort aise ! c’est qu’il ne faut pas vous sous-estimer ! Merci à vous tous, ajoute-t-il en s’adressant à ses congénères, vous pouvez nous laisser. » Ils s’envolent après avoir vérifié leurs appareils, et disparaissent. Ètèkot nous demande à nouveau de le suivre… Il revient dans la citadelle. Le porche franchi, il prend le premier passage, de droite, qui donne dans une salle sombre, voûtée, aux croisées d’ogives soutenues par quatre piliers. La pièce donne sur deux autres passages obscurs. Ètèkot trifouille le bracelet de sa deuxième patte gauche, et un petit autel de pierre, invisible l’instant précédent, apparaît au centre de la pièce ! Fixés au sommet des piliers, quatre spots blanc chaud s’allument pour éclairer l’autel. Il s’en approche, relève un plateau… qui cache une cavité, dont il extrait… un amoncellement d’objets !
« Voici… votre nouvel équipement ! » annonce-t-il en nous laissant découvrir les appareils. Il y a six enroulements de lanières tressées de cuir brun, six colliers… et vingt-quatre petits boîtiers, de couleur bronze, gravés d’arabesques. La moitié des boîtiers sont rectangulaires, les autres sont carrés. Six boîtiers carrés ont un disque noir, les six autres, un agencement plus complexe de bagues empilées…
« Le matériel a été adapté à votre morphologie. Prenez chacun une ceinture… et deux boîtiers rectangulaires. Observez les deux fentes à l’arrière des boîtiers… vous y glissez la ceinture. Ensuite, vous passez la ceinture… qui s’adapte à votre taille. Pour la retirer, vous la dégrafez simplement. Non, Thomas, les boîtiers ne se portent pas sur les côtés, mais l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. »
Thomas, les mains sur les hanches, fait une grimace comique.
« Les boîtiers positionnés, vous ne vous en occupez plus. Ils sont autonomes. Maintenant… passez un collier autour du cou. Bien ! Il reste les boîtiers carrés… Prenez le boîtier avec le disque noir. Sans ! toucher ! le disque noir ! Posez le boîtier sur l’un de vos poignets… le disque noir sur le dessus… À votre choix, gauche ou droite. »
Nous sommes surpris par la réaction de l’objet : à peine posé sur la peau, il change de forme et entoure le poignet ! semblant faire corps avec le bras !
« C’est normal. Non, Mel, aucun souci pour le retirer. Il suffit de placer trois doigts contre le fléchisseur radial du carpe.
— Hein ? » s’étonne Thomas. Lepte s’approche de Thomas. Elle prend sa main, et indique la position sur la face interne du poignet.
« Ici !
— Vous pressez quelques instants, reprend Ètèkot, l’appareil retrouve sa forme… et vous pouvez le retirer. Mais remettez-le, et ne touchez pas ! encore le disque noir ! Ce boîtier bracelet est personnel. Il contient un capteur d’empreinte associé à votre champ électromagnétique. C’est la commande de camouflage. Une commande qu’il faut initialiser avec les doigts de la main opposée… Peu importe quels doigts. Attendez ! Quand je vous le dirai… vous poserez vos doigts sur le disque noir… jusqu’à ce qu’il change de couleur. » Thomas regarde ses doigts, l’air perplexe.
« C’est le disque qui change de couleur ! Pas les doigts ! Ensuite, vous retirez les doigts du disque. Allez-y ! »
Au bout d’à peine deux secondes, le disque se met à flasher d’une lueur jaune… avant de retrouver son aspect d’origine.
« Vos capteurs sont initialisés. Non, Adam, l’initialisation se fait une fois pour toutes. Si votre équipement est intercepté, il s’autodétruit à la seconde tentative d’identification. Eh oui ! Repérez bien le vôtre… et ne vous trompez pas ! Les arabesques sont là pour ça ! Maintenant… éloignez-vous les uns des autres. Mettez-vous, par exemple, en cercle autour de l’autel… Bien ! Lorsque je vous le demanderai… seulement lorsque je vous le demanderai ! vous effleurerez le disque noir… et vous deviendrez invisible pour vos compagnons ! Pour redevenir visible ? Rien de plus simple, effleurez à nouveau le disque. Vous êtes prêts pour tenter l’expérience ? Alors… allez-y ! »
Les camarades disparaissent un à un ! J’effleure à mon tour le disque noir… qui devient lumineux. Rien d’autre ne se produit… Je ne vois plus les camarades, mais j’entends leurs pensées, leurs réflexions : nous nous demandons tous si notre appareil fonctionne.
« Vous êtes bien, tous, invisibles à nos yeux, précise Lepte, même si continuez à vous voir vous-mêmes. Vos pensées, en revanche, sont si bruyantes, que votre camouflage optique ne sert pas à grand-chose. Je peux aisément tous vous localiser. Redevenez visibles. »
J’effleure à nouveau le disque lumineux qui redevient opaque.
« Ça marchait, alors ? demande Thomas.
— Oui, oui, lui répond Jade.
— Trop génial !
— Lorsque vous aurez expérimenté l’appareil, reprend Ètèkot, et dépassé le côté exaltant de l’évènement… vous pourrez vous concentrer sur le primordial : la maîtrise de vos émotions ! Pour aujourd’hui, il me reste à vous expliquer le fonctionnement du dernier boîtier. Un autre boîtier bracelet qui se positionne, de la même manière, sur l’autre poignet. Ne le mettez pas tout de suite. Il régit la transmission holographique, d’où sa complexité apparente. Le disque supérieur noir doit s’initialiser comme l’autre boîtier. La première bague détermine le nombre d’hologrammes à diffuser. Par défaut, ce nombre est un. Si, comme je vous l’ai montré tout à l’heure, vous désirez projeter plusieurs hologrammes, vous appuyez sur le disque pour l’enclencher. Ensuite, vous n’avez plus qu’à tourner la bague. Vous le sentirez, elle est crantée. Vous pouvez transmettre jusqu’à dix-neuf hologrammes.
— Wouah ! réagit Thomas.
— Oui Thomas, réplique le Solène, ça fait du monde ! La bague suivante, le deuxième dispositif, gère la distance. À vous de la régler… correctement ! avant de l’enclencher. Tout ça viendra avec la pratique. Le dernier mécanisme…
— Ils appellent ça : “la cerise sur le gâteau”, précise Lepte. Le petit détail final qui parfait la réalisation. La cerise est un petit fruit rouge, à noyau, de la planète Terre.
— Merci pour ta précision, répond Ètèkot. Eh bien, la cerise sur le gâteau, c’est tout à fait cette dernière bague crantée. Elle commande le système de programmation des séquences d’animation. Je vous explique : vous avez la possibilité de préenregistrer jusqu’à huit hologrammes, pour les diffuser au moment opportun. Pour l’enregistrement, vous tournez la bague pour la placer devant l’un des huit repères, ensuite vous la soulevez… et l’enregistrement commence… Vous réalisez l’animation… vous marchez, vous courez, vous sautez… enfin peu importe, et vous rabaissez la bague pour terminer l’enregistrement. Pour diffuser la séquence… vous positionnez la bague sur le repère correspondant… et vous l’enclenchez ! À vous d’expérimenter les systèmes pour vous familiariser avec tous les mécanismes.
— Les Emnos possèdent cette technologie ? demande Éoïah.
— Leurs vaisseaux sont équipés de technologie furtive, répond le Solène, mais nous n’avons pas constaté d’applications spécifiques assignées à des modules personnels. Ce qui ne veut pas dire… qu’ils n’en ont pas !
— Les Emnos pourraient s’en servir contre les humains ? demande Thomas.
— S’ils ont la technologie, je ne vois pas ce qui les empêcherait de l’utiliser ! Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas prédire quelle sera leur stratégie. Ce sera la première fois qu’ils entrent en contact avec une civilisation assez avancée pour avoir conquis l’espace. Mais connaissant l’étendue de leur orgueil… et leur arrogance… je pense qu’ils miseront sur l’intimidation plus que la furtivité… Et vous devez savoir… qu’un champ de forces les protège ! Il les entoure et s’autoalimente par toute agression extérieure. L’énergie destructrice les renforce ! C’est par la ruse… que vous les vaincrez. Et n’oubliez… à aucun moment ! le but de votre mission ! Ces êtres doivent devenir vos alliés ! Je vous laisse dix jours pour apprivoiser la technologie. Si vous avez des questions… Lepte vous donnera les réponses. Elle connaît parfaitement le sujet. »
Nous remercions chaudement Ètèkot. Nous n’avons qu’une hâte, expérimenter nos nouveaux joujoux…
