Chapitre 44

Tchéa

Un malaise sourd m’a arrachée au sommeil cette nuit, une onde invisible traversant l’infini pour me frapper de plein fouet. Une sensation étrange, flottante, et pourtant d’une intensité troublante, impossible à ignorer. Instinctivement, j’ai perçu une concentration inhabituelle de tristesse, un tourbillon de pensées sombres, un désespoir diffus, mais pénétrant. L’origine ne faisait aucun doute : les krïjas des monts Orhgüll. Ces êtres, infiniment plus doués en télépathie que nous ne le serons jamais, captent les émotions avec une acuité pure, et les transmettent avec une clarté que nous, les Wa’ Dans, n’atteindrons peut-être jamais. Les krïjas ne s’embarrassent pas de nos éternels doutes, de nos sempiternelles questions.

Quelque chose de terrible est en train de se produire. Je le sens. Un mal mystérieux s’abat sur eux, les fauche sans distinction. Une véritable hécatombe. Les krïjas, fiers et majestueux mammifères ailés, sont les gardiens silencieux de ces montagnes reculées. Ils font partie intégrante de l’équilibre fragile de notre monde. Et voilà qu’ils souffrent, qu’ils meurent…

L’idée m’est alors venue, presque instinctivement : peut-être que la médecine des Humains pourrait les sauver. Je n’en sais rien, mais cette pensée me paraît à la fois audacieuse et terriblement urgente. Après tout, ces êtres venus d’un autre monde, avec leur technologie et leur science, pourraient-ils être la clé pour percer ce mystère ?

Et si ce mal qui décime les krïjas devenait pour moi une opportunité… celle de voir les monts Orhgüll de mes propres yeux ? Ces montagnes, au cœur de Nourhad, sont légendaires, et pourtant, à ma connaissance, aucun Wa’ Dan ne s’y est jamais aventuré. Les montagnes de mes ancêtres, les protectrices des krïjas… et peut-être, demain, qui sait, le théâtre d’une rencontre entre deux mondes…

Je dois en parler à mes nouveaux compagnons. Convaincre les Humains ne sera peut-être pas une mince affaire, mais je sens que le destin m’appelle. Une chance unique, pour eux comme pour moi, de repousser les limites de ce que nous croyons possible.