Chapitre 53

1.4.0

Éria

Au-delà de la mer de glace, les terres lointaines de Pangou émergent, partiellement voilées par d’épais nuages cotonneux qui semblent hésiter à révéler leurs secrets. Une steppe neigeuse se dévoile brièvement avant de céder à une steppe rocailleuse d’altitude, où les plaques de neige disparaissent progressivement, laissant place à un paysage parsemé de rocailles mouchetées de vert sombre. Peu à peu, ces tons austères s’adoucissent en un patchwork de beiges et de verts, comme une toile vivante qui s’étend à perte de vue.

Soudain, une côte escarpée surgit, ses falaises déchiquetées bordées de centaines d’îles éparpillées, comme les fragments d’une antique mosaïque. La forêt s’épaissit, ses teintes sombres rivalisant de profondeur avec l’horizon, lorsqu’à tribord apparaît enfin ce que nous attendions tous, fascinés et intimidés : la structure mystérieuse.

Elle se dresse, sombre et interminable, une muraille noire d’une étrangeté surnaturelle. Imposante, elle semble déborder de notre réalité, comme si elle appartenait à une dimension étrangère. Sa surface lisse et insondable capte toute lumière. Elle évoque un cil divin, posé sur un écrin de sable doré, veillant sur cet autre monde qu’il semble garder jalousement.

La navette entame la phase finale de descente. Védan, les yeux écarquillés, contemple encore les paysages défilant, incrédule :

«En moins d’une heure… On a fait ce que j’ai mis 387 jours à accomplir. Trois cent quatre-vingt-sept! Quelle perte de temps!»

Anna se tourne vers lui, un sourire à la fois chaleureux et empreint de fermeté : « Ne dis pas ça. Ce n’est pas du temps perdu, loin de là. Je suis sûre que tu as vécu des tas d’aventures, affronté des épreuves, des défis, et tout ça t’a permis de grandir, d’évoluer, de mûrir. »

Védan laisse échapper un petit rire amer.

«Oh, des aventures, oui… Des risques, surtout! Ce pèlerinage, c’est une vraie odyssée, un voyage au péril de notre vie!»

Perthie intervient, posant sur lui un regard attentif :

« Une odyssée, oui, mais avant tout un voyage intérieur. Initiatique. Il t’a permis d’apprendre sur toi-même, de mieux te connaître. »

Un bref silence s’installe, comme si Védan pesait ces paroles. Puis il hoche la tête, l’ombre d’un sourire se dessinant sur ses lèvres.

«C’est vrai. Je l’ai fait, et je ne regrette pas. Mais franchement, si je devais le refaire… je choisirais la navette! Ça aussi, c’est une sacrée expérience.»

À ses côtés, Tchéa, pensive, murmure presque pour elle-même :

«Comment nos aînés ont-ils pu se priver de cette technologie, alors qu’elle est à notre portée?»

Perthie répond avec douceur : « Vous êtes la nouvelle génération. Très bientôt, ce sera à vous de tenir les rênes. Vous aurez le pouvoir de choisir la direction que prendra votre société. »

Mathias acquiesce, ajoutant d’un ton réfléchi : « Mais c’est une décision qui se prend à plusieurs. Une affaire de conscience collective. Ce genre de changement demande du temps, de la réflexion… et beaucoup de patience. »

Anna, les bras croisés, grimace légèrement avant de lâcher :

« Peut-être qu’on vient… malgré nous, de planter une graine. L’élément déclencheur d’une évolution des mentalités.

 Il suffit de voir l’enthousiasme des jeunes pour les speeds !

 On arrive ! » nous interrompt Lewis alors que la zone d’atterrissage apparaît, grandissant rapidement dans notre champ de vision. Héliantis décélère fortement… avant de toucher le sol avec une précision parfaite.

«Et en plus, ça marche tout seul!» s’exclame Védan, visiblement impressionné.

Anna éclate de rire.

« Oh, tu crois ça ? Ça en a l’air, mais détrompe-toi. Piloter une navette, ce n’est pas juste s’asseoir et regarder. Il faut des années d’expérience et des centaines d’heures de vol pour se préparer à l’imprévu. Et crois-moi, quand la machine tombe en panne, il vaut mieux savoir se débrouiller tout seul ! »

Lewis, concentré, annonce d’un ton posé : « En tout cas, pour l’instant… tout va bien ! 8 h 21. Température extérieure : 28 °C. Vent d’est à 15 km/h. Humidité : 70 %. Prévisions météo confirmées : une belle journée en perspective. »

C’est avec une moue admirative que Védan détache son harnais et se lève, presque avec solennité. Chaque geste semble imprégné d’une nouvelle conscience de ce qu’il vient de vivre. Ce voyage est une véritable révélation pour le jeune Wa’ Dan. Sur le hayon, il s’arrête, ferme les paupières, relève le menton et inspire profondément, comme s’il cherchait à absorber chaque particule de cet air familier.

« Ça fait quoi d’rentrer à la maison ? » demande Lewis, l’œil pétillant de malice. Védan hésite un instant, avant de murmurer, presque pour lui-même :

«Ça fait… bizarre. Je ne pensais pas revenir de sitôt.»

Au-dessus de nous, quelques cirrus esquissent des traits flous sur un ciel bleu pâle, comme les souvenirs qui s’accrochent encore à Védan. Nous avons atterri au cœur d’une clairière baignée d’une lumière douce, où une prairie en fleurs exhale des senteurs fraîches, citronnées et miellées. Autour de nous s’étire un paysage vallonné de collines verdoyantes et tapissées de fleurs éclatantes, enveloppé d’une brume vaporeuse.

Nous quittons Héliantis à bord des speedglides, le bourdonnement des machines ajoutant une touche de modernité à ce décor intemporel. Aujourd’hui encore, nous fermons la marche. Assise tout contre Mathias, je profite de ces instants volés, mon corps pressé contre le sien. D’un geste furtif, mes mains glissent, explorent, taquinent… La proximité, l’élan du moment, tout s’accorde à cette liberté fugace. Ce n’est certainement pas Sphinx, installé derrière moi, qui s’en offusquera.

La colonne ralentit, freinée par un sous-bois dense qui semble vouloir nous retenir. Mais l’obstacle est de courte durée : les feuillages s’éclaircissent, le sol devient plus praticable, et, soudain, la majesté de la forêt des Wa’ Dans se déploie devant nous. Les arbres titanesques de Pangou se dressent comme des géants millénaires, leurs troncs puissants ornés de contreforts massifs. Sur les troncs, de longues touffes pendantes, semblables à une fourrure vert tendre, oscillent doucement au gré du vent, contribuant à une aura de mystère enveloppant cet habitat unique.

La position de Livun, à un peu moins de quatre kilomètres au nord-est, s’affiche sur le cockpit. Lewis incline son speedglide vers le nord-nord-est, ajustant légèrement notre trajectoire avant de s’arrêter à cinq cents mètres de la première structure. Selon Védan, il s’agit de la bâtisse dédiée à l’hébergement des visiteurs.

Nous garons nos engins en ligne, notre appareil venant se placer à droite de celui d’Yves et Perthie. Il est 10 h 14, précise l’interface du speedglide lorsque le cockpit se relève, libérant une bouffée d’air frais, chargé d’humidité.

Alors que je m’apprête à descendre, un mouvement attire mon regard : Védan s’élance, courant à toute vitesse vers un groupe de Wa’ Dans formé un peu plus loin. Je distingue huit adultes et six enfants. Son cri de joie retentit, et en un instant, il est happé par leurs bras ouverts. La scène est empreinte d’une émotion brute : des éclats de rire fusent, des larmes perlent sur quelques visages, et les voix se mêlent dans une cacophonie joyeuse. Ces retrouvailles semblent abolir le temps et les distances qui les avaient séparés.

Le groupe s’avance vers nous, portant encore sur leurs visages l’empreinte de cette joie retrouvée. Védan, rayonnant, prend la parole avec un enthousiasme débordant. Il présente Tchéa, sa voix tremblant légèrement sous le coup de l’émotion, puis se tourne vers nous avec une fierté non dissimulée.

«Je vous présente… ma famille», nous déclare-t-il, les yeux brillants, tandis qu’un sourire radieux illumine son visage.

Védan commence les présentations par le couple le plus âgé : Yolin, sœur de Toga restée sur Libarad, et grand-tante de Tchéa et de Védan, accompagnée de son compagnon, Baden, originaire de Nourhad. Tous deux affichent une forte corpulence qui évoque à la fois une robustesse naturelle et une vie bien remplie.

Yolin, apothicaire de métier, se distingue par une épaisse chevelure grisonnante qui entoure un visage carré, encadré de sourcils en accent circonflexe. Ces derniers surplombent de grands yeux noirs, vibrants d’intensité et de malice. Sa longue robe, mêlant les teintes de l’opaline et de l’avocat, est agrémentée de larges bretelles qui soulignent une silhouette à la fois imposante et chaleureuse. Elle dégage une énergie communicative et une joie de vivre palpable, trahissant une nature “bonne vivante” que j’imagine facilement autour d’une table animée.

À ses côtés, Baden, médecin de profession, offre un contraste intrigant. Son front dégarni et ses longs cheveux blancs tirés en arrière lui confèrent une apparence soignée, presque austère, mais qui est immédiatement adoucie par son étrange visage poupin, étonnamment enjoué pour son âge. Ses épaisses lunettes rondes amplifient la vivacité de son regard. Vêtu d’une chemise ample vert kaki et d’un pantalon large en toile beige, il donne l’impression d’un “homme” à la fois pragmatique et légèrement espiègle, capable de surprendre.

Védan enchaîne ensuite avec la famille de leur fils, Ruden. Verrier de métier, Ruden hérite du visage carré de sa mère, auquel il ajoute une touche personnelle : des cheveux noirs relevés en un topknot soigné qui accentue la symétrie de ses traits. Ses grands yeux sombres, au regard aussi mobile qu’inquisiteur, semblent absorber chaque détail de notre présence, témoignant d’une curiosité légitime et presque contagieuse. Sa stature modeste est contrebalancée par une musculature d’athlète, mise en valeur par un chandail ajusté aux rayures verticales dans des nuances profondes de chocolat et de sépia.

À ses côtés se tient Lima, sa compagne, dont l’allure me rappelle Natché ; une ressemblance naturelle, puisqu’elles partagent toutes deux des origines à Galaden. Petite et délicate, Lima dégage un charme irrésistible, renforcé par des yeux vert sombre au regard troublant et charmeur. Ses longs cheveux noir de jais, retenus par un bandeau jaune vif, encadrent un visage gracieux et lumineux. Sa robe courte, ornée de motifs fleuris dans des teintes de vert impérial, jaune d’or et olive, épouse ses mouvements avec une élégance naturelle. Le large décolleté arrondi ajoute une touche de féminité assumée, sans ostentation.

Ils ont trois enfants : Hydan, un garçon de douze ans, et deux filles, Alma, onze ans, et Elmé, neuf ans. Tous trois ont hérité des yeux verts lumineux de leur mère, mais c’est bien là leur seul point commun. L’aîné, petit, mais solidement bâti, affiche une bouche pincée et un air songeur qui semble le vieillir. Une ombre de préoccupation flotte dans son regard, trahissant une maturité inhabituelle pour son âge. Ses cheveux épais, partiellement rassemblés en queue-de-cheval, retombent en mèches désordonnées, cachant ses oreilles.

Les deux fillettes, en revanche, partagent un visage ovale aux traits délicats et une ressemblance saisissante, comme deux reflets d’un même tableau espiègle. Leurs yeux pétillent de malice, et leurs coiffures jumelles, deux couettes basses, renforcent cette impression d’harmonie complice. Elles semblent inséparables, chuchotant entre elles et lançant des regards curieux dans notre direction.

Toga et Yolin auraient également un frère, Haden, grand-oncle de Tchéa et de Védan, qui serait parti vivre à Nourhad. Sa fille, Hasel, aurait quant à elle fait le chemin inverse pour s’établir sur Libarad et y fonder une famille…

J’ai du mal à suivre les paroles rapides et parfois confuses de Védan, débordant d’enthousiasme, et retransmises par le traducteur automatique.

Hasel, que Védan présente comme “Tante Hasel”, dégage une impression de dignité légèrement distante. Son visage rond, surmonté d’un front lisse et de sourcils parfaitement dessinés, est dominé par de grands yeux noirs dont le regard déterminé semble capable de percer les âmes. Une aura de force tranquille, presque intimidante, émane d’elle. Huilière de métier, elle est spécialisée dans la fabrication de produits d’hygiène corporelle. Sa tenue, une tunique grenat et olive sur un pantalon rayé kaki et pistache, ajoute du caractère à son allure distinguée.

À ses côtés se tient son compagnon, Xidan, chef du village, dont la stature longiligne met en valeur l’élégance de sa compagne. Grand et mince, il arbore un visage carré marqué par des arcades sourcilières saillantes, un nez aplati imposant, et une bouche large aux lèvres fines. Ses cheveux noirs, rejetés en arrière, dégagent des oreilles légèrement décollées qui renforcent l’étrange charme de son apparence. De son regard pétillant émane une double nature : un mélange d’austérité rigoureuse et de générosité attentive. Son qamis beige, parfaitement ajusté, souligne encore davantage sa silhouette élancée.

Leur fils, Torden, âgé de onze ans, est déjà la réplique miniature de son père : grand, mince, avec un menton proéminent en galoche et des petits yeux rapprochés qui lui donnent un air concentré. Leur fille aînée, quant à elle, a suivi le même chemin que Védan, quittant Libarad pour Nourhad, mais son absence est évoquée brièvement, presque avec regret.

Il reste un couple et deux enfants que Védan ne nous a pas encore présentés. À son expression radieuse, je devine de qui il s’agit. Lodan, son père, fils de Toga et de Vodan, est un mécanicien à la stature imposante et à l’allure sympathique. Son visage rond, ses yeux pétillants et ses bajoues pleines, qui s’affaissent légèrement, lui donnent un air jovial et chaleureux. Ses longs cheveux noirs sont rassemblés en une queue-de-cheval. Il porte une veste de cuir brun et un pantalon assorti, usés par le travail. À ses côtés, Kolin, sa compagne, originaire de Livun, liquoriste, arbore un visage ovale encadré d’une épaisse chevelure crépue. Sa robe légère, aux rayures roses et blanches, oscille doucement sous la brise.

Le jeune frère de Védan, Irden, âgé de treize ans, a hérité du front étroit et des sourcils fins et arqués de sa mère. Ses yeux brillent d’un regard vif et curieux, tandis qu’une imposante touffe de cheveux donne à son visage une apparence plus large. À ses côtés se tient Aélin, sa “petite” sœur de dix ans, déjà aussi grande que lui. Athlétique et large d’épaules, ses longs cheveux sont attachés en un élégant topknot.

Védan et Tchéa nous présentent à leur famille, et nous sommes accueillis avec une chaleur qui dépasse toutes nos attentes, comme si nous étions des leurs depuis toujours. Notre arrivée, nos traits exotiques, nos speedglides, nos traducteurs automatiques… rien, absolument rien, ne semble troubler leur bienveillance naturelle.

« Vous n’avez pas l’air surpris de nous voir ? demande Anna une fois les présentations achevées. Vous nous attendiez ? Quelqu’un vous a avertis de notre arrivée ?

 Bien sûr! répond Lodan, visiblement étonné par la question. Nous vous attendions.»

Le ton tranquille, presque évident, rend la situation encore plus intrigante.

« Mais… qui vous a prévenus ? » insiste Lewis, les sourcils légèrement froncés.

Lodan esquisse une mimique étrange, son expression devenant soudain plus grave. D’une voix profonde et résonnante, il déclare :

«Étrangers! Vous êtes à Livun, la cité des mystères… Ici, la réalité ordinaire côtoie l’inimaginable… Livun est le berceau des révélations, des miracles, des prodiges… La capitale d’un royaume secret où des forces occultes et surnaturelles œuvrent dans l’ombre.»

Je remarque des regards échangés parmi les Wa’ Dans. Certains sourient, d’autres semblent légèrement gênés, mais personne ne dément. Et puis, soudain, Lodan éclate d’un rire sonore, brisant le moment de tension.

«Lodan plaisante!» intervient Yolin, amusée, un sourire malicieux aux lèvres.

Lodan réplique, le regard pétillant : «À moitié… seulement à moitié.»

Yolin secoue doucement la tête avant de concéder : «Ce n’est pas entièrement faux… Il y a une part de vérité dans son discours.»

Elle marque une pause, et son expression se fait plus sérieuse.

«Notre mère… elle possède des dons. Des pouvoirs particuliers. C’est elle qui nous a avertis de votre arrivée. Elle vous attend et vous recevra cet après-midi. Mais en attendant, vous êtes invités à déjeuner chez mon neveu.»

Le mystère s’épaissit, et, dans ce calme étrange, la promesse d’une rencontre hors du commun se profile.

Ruden et Lima s’approchent de Mathias et moi, le sourire chaleureux. Ils nous bombardent de questions avec une bienveillance désarmante : notre voyage s’est-il bien passé ? Sommes-nous dépaysés ? Avons-nous besoin de quelque chose, faim ou soif peut-être ? Lima, avec une spontanéité touchante, me demande même si ma grossesse se déroule bien, ce qui me laisse à la fois surprise et amusée.

Non loin, Lodan et Kolin discutent avec Anna et Lewis, tandis que Xidan et Hasel échangent avec Perthie et Yves. Nous avions déjà remarqué le sens de l’accueil inné des Wa’ Dans de Nourhad ; ici, ceux de Libarad ne sont pas en reste. Leur hospitalité déborde naturellement, et chacun semble faire de notre bien-être une priorité.

Près des trois troncs massifs coiffés de leurs étonnantes constructions circulaires, Yolin interrompt sa conversation avec Tchéa. Avec une énergie joyeuse, elle nous décrit l’ensemble hôtelier niché dans ces structures impressionnantes. Elle précise qu’il y a suffisamment de place pour nous six si nous choisissons de rester ensemble. Mais elle ajoute avec un clin d’œil que ses enfants, Ruden, Hasel et Lodan, disposent chacun d’une chambre libre et se feraient une joie de nous accueillir. À peine a-t-elle terminé que Ruden et Lima nous pressent gentiment d’accepter. Lima insiste, presque suppliante : «Ce serait un immense honneur pour nous de vous recevoir!» Son regard sincère me touche. Je me tourne vers Mathias pour connaître son avis. Il hoche doucement la tête, un air entendu, tandis qu’Anna accepte sans hésiter l’invitation de Lodan et Kolin. Notre décision semble ravir Ruden et Lima, leurs visages s’illuminent d’un bonheur presque enfantin.

Un peu à l’écart, des Wa’ Dans attendent patiemment au pied d’une modeste construction solitaire. Il s’agit, sans doute, de l’habitation d’Halin, celle que Védan nous avait décrite.

«C’est ici qu’habite Maman, confirme Yolin, le regard brillant. Vous reviendrez tout à l’heure.»

Son ton laisse entrevoir que la rencontre à venir avec Halin ne sera pas ordinaire. L’atmosphère, déjà empreinte de curiosité et d’émerveillement, s’épaissit d’une nouvelle couche de mystère.

Nous pénétrons dans la cité, et un paysage inattendu s’offre à nous. Ici, les bardages de certains bâtiments arborent des couleurs vives, presque éclatantes, tandis que toutes les constructions sont ornées de détails architecturaux soigneusement sculptés, conférant aux lieux une élégance unique. Au cœur du village s’étend une vaste clairière baignée par les rayons dorés d’Ir’ Is, projetant des jeux d’ombre et de lumière sur les habitations perchées.

La famille de Lodan réside dans une structure remarquable sur notre gauche, en bordure de la clairière centrale : une habitation octogonale massive coiffée d’un logement hexagonal. Plus loin, Yolin nous montre sa maison, une élégante habitation carrée perchée sur un arbre voisin. La demeure d’Hasel et de sa famille, tout aussi singulière, est un cylindre aplati surmonté d’un prisme à base carrée, tandis que celle de Ruden, plus audacieuse, se compose de deux habitations triangulaires imbriquées, en parfaite harmonie avec la nature environnante.

Hasel, Xidan, Lima, Ruden, Yolin et Baden nous quittent au pied de l’arbre de Lodan, après de chaleureux sourires et quelques paroles bienveillantes. Les enfants, jeunes et moins jeunes, se sont rassemblés à l’écart avant de s’éclipser dans un tourbillon de rires. J’imagine sans mal la fierté débordante de Védan, heureux de retrouver ses camarades et de leur présenter sa cousine Tchéa. L’idée de le voir conter son incroyable aventure me traverse l’esprit ; aujourd’hui, il est sans doute la vedette du village.

Anna et Lewis montent les premiers dans le système d’élévation, désormais familier pour nous. L’ascension dévoile peu à peu un panorama époustouflant. Une vaste terrasse couverte entoure l’octogone, offrant une vue imprenable sur le cœur lumineux du village. Les espaces sont aménagés avec goût : banquettes moelleuses, fauteuils accueillants et tables basses y côtoient des claustras de bois garnis de plantes luxuriantes et fleuries. Les parfums délicats des fleurs se mêlent à la douceur de l’air.

La vue… est un enchantement. Le calme… presque irréel. Une force tranquille imprègne ces lieux, un sentiment de paix et de sécurité s’installe en moi. C’est comme si nous avions découvert un nouveau sanctuaire, un coin de paradis suspendu dans le temps, loin, si loin du tumulte ordinaire…

Depuis la terrasse, l’Arbre du Conseil, majestueux et imposant, masque partiellement une partie de la salle commune. Devant cette dernière, un groupe de jeunes s’est rassemblé. Je distingue Tchéa et Védan parmi eux, visiblement absorbés par les conversations et l’énergie vibrante de leurs retrouvailles.

Les maîtres de maison nous accueillent avec chaleur et nous font visiter leur intérieur. Le logement s’ouvre largement sur la terrasse grâce à quatre grandes baies vitrées, laissant entrer la lumière d’Ir’ Is et une brise douce. La pièce principale, spacieuse et lumineuse, s’accompagne d’une cuisine parfaitement aménagée, d’une arrière-cuisine, de deux chambres élégantes, d’une salle d’eau et de toilettes. Contrairement à la demeure plus modeste de Vodan et Toga, ici, c’est le raffinement qui règne.

Le mobilier, en bois aux teintes miel, affiche des lignes sobres et épurées, relevées par des ferrures de laiton délicatement ciselées. Le sol, en marqueterie, révèle un artisanat remarquable, bien qu’il soit en grande partie dissimulé sous des tapis épais aux motifs et couleurs chatoyants. Tout respire une élégance discrète, où chaque détail semble avoir été pensé pour allier confort et esthétique.

Nous sommes invités à nous installer sur la terrasse, qui offre une vue imprenable sur le centre de la clairière. Nos hôtes nous proposent de goûter l’”olm”, un nectar ambré qui intrigue immédiatement nos papilles. La liqueur, épaisse et sirupeuse, dévoile un goût prononcé de fruits secs mêlé aux nuances douces et sucrées du muscat.

Yves, curieux comme toujours, ose poser une question que je redoute un peu, connaissant les surprises que les Wa’ Dans peuvent réserver : « Quelle est l’origine de cette boisson ? »

Kolin, avec un sourire bienveillant, nous rassure : il s’agit d’un mélange de moût de fruits et d’alcool, une mistelle réputée qu’elle a elle-même préparée. Ses explications détaillent les fruits utilisés, ainsi que le processus qui confère à l’olm son arôme riche et inimitable. Je me détends, amusée par les remarques d’Yves, tout en savourant une nouvelle gorgée.

Irden, Aélin, Tchéa et Védan nous rejoignent peu après, visiblement débordants d’énergie et d’excitation. Leur entrain communicatif éclaire la terrasse, tandis que nos hôtes commencent à servir un repas copieux et coloré. Une abondance de fruits et de légumes, préparés avec soin, nous est offerte, chaque plat témoignant du lien profond que les Wa’ Dans entretiennent avec la nature.

À la fin du repas, alors que l’ambiance devient plus paisible, Tchéa, toujours curieuse et avide d’en apprendre davantage, se penche vers Kolin pour poser une question : «Et mon arrière-grand-mère?»

L’attention de tous se porte sur elle, comme si le nom de cette aïeule éveillait des souvenirs ou des secrets que seuls les anciens pourraient révéler.

«Depuis que je suis arrivé à Livun, commence Lodan, il y a bien des années… j’avais à peu près ton âge, Tchéa, j’ai toujours considéré ma grand-mère comme quelqu’un… de spécial.»

Sa voix, d’ordinaire légère, se fait plus grave, presque solennelle.

«Livun, sans elle, n’aurait jamais pu devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Halin est l’âme de cette cité. Ici, tout gravite autour d’elle, comme si elle était un astre discret, mais omniprésent.»

Un silence respectueux s’installe, tandis que Lodan semble chercher ses mots. «Mais… elle a changé, poursuit-il enfin. Depuis l’an dernier, depuis la mort de Yoden, ton arrière-grand-père, quelque chose s’est brisé en elle. Elle a perdu la vue et, avec elle, toute l’énergie qui la définissait.» Il détourne un instant les yeux, comme s’il se sentait coupable de parler ainsi. «Et elle ne sort plus. Elle reste cloîtrée dans l’obscurité de sa modeste pièce unique, comme si elle voulait s’effacer. Je crois… qu’elle a renoncé à la vie.»

Lodan se redresse et balaie la pièce d’un geste ample, ramenant son attention sur nous. «Mais aujourd’hui, elle a exprimé un souhait. Elle veut vous rencontrer, vous six, précise-t-il en nous désignant d’un regard insistant, et toi aussi, Tchéa.

 Et il serait temps d’y aller, intervient Kolin avec douceur, mais fermeté. Je vais vous conduire.»

Nous nous levons presque à l’unisson. Comme mes camarades, je passe rapidement aux toilettes avant de rejoindre Perthie. Ensemble, nous descendons, le cœur un peu plus lourd. En bas, je retrouve Mathias, engagé dans une conversation avec Lodan au sujet d’Halin.

Le couple Wa’ Dan nous accompagne jusqu’à l’habitation de l’arrière-grand-mère. En approchant, je sens une étrange tension dans l’air, comme si le simple fait de s’en approcher imposait une certaine révérence.

Nous sommes accueillis par une vieille Wa’ Dan aux épaules voûtées, vêtue d’un ample manteau gris qui semble flotter autour d’elle. Ses longs cheveux blancs, clairsemés, tombent en mèches inégales autour de son visage. Deux petits yeux vifs, presque inquisiteurs, nous détaillent sans aménité derrière des lunettes d’aviateur aux verres épais. Elle dégage une aura de méfiance farouche, renforcée par l’impression d’austérité qu’elle impose.

«Voici Duxel, l’assistante d’Halin», nous explique Kolin. Mais à mes yeux, cette “femme” ressemble davantage à un cerbère revêche, posté là pour filtrer quiconque oserait approcher.

Avant de nous quitter, Lodan insiste avec bienveillance :

«Revenez chez nous après l’entretien. Nous vous attendons.»

Je ne peux m’empêcher de ressentir une étrange appréhension. Le mystère qui entoure cette “femme” semble s’épaissir à chaque pas.

Sous l’étroite surveillance de Duxel, Tchéa s’élance la première, sa silhouette se fondant presque dans la lumière tamisée du haut. Anna la suit, le dos droit, puis Lewis, d’un pas assuré. À mon tour, je grimpe, le cœur battant d’une étrange appréhension. Une fois en haut, je découvre une petite terrasse encombrée d’objets divers : sculptures délicates, tentures ornées de motifs complexes, gravures mystérieuses, bijoux étincelants. Ces amas hétéroclites créent une ambiance presque mystique, comme si chaque objet portait en lui un fragment d’histoire ou un éclat d’âme.

Intriguée, je m’avance, mais Duxel se glisse devant moi, son regard perçant me dissuadant d’aller plus loin. Elle m’adresse une remarque sèche, presque murmurée :

«Ce sont des dons. Des offrandes en remerciement des services rendus par l’Oracle.»

Une fois que nous sommes tous réunis, l’assistante s’avance vers une porte noire matelassée. La seule entrée possible, autant que je puisse en juger. Elle la déverrouille d’un geste précis, presque cérémoniel, puis se tourne vers nous.

«Entrez», dit-elle simplement, d’une voix neutre, mais ferme.

Nous pénétrons dans un local obscur, et la porte se referme aussitôt derrière nous avec un bruit sourd, nous plongeant dans une obscurité totale. Le silence, profond et oppressant, semble amplifier nos respirations. Seule la lueur de l’embrasure, avant que la porte ne se ferme, a permis de deviner une silhouette immobile, assise dans un large fauteuil. Un fauteuil encerclé de piles d’objets hétéroclites, conférant au lieu une sensation de chaos organisé, comme un sanctuaire chargé de souvenirs. L’air est lourd, chargé d’une odeur de bois ancien, de cuir et d’objets oubliés.

Soudain, une voix s’élève, brisant l’épaisseur du silence. Cassée, usée, chevrotante, elle semble venir d’un autre temps : «Tchéa! Te voilà enfin! Chair de ma chair, sang de mon sang, je t’attendais.»

La voix tremble légèrement, mais sa puissance est indéniable.

«Merci, étrangers, d’avoir conduit mon arrière-petite-fille jusqu’à moi.»

Anna prend une légère inspiration avant de répondre, la voix tremblante, presque hésitante : « Je vous… je t’en prie, Halin. Nous sommes honorés que… que tu nous reçoives. Je me présente… »

Mais Halin l’interrompt brusquement, d’un ton coupant, empreint d’une étrange autorité :

«Ne te fatigue pas avec des présentations inutiles, Anna. Je sais qui tu es. Je sais qui vous êtes… tous.»

Un frisson parcourt mon échine.

«Mes pauvres yeux m’ont quittée, mais mon esprit, lui, voit clair. Je perçois votre présent, votre passé… et votre futur.» Sa voix se fait plus lente, plus grave. «Perthie et Yves, Anna et Lewis, Éria et Mathias…» Elle s’arrête un instant, comme pour s’assurer que ses mots résonnent en nous. «C’est moi qui suis honorée par votre présence. Votre avenir est grand, mais celui de votre descendance dépasse de très loin votre entendement. Tant de troubles… tant de tourments… tant de questions qui vous hantent…»

Ses mots semblent s’insinuer dans nos pensées, comme si elle parlait directement à chacun de nous.

«Les réponses sont en vous. Ouvrez votre cœur, ouvrez votre esprit. Vos enfants…»

Elle marque une pause, sa voix tremblant légèrement. «Vos enfants sont la clé.»

Nous retenons tous notre souffle.

«Vous avez, tous les sept… Oui, toi aussi, Tchéa… Vous avez rendez-vous avec l’avenir… Le futur est en marche, et il vous attend, là où je me suis rendue… il y a bien longtemps…»

Sa voix s’éteint dans un souffle. Le silence retombe, épais, presque étouffant. Halin soupire longuement, comme si le poids de ses propres paroles pesait sur elle, avant de reprendre, sa voix toujours aussi troublante.

«Le moment est venu de vous confier mon secret… Il y a bien longtemps… oui, bien, bien longtemps… ma mère donna naissance à une première fille. Une enfant terrible, capricieuse, perfide, méchante. Une véritable peste!» Sa voix chevrote, mais une étrange lueur semble traverser ses mots.

«Cette fille, turbulente et dissipée, insupportable au point de faire perdre patience aux plus indulgents, passait le plus clair de son temps à contrarier ses parents… Pourtant, ces derniers étaient un couple admirable, doux, aimant, toujours attentifs. Vous l’avez deviné… cette fille… c’était moi.»

Un silence pesant s’installe, comme si elle savourait l’effet de sa confession.

«Je n’étais qu’une enfant, mais une enfant dévorée par une imagination fertile… pour les pires idées. Mes désobéissances n’avaient pas de bornes, mes bêtises semblaient infinies… La veille de mes onze ans, mes parents, bien trop indulgents, préparaient une grande fête pour mon anniversaire. Mais moi, leur fille ingrate, je n’y voyais qu’une occasion de…» Elle marque une pause, ses mots s’étirant comme un reproche qu’elle s’adresse encore aujourd’hui. «… de les contrarier… Alors, dans un élan de rébellion, je décidai… de fuguer! Pas pour de bon, bien sûr. Juste assez pour leur faire peur. Mais je voulais marquer le coup. Et je savais où aller…»

Sa voix devient plus grave, teintée d’une sombre fascination.

«À une dizaine de jours de marche, au nord-ouest de notre village, se trouve une zone interdite. Une région frappée de tabou. On racontait qu’un objet sacré, mystérieux et puissant, y régnait sur les forces du Chaos. Ah… quelle tentation pour l’enfant insupportable que j’étais!»

Elle inspire profondément, comme si elle revivait chaque instant de son récit.

«J’ai marché pendant dix jours, toujours vers le couchant… Mes pieds saignaient, mon corps était épuisé, mais l’idée de braver l’interdit me portait… Et puis, je l’ai vue…» Sa voix tremble légèrement, marquée par une émotion étrange.

«Une muraille noire. Immense. Colossale. Bien plus haute que l’arbre le plus imposant de notre salle commune! Ce rempart obscur, ténébreux, semblait s’étendre à l’infini. Une frontière infranchissable…»

Elle s’interrompt, et l’on entend presque son souffle rauque dans le silence absolu.

«Mais ce n’était pas qu’un mur. Non. Cette chose… elle vibrait. Elle ondulait, comme un tissu de ténèbres, vivant, respirant. L’air était lourd, saturé d’un bourdonnement qui me perçait les oreilles. Chaque pas que je faisais vers elle me coupait un peu plus le souffle. Mais c’était… irrésistible. Une force me tirait, m’attirait. Comme un aimant qui ne voulait pas me lâcher.»

Elle soupire, puis reprend d’une voix plus basse, presque murmurée : «Je me souviens avoir réussi à faire demi-tour pour aller chercher un bâton, puis m’être avancée, à la fois fascinée et terrifiée… Mes mains tremblaient, mon souffle était court, mais je devais savoir! Comprendre! Alors, avec ce bâton, j’ai osé… j’ai osé toucher cette substance noire, vibrante, qui semblait avaler la lumière elle-même… Le bâton s’enfonça dans la substance noire comme dans une gelée, pour en ressortir intact! Sans la moindre trace. À un pas du mur, une étrange impulsion me poussa à approcher une main prudente, paume grande ouverte, les doigts écartés… C’est alors qu’un léger remous fit moutonner la surface obscure. Je restai figée. Une forme vague prenait corps devant moi… D’abord floue, elle se précisa peu à peu. Je compris avec effroi qu’il ne s’agissait que du reflet de ma propre main. Mais ce reflet se détachait doucement de la surface ondoyante pour venir à ma rencontre, comme une ombre qui prenait vie…

Mon souffle se coupa. Épouvantée, je tentai de reculer, mais mon corps entier était paralysé, figé par une force invisible. La silhouette noire s’échappait désormais du mur, prenant des contours plus nets : c’était mon double, mon reflet, mais noir… plus noir que noir… Elle m’enveloppa soudain, froide et insaisissable. Et je perdis connaissance…

Quand je repris mes esprits, j’étais allongée sur le sol, à quelques pas de la muraille. Ma tête me faisait souffrir terriblement, une douleur lancinante, comme si mon cerveau bouillonnait. Et dans ce tumulte intérieur, des voix… d’innombrables voix… cris, appels, chuchotements, râles, rires et pleurs… se mélangeaient dans un chaos effarant. Je devais me relever, mais mes jambes refusaient d’obéir.

Je ne sais par quel miracle j’ai trouvé la force de reprendre le chemin de Livun… Ce voyage fut un calvaire. Je mis quatorze ou quinze jours pour rentrer, chaque pas plus difficile que le précédent. Mais le plus étrange restait à venir… Je m’étais enfuie de Livun la veille de mes onze ans… et lorsque je retrouvai le village, tenez-vous bien, plus d’une année s’était écoulée!»

Elle s’interrompt un instant, laissant planer un silence chargé d’émotions et de mystères.

«Je retrouvai mes parents, qui me croyaient perdue à jamais. Leur détresse était gravée sur leurs visages. Ils m’apprirent qu’ils avaient tout tenté : la télépathie, des recherches minutieuses, des battues organisées avec tous les habitants du village… Mais rien. J’avais littéralement disparu… Une énigme que personne ne pouvait résoudre.

Je n’ai jamais su ce qui m’était arrivé durant cette année effacée de ma mémoire. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir pleuré de longues heures, agenouillée aux pieds de Papa et de Maman, implorant leur pardon pour tout le mal que j’avais fait… Ces instants de réconciliation ont marqué ma renaissance… Depuis ce jour, je n’ai vécu que pour le bien, et pour l’amour de mon prochain.

Au fil des mois, j’ai dû apprivoiser ce qui me rongeait de l’intérieur : toutes ces voix, ces cris, ce chaos qui s’était installé dans mon esprit. J’ai appris, lentement mais sûrement, à canaliser ce brouhaha assourdissant, à le dompter, jusqu’à en extraire une harmonie singulière. Et c’est ainsi que j’ai découvert, dans cette cacophonie intérieure… un murmure… ténu, mais constant. Un murmure qui n’était autre que celui… de la Vérité…

Et ce fut une révélation. En écoutant ce murmure, en filtrant les échos parasites, je parvins à discerner des chemins. Des chemins lumineux, porteurs d’avenir. À partir de là, j’ai compris que je pouvais influer sur la marche des choses, guider les miens vers un futur meilleur…»

Elle s’interrompt à nouveau, le souffle court, avant de reprendre :

«Un beau jour, dans ma seizième année, notre village accueillit un homme venu de très loin. Yoden. Il arrivait du continent que vous appelez Asadal, exténué, fiévreux, presque à l’agonie. Retardé par un hiver d’une rare violence, il n’avait plus rien de familier dans son regard, sinon une lueur vacillante. Sa destination n’était pas Livun, mais Sizun, à cinquante jours de marche au sud-ouest. Mon père, médecin du village, n’hésita pas à lui ouvrir notre porte. Et nous l’avons recueilli…

La première nuit, poussée par une curiosité que je n’ai jamais su contenir, je me faufilai dans sa chambre. Là, je le trouvai étendu, battant des paupières dans un délire fiévreux. Je m’approchai, et quelque chose d’inexpliqué, de prodigieux, se produisit en moi. Au premier regard, malgré sa pâleur cadavérique, j’ai su… Une certitude viscérale, indiscutable, m’a traversée : il était mon autre. Ma moitié. Mon âme sœur. Une vision s’imposa, fulgurante : lui et moi, ensemble, et trois enfants qui jouaient autour de nous, éclatant de vie…

Tremblante, je m’accroupis à son chevet et posai mes mains sur son poignet brûlant. Aussitôt, une onde sombre, une force malveillante, remonta en moi. Comme l’eau s’engouffrant par la brèche d’un barrage, je sentis ce poison me traverser, m’envahir, me brûler de l’intérieur. Une douleur insoutenable. Puis, le noir complet… Quand je rouvris les yeux, Yoden était penché sur moi. Son regard, d’un vert doux et apaisant, me transperçait. Avant même de réfléchir, je me redressai et l’entourai de mes bras comme si je l’avais attendu toute ma vie… Je l’attirai contre moi, et, dans un élan irrépressible, je l’embrassai… Ce fut le premier moment d’une histoire que plus rien ne devait jamais briser.»

Halin soupire longuement…

«Jusqu’à son décès, l’an dernier… Nous avions tant partagé. Tant vécu. Il était ma lumière, et, depuis qu’il est parti, je n’ai plus aucune raison de rester ici-bas. Ma tâche s’achève. Tout ce que je veux, désormais, c’est le retrouver…»

Sa voix vacille légèrement, mais elle se reprend aussitôt.

«Mais je m’égare… Revenons-en à cette nuit-là. Ce qui s’est passé après mon évanouissement… C’était une révélation. Yoden s’était rétabli presque instantanément. Comme si je lui avais ôté sa souffrance, comme si je l’avais purifié de son mal. Je venais de me découvrir… le don de guérison! Une puissance étrange, que je ne comprenais pas encore, mais que je sentais croître en moi…

Je ne pus garder ce secret longtemps. Mon père continuait de soigner les villageois avec ses connaissances, mais certains cas lui échappaient : des maladies trop avancées, des blessures incurables. Que faire? Les abandonner? Les laisser mourir? Non. Je ne pouvais m’y résoudre. Alors, discrètement, je rendais visite à ces malheureux. Mon simple contact suffisait à apaiser leurs maux. Peu à peu, la rumeur enfla, se propageant de village en village, puis à travers tout le continent. On parlait d’une fille capable de guérir l’impossible, d’un miracle vivant… Et c’est ainsi que naquit la légende de l’Oracle de Livun.»

Elle marque une pause, un sourire mélancolique flottant sur ses lèvres.

«Anna, tu as quelque chose pour moi, n’est-ce pas? demande-t-elle brusquement, d’un ton plus direct.

 Oui, Halin, répond Anna. Ta fille, Toga, m’a remis ceci pour toi. »

Dans l’obscurité absolue, je devine qu’Anna tend la petite pierre qu’elle a gardée précieusement depuis notre départ de Zilin.

«C’est cela. Pose-la à tes pieds. Merci, Anna. La boucle est bouclée. Allez en paix, mes amis. Longue vie à toi, Tchéa. Patience et obstination, tu garderas… Allez… allez à la rencontre de votre destin…»

Un silence dense accompagne ses paroles, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Derrière nous, dans l’obscurité, la porte s’ouvre doucement, laissant filtrer une lueur discrète.

«Ne la fatiguez pas davantage, intervient Duxel, le ton sec, autoritaire. Laissez-la se reposer.»

Sans attendre, elle nous reconduit avec une précision quasi mécanique jusqu’à l’ascenseur. Ses gestes sont fermes, mais dépourvus de brutalité. Elle attend, impassible, que nous soyons tous descendus, avant de tourner les talons sans un mot.

De retour chez Lodan, une tension palpable demeure entre nous, mêlant fascination et appréhension. Après un bref échange, la décision s’impose, presque instinctive : demain matin, dès l’aube, nous irons à la rencontre de l’énigmatique mur noir.

*

Je me réveille d’un cauchemar, mais les brumes de la terreur… dissipent déjà le souvenir. J’étais… à l’école primaire, assise parmi mes camarades, autour de l’holographe d’un cours de mathématiques. Tout semblait normal, jusqu’à ce qu’une intrusion brutale déchire l’air. Sept créatures, de la taille de ceux qui naissent sur Mars, faisaient irruption dans la salle. Leurs visages, d’une pâleur spectrale, frôlaient l’étrangeté cadavérique, tandis que leurs longues chevelures d’un blanc éclatant amplifiaient leur aura irréelle. Drapées dans des capes immaculées, elles laissaient entrevoir des combinaisons scintillantes, d’un bronze métallique, ajoutant une touche d’éclat à leur silhouette intimidante. Elles entourèrent notre cercle, une pression sourde se faisant sentir autour de nous. Et puis… tout changea. Le décor se métamorphosa. Je me retrouvai adulte, avec mes cinq compagnons d’odyssée, dans un laboratoire d’une architecture baroque et oppressante. Les créatures étaient toujours là, plus proches, leur présence plus insidieuse. Mais tout cela se dissipa rapidement, le souvenir s’évaporant dans les ténèbres du rêve…

Une lumière douce, presque timide, s’infiltre à travers le chambranle de la porte, chassant les derniers vestiges de la nuit. La pièce se baigne dans cette lueur matinale. Notre chambre, elle, porte une signature singulière, presque dérangeante, un thème marqué du sceau de l’érotisme. Aux angles, des piédestaux triangulaires soutiennent des sculptures d’un alliage ressemblant au bronze. Des couples Wa’ Dans, nus, s’enlacent dans des poses extravagantes, presque inaccessibles à notre regard humain, comme si chaque position était un secret à déchiffrer… Un ciel de lit noir et rouge s’étend au-dessus de moi, et sous sa tenture, des gravures reproduisent d’autres scènes du kamasoutra Wa’ Dan, des gestes d’amour aussi énigmatiques que notre propre culture peut l’être.

Je m’approche de Mathias, qui dort encore. Je me penche, l’embrasse doucement sur le front. Il grogne faiblement, sans ouvrir les yeux, puis se tourne sur le dos, écartant un bras pour m’inviter contre lui. Je m’y glisse, ma tête trouvant refuge contre son épaule, m’enroulant de sa chaleur rassurante.

“7 : 00″. Encore une heure. Une heure de répit, avant que la journée ne vienne, toujours plus pressante, nous tirer de ce moment suspendu.

Quitter cet oatui demande un effort presque surhumain… Nous nous levons, à regret, pour rejoindre nos hôtes et prendre le petit déjeuner. Nous les félicitons pour la décoration, et Lima, visiblement flattée, nous révèle qu’elle est l’auteure des sculptures. Un sourire discret orne son visage alors qu’elle nous explique qu’elle appartient à la guilde des métalliers. Elle nous apprend également que Livun, en coopération avec Elzun et Corun, partage un ancien complexe sidérurgique, dont une partie fonctionne encore.

Nous les remercions sincèrement pour leur accueil, avant de les quitter pour rejoindre Perthie et Yves, qui nous attendent de l’autre côté du pont de singe reliant les deux terrasses. Le ciel, jadis clair, s’assombrit peu à peu, et des nuages lourds s’amoncellent au-dessus de nos têtes. Ensemble, nous traversons la passerelle qui mène à la terrasse de Baden et Yolin, où Tchéa nous attend. Un second pont de singe franchi, nous retrouvons Anna, Lewis, et Védan, qui, comme toujours, propose de nous accompagner. Mais nous sommes résolus à suivre les instructions d’Halin : seuls nous six, avec Tchéa.

Védan nous escorte jusqu’aux speedglides, et, à 8 h 21 précises, nous quittons la zone, naviguant à travers la forêt dense pour rejoindre la navette. Les nuages se dissipent lentement à mesure que nous progressons, et, bientôt, Héliantis se dévoile sous un ciel bleu pâle, baigné d’une lumière douce.

Le pilote automatique nous guide sans encombre, nous orientant vers l’arrière de la navette. Tchéa s’installe entre Lewis et Anna, qui, avec un regard échangé, optent pour un vol manuel à basse altitude. Nous décollons enfin à 10 h 7, entamant un trajet de 558 kilomètres. Le cap est fixé vers l’extrémité sud de la structure, après quoi nous commencerons à remonter la zone. Les évènements à venir dépendront entièrement de ce que nous pourrons observer.

*

Nous survolons un paysage de collines douces, entre lesquelles des rivières serpentent paresseusement, parfois dissimulées sous une végétation luxuriante, parfois s’élargissant en étangs ou en lacs miroirs. Mais tout cela disparaît bientôt derrière l’apparition de notre destination, une forme ténébreuse, encore lointaine, qui semble se matérialiser lentement à l’horizon.

Je dégrafe mon harnais, m’avançant prudemment, et, à voix basse, je lance un avertissement, intimidée par l’énigme qui se profile devant nous. “Restez vigilants”, murmuré-je, bien que je sache que ces mots ne suffisent pas à atténuer l’inquiétude qui se noue dans ma gorge. S’approcher trop près de cette structure pourrait bien perturber les instruments de bord, comme une distorsion sourde dans l’air, invisible, mais palpable.

Lewis ralentit, nous laissant en stationnaire à deux kilomètres de l’extrémité de la silhouette étrange. Elle est massive, à la fois simple et déroutante, une apparition aussi mystérieuse qu’inquiétante. Sa terminaison est parfaitement arrondie, une forme qui semble se fondre dans l’horizon. Sarah confirme ce que nous pressentions : l’objet mesure 622 mètres de large pour une hauteur maximale de 120 mètres. En coupe, c’est une demi-ellipse parfaite, une géométrie déconcertante en ce lieu. À cette distance, je ne peux m’empêcher de penser à un gigantesque ruban de réglisse noir, qui s’étend là, dans l’invisible, comme une frontière infranchissable. Un ruban sans reflet, englouti dans l’ombre, mais d’une présence obsédante.

Le contraste entre la forme et son environnement est saisissant. De chaque côté de cette silhouette noire, une zone stérile s’étend sur six cents mètres, d’abord rocailleuse et grise, puis s’étendant en une étendue de sable beige clair. Une terre morte où aucune végétation ne prend racine. C’est comme si cette barrière inerte, cette masse sombre, avalait tout autour d’elle. Au-delà, un étrange dégradé de couleurs commence à émerger. Un contraste de formes et de teintes, comme un monde dégradé par la souffrance.

Près des bords du sable stérile, quelques broussailles grisâtres, presque fanées, commencent à prendre forme. Elles sont suivies d’arbustes aux branches tordues, dénudées, leurs feuilles jaunies et tremblantes. Puis, un enchaînement d’arbres malades, aux couleurs ternies, se mêle à des nuances de jaune fané, jusqu’à ce que, lentement, les couleurs s’intensifient, et que la végétation saine réapparaisse au loin, d’un vert vif et éclatant.

Des séries de mesures défilent sur la surface vitrée du cockpit. Le calme avant la tempête, le silence avant la compréhension de ce qui nous attend.

« Aucun champ électromagnétique, ni rayonnement thermique », annonce Lewis d’une voix calme, mais son regard reste fixé sur les instruments, concentré.

Focalisée sur les mesures, ma voix s’élève presque malgré moi : « À courte distance, toute énergie, quelle que soit sa longueur d’onde, est absorbée. D’où l’apparence noir absolu. »

Lewis hoche la tête, mais Yves prend la parole, pensif.

« Je pense à un champ gravitationnel statique, un champ qui induirait une singularité, une sorte de mini trou noir stable. Enfin, c’est juste une hypothèse. »

Il semble se disculper, comme si le simple fait d’émettre cette théorie l’exposait à une forme de doute.

Lewis n’ajoute rien, il reprend les commandes avec une précision habituelle, inclinant le vaisseau pour longer le côté est de l’anomalie… L’atmosphère devient presque palpable, chargée de cette tension silencieuse qui précède la découverte de l’inconnu. La silhouette noire, imposante et insaisissable, se dessine plus distinctement alors que nous nous rapprochons…

*

Cela fait presque une heure que nous remontons la singularité, parcourant plus de trois cents kilomètres sans que la moindre irrégularité ne vienne troubler la ligne de notre trajectoire. Tout semble étrangement immobile, figé dans une tranquillité anormale. À l’heure actuelle, l’énigme que nous poursuivons demeure insondable. Nous décidons alors de poser notre navette au cœur d’une vaste clairière, où l’herbe, d’un jaune pâle, s’étend à perte de vue. Nous nous arrêtons à douze cents mètres de l’anomalie. Chacun de nous enfile une combinaison étanche, équipée d’un appareil respiratoire, mais la visière reste délibérément ouverte. Nous avons adapté un modèle pour Tchéa.

À 11 h 58, Anna actionne l’ouverture du hayon. L’air qui s’engouffre instantanément est saturé d’une odeur poignante de foin mouillé, comme si le temps lui-même semblait suspendu dans cette clairière. Les herbes, épaisses et jaunes, s’entrelacent sous nos pas, mais aucune fleur, aucune couleur vive, ne vient interrompre ce tableau tristement monotone. Un seul type d’arbuste semble occuper cet espace, un végétal aux troncs irréguliers, torsadés, comme des mains anciennes figées dans une grimace. Un bois aussi sinistre qu’un souvenir oublié…

Le silence qui règne ici n’est pas celui d’un calme ordinaire. Il est oppressant, lourd, presque palpable. Aucun souffle de vent ne trouble l’air. Aucune créature, aucun insecte ne brise cette quiétude étrange. Le monde semble être suspendu dans un sommeil involontaire, comme si l’essence même de la vie avait été aspirée de ce lieu. À l’instant où nous posons le pied dehors, la sensation d’une présence invisible, une attente muette, nous envahit.

Lewis et Anna, immobiles, nous adressent un geste imperceptible de l’index levé. Un avertissement, même si cela semble superflu, tant ce silence ne semble pouvoir être rompu que par notre propre souffle.

Nous avançons ensemble, accompagnés de Sphinx, dans cette nature figée. Le sol sous nos pieds, d’abord spongieux, se fait peu à peu plus sec. Cependant, l’odeur qui s’intensifie à mesure que nous pénétrons le bois change de nature : d’un relent de pourriture, elle se transforme en une senteur âcre, celle du brûlé. Quelque chose ne va pas, quelque chose que nous ne comprenons pas encore, mais qui nous assaille déjà, une menace palpable dans l’air.

Le phénomène est plus proche. Tout dans cette clairière semble, à la fois, un avertissement et une invitation silencieuse.

À neuf cents mètres, l’évolution de la végétation nous frappe avec une brutalité silencieuse. Les arbustes, comme étouffés par une étreinte invisible, se rabougrissent, leurs ramures effilées se tordant vers le sol. La vie semble s’être retirée, expulsée par la simple présence du volume noir. Chaque pas vers ce phénomène accentue le contraste avec la luxuriance vibrante habituelle de ces latitudes, comme si nous franchissions une frontière invisible entre deux mondes.

Nous progressons prudemment, le souffle court, à l’affût de la moindre anomalie. Nos instruments scrutent fébrilement les variations de la composition de l’air, les taux de radioactivité, ou d’éventuels champs de force…

L’environnement semble vibrer d’une tension latente, une attente presque palpable. À quelque six cents mètres, alors que nous approchons de la zone stérile, Sarah détecte une augmentation marquée du taux d’ozone. Une odeur âcre, de chlore, envahit soudain nos sens, occultant l’arrière-fond de brûlé qui persistait jusqu’alors. L’air devient plus dense, plus hostile. Devant nous, les derniers vestiges végétaux fossilisés se dressent dans un geste presque religieux, inclinés comme s’ils rendaient hommage à cette entité obscure.

Nous continuons, portés par une étrange fascination mêlée d’effroi. Sous nos pieds, un sol rugueux, composé de sable et de gravier grossiers, étouffe le bruit de nos pas. L’atmosphère semble se densifier autour de nous, comme si elle gagnait une consistance, une présence oppressante. Une pression croissante se fait sentir ; mes oreilles se bouchent douloureusement. J’ouvre la bouche, je mâchouille dans l’espoir de libérer cette tension, mais mes tentatives restent vaines, et le silence devient presque assourdissant. Nous ne sommes plus qu’à cinq cents mètres…

Je m’arrête et me retourne, comme pour ancrer mes sens à ce qui reste encore familier. Mais ce que je découvre me glace le sang : la frange végétale qui marque la limite de la vie est profondément déformée, chaque branche, chaque feuille recourbée dans une courbure presque grotesque. Une force invisible, puissante, semble aspirer toute matière vers le centre de l’anomalie. Les troncs et les rameaux, figés dans une immobilité spectrale, s’entrelacent en un enchevêtrement cauchemardesque. Tordus, fracturés, ils évoquent un ballet figé de mains squelettiques, crispées dans une posture de supplique désespérée. La scène entière semble murmurer l’histoire d’un monde vaincu, prosterné devant une puissance incompréhensible.

À cent mètres du mur, la voix étouffée de Lewis traverse l’atmosphère oppressante : il nous demande de stopper. Le silence qui suit est presque palpable. Avec mon aval et celui d’Anna, il programme l’envoi de Sphinx en éclaireur…

Je le regarde s’avancer, mécanique et impassible, vers l’inconnu… Il a pour mission d’avancer de deux cents mètres… avant de revenir à son point de départ ! Pas une once d’hésitation dans ses mouvements : Sphinx, insensible à la tension qui nous étreint, se dirige droit vers la matière noire…

Nous suivons ses avancées, suspendus aux images projetées dans un rectangle de notre vision augmentée. La matière tremble légèrement dans le champ de l’écran, mi-solide, mi-liquide, oscillant comme une gelée vivante. Une question brûle nos esprits : que se passera-t-il lorsqu’il entrera en contact ? Il ne ralentit pas… Le voilà qui atteint la surface sombre, molle, et s’y enfonce sans résistance !

En une fraction de seconde, il disparaît totalement, avalé par cette obscurité mouvante. La communication est coupée net, laissant un vide presque assourdissant dans notre réseau. Contrairement à Halin, aucun effet miroir holographique ne s’est manifesté. Rien d’autre que l’absence…

Je prends une inspiration, mes doigts glissant instinctivement sur le bracelet à mon poignet. « Sarah, des nouvelles de Sphinx ? »

Quelques secondes s’écoulent, tendues, avant qu’il ne réapparaisse, comme si de rien n’était, émergeant de la masse noire avec une étrange fluidité !

Il revient à son point de départ, imperturbable, son extérieur intact. Lewis, concentré, procède à une brève inspection. Tout semble normal. Mon cœur bat plus vite lorsque, après son feu vert, je me connecte à la banque de données pour une analyse approfondie.

Les relevés sont étonnamment banals : taux de radiation… normal, aucune fluctuation temporelle, des variations thermiques… insignifiantes. Sphinx a continué à fonctionner sans interruption. Les images enregistrées dévoilent un espace immaculé, vide, d’un blanc absolu et déconcertant. Rien ne bouge, rien ne semble exister, si ce n’est ce néant irréel. L’analyse atmosphérique révèle un air respirable, sec, à 20 °C, sous une pression basse de 842 hectopascals. L’horloge interne de Sphinx affiche précisément 12 h 23 min 47 s, parfaitement synchronisée avec ma vision augmentée et mon bracelet.

Rien, absolument rien, ne semble avoir affecté son fonctionnement ou ses systèmes. Son double passage dans cette matière noire n’a laissé aucune trace, comme si cela n’avait jamais eu lieu ! Pourtant, une question s’impose, insidieuse, suspendue à nos pensées : qu’en serait-il pour une matière vivante ?

Lewis décide de tenter l’expérience. Sans un mot de plus, il rabaisse sa visière et avance à pas mesurés, comme s’il craignait que le sol se dérobe sous ses pieds. Face au mur, il lève lentement le bras gauche à l’horizontale. Sa main s’approche, frôle la surface noire et s’y enfonce, disparaissant totalement. Nous retenons notre souffle… Quelques instants plus tard, elle réapparaît, intacte, comme si rien ne s’était passé.

« J’n’ai rien senti. Vraiment rien. » Il marque une pause, jaugeant la paroi devant lui. « Je réessaye. »

Cette fois, il avance un pied, l’enfonce dans la matière sombre, puis le retire. Sa voix fuse, presque légère :

« Toujours rien. Prêt pour le grand saut ! J’y vais ! En route pour la sixième dimension ! »

Avant qu’on ait pu réagir, il s’élance d’un pas décidé.

« Lewis ! » s’écrie Anna, mais il est trop tard. Son corps entier s’efface dans les ténèbres… La matière noire l’absorbe, silencieuse et impénétrable…

Le temps semble s’étirer à l’infini. Une seconde, puis deux… Une minute s’écoule sans aucune nouvelle. Les battements de mon cœur résonnent dans mes oreilles. Anna fixe la paroi, ses traits tendus trahissant une anxiété grandissante. Je prends une décision :

« Sphinx doit repartir. »

En quelques gestes, je reprogramme le robot pour un nouvel aller-retour…

Son avancée est méthodique, mécanique. Nous suivons son trajet sur nos écrans, jusqu’à ce qu’il disparaisse à son tour dans la matière noire. Une attente insupportable s’installe… Les secondes s’égrènent, lourdes, interminables. Sphinx aurait déjà dû revenir.

Puis, enfin, il réapparaît, mais… seul !

Sans réfléchir, Anna et moi nous précipitons vers lui, ignorant toutes les précautions d’usage. Ses systèmes sont intacts, ses données accessibles. Nous lançons la vidéo de son passage. L’image est nette, saisissante : Sphinx traverse la paroi. De l’autre côté, une silhouette familière se découpe, filmée de dos. C’est Lewis.

Il se retourne, relève sa visière et s’approche du robot, le regard intense. Puis, d’un geste précis, il l’arrête et s’agenouille face à l’objectif. Sa voix, calme et posée, brise le silence :

« Je vous attends. »

La vidéo s’arrête net.

« Un peu bref, quand même », remarque Yves, le ton plus ironique que rassurant. Anna pivote vers moi, ses yeux trahissant une lutte intérieure. Je sens sa question avant qu’elle ne la formule : « Qu’est-ce qu’on fait ? »

Je fixe la paroi, la gorge serrée. Rassurée d’avoir vu Lewis vivant, mais dévorée par une indécision viscérale. Franchir cet écran, cette… anomalie ? Une sourde inquiétude monte en moi, impossible à dissiper, comme un pressentiment que quelque chose de profondément mauvais nous attend de l’autre côté.

« On y va ! » tranche Anna, d’une voix où perce une détermination mêlée de tension.

« Bon, alors… allons-y », acquiesce Mathias. Son ton est neutre, mais son regard trahit un mélange d’incertitude et de résignation. Sans attendre, il me tend la main, un geste presque mécanique, comme pour s’assurer que nous ne serons pas seuls face à l’inconnu.

D’un mouvement synchronisé, nous abaissons nos visières et commençons à avancer… Ma paume serre celle de Mathias, une ancre dans ce moment d’incertitude. Le sol sous nos pieds semble s’alourdir, chaque pas retentissant dans mon esprit comme une alarme sourde.

Je m’arrête, soudain figée, devant cette frontière obscure qui dévore tout. Mon regard cherche celui de Mathias, mais il est fixé sur le mur noir, comme s’il refusait de douter. Yves et Perthie s’avancent sans hésiter. Je les observe disparaître, avalés par cette matière vibrante, comme s’ils franchissaient un seuil entre deux réalités…

Puis viennent Tchéa et Anna. Anna s’arrête brièvement, tournant légèrement la tête comme pour s’assurer que nous les suivrons. Mais je ne bouge pas. Une seconde plus tard, elles franchissent à leur tour l’écran mouvant…

Je sens l’air se figer autour de moi.

Je tends ma main libre vers la surface noire, approchant doucement mes doigts, retenant presque mon souffle. À quelques centimètres, la matière réagit. Elle ondule, comme une mer d’huile parcourue de frissons, suivant chaque mouvement de mes doigts. Une fascinante danse silencieuse. L’étrange vibration s’interrompt brusquement lorsque je retire ma main, laissant la paroi immobile, impénétrable.

« Éria, ça va ? » murmure Mathias à demi-mot, son visage visible à travers sa visière. Il tente un sourire. Je devine qu’il cherche à alléger l’atmosphère, mais cela ne suffit pas à chasser l’angoisse qui pèse sur moi. Il me fait un clin d’œil, une lueur de confiance fragile dans le regard, et lâche doucement ma main.

Sans une hésitation supplémentaire, il avance d’un pas décidé. Je le regarde s’éloigner, sa silhouette se fondant peu à peu dans cette masse noire. Puis, en une fraction de seconde, il disparaît complètement, comme avalé par un mur de goudron vivant…

Et me voici… seule !

Le silence m’entoure, oppressant, comme si le monde entier retenait son souffle. Mon cœur bat si fort qu’il me semble résonner dans l’atmosphère lourde. Devant moi, l’anomalie me défie, me nargue presque, avec sa promesse d’inconnu. Une frontière infranchissable pour mon esprit, mais pas pour mes pas… si j’ose les avancer.

« Bon ! Quand faut y aller… faut y aller ! »

Je murmure ces mots à moi-même, comme une prière pour conjurer l’angoisse. J’inspire profondément, remplissant mes poumons d’un souffle qui semble insuffisant pour apaiser le poids oppressant qui m’étreint. Je tente de vider mon esprit, mais les pensées tourbillonnent encore, tenaces. Mes paupières se ferment, mes dents se serrent, et dans un ultime effort… je m’élance.

Deux grands pas… rien. Pas de résistance, pas de froid, pas de pression. Rien qui ne trahisse le passage d’une frontière si redoutée. Mon souffle suspendu s’échappe dans un soupir nerveux alors que mes paupières se rouvrent lentement.

Et là…

Un espace vide, infini, d’un blanc si pur qu’il en devient irréel, presque aveuglant. Les contours du lieu, s’il y en a, se perdent dans cette immensité. Pas un mur, pas un plafond. Juste un sol d’une perfection lisse, uniforme, qui semble s’étendre à l’infini. Cet univers est hors de l’espace, hors du temps, un néant habillé de lumière.

Mathias est là, devant moi, un sourire calme et presque rassurant sur les lèvres. Il tend à nouveau la main vers moi, comme pour m’ancrer dans cette étrange réalité. Je l’attrape, ma propre main encore légèrement tremblante.

Un peu plus loin, Anna marche droit vers Lewis. Son pas rapide trahit une colère contenue. Je l’observe le frapper légèrement à l’épaule, accompagnant son geste de reproches que je n’entends qu’à moitié, avant qu’elle ne cède à un geste plus tendre : elle le serre brièvement dans ses bras, presque maladroitement, mais sincèrement.

D’un geste automatique, je remonte ma visière, imitant les autres. Immédiatement, je remarque l’absence de souffle, d’odeur, d’ambiance. Nos paroles sont feutrées, comme si cet espace absorbait les sons, étouffait leur écho.

« C’est… surréaliste », murmure Mathias, presque fasciné. Puis, sans prévenir, il lance un bref cri, aigu et perçant. Nous nous tournons vers lui, surpris. Aucun écho ne lui répond. Juste ce silence opaque et omniprésent.

Tchéa, à quelques pas de nous, pointe du doigt l’horizon flou. Son ton est hésitant, mais alerte : «Là-bas… Regardez.»

Tous nos regards convergent dans la direction qu’elle indique. Une silhouette…

D’abord, une vague impression, presque un mirage, qui se précise peu à peu. Une forme humanoïde émerge de la blancheur, avançant à pas lents. Sa démarche est mesurée, presque mécanique. Une combinaison gris acier couvre entièrement son corps, effaçant tout détail de son identité.

Le silence autour de nous devient encore plus pesant. Cette figure inconnue avance inexorablement… vers nous !

Elle se rapproche, ses pas feutrés glissant sur le sol blanc sans produire le moindre bruit. À mesure qu’elle réduit la distance entre nous, sa petite stature devient évidente. Elle doit mesurer entre un mètre quarante et un mètre cinquante. Son allure fragile et juvénile évoque celle d’une adolescente, mais quelque chose dans son port, dans son aura, trahit une maturité insondable.

Sa peau, diaphane et d’une blancheur presque irréelle, semble veloutée, sans la moindre imperfection ni trace de pilosité. Ses traits sont délicats, sculptés avec une précision troublante, presque artificielle. Mais ce sont ses yeux qui captent toute mon attention : deux immenses émeraudes hypnotiques, aux reflets vibrants, intenses. L’absence totale de cils et de sourcils renforce leur éclat surnaturel et donne à son regard une profondeur désarmante.

Un frisson me parcourt l’échine. Une image surgit de ma mémoire, fulgurante : celle de la créature énigmatique aux lunettes noires qui hantait mon cauchemar. Tout en elle semble correspondre, à l’exception des lunettes, remplacées ici par ces yeux fascinants.

Et puis, elle parle :

« Bien le bonjour à vous tous. »

La voix résonne, douce et envoûtante, comme un murmure porté directement à mon esprit. Ses lèvres restent parfaitement immobiles, scellées dans une expression neutre, presque bienveillante. La communication ne passe pas par les mots, mais par une onde subtile, une vibration intérieure qui s’impose à moi avec une clarté déconcertante.

Elle pivote doucement, ses mouvements fluides comme ceux d’une danseuse. Ses grands yeux émeraude se posent sur Tchéa, et, pour la première fois, je perçois un éclat d’émotion dans son regard. Est-ce de l’intérêt ? De la curiosité ? Quelque chose d’autre, peut-être, qui nous échappe totalement…

« Bonjour, Tchéa. Je suis Éthaïre, et je me nomme Lepte. Nous avons, comme tu le sais, une dette immense envers ton peuple, une dette ancienne que nous n’avons jamais oubliée et que nous aspirons toujours à honorer. Aujourd’hui, je t’ai choisie pour représenter l’avenir… Ce jour marquera ta mémoire, tout comme celle de ton peuple. Sache que nous sommes là, et que nous serons toujours là pour toi : pour t’épauler, te guider, te conseiller. »

Tchéa reste figée, visiblement déconcertée. Un pli léger se forme sur son front, trahissant ses pensées confuses. Lepte, avec une sérénité implacable, déplace son regard limpide sur chacun d’entre nous. Elle est si proche désormais que je distingue les pulsations subtiles de son système circulatoire à travers sa peau translucide. Ce calme olympien, cette maîtrise absolue, semblent presque irréels, et pourtant, tout en elle respire la sincérité.

« Mathias, Yves, Lewis, Perthie, Éria, Anna, reprend-elle avec une précision troublante, voici notre première entrevue, le point de départ d’un long cheminement. Je suis votre contact Éthaïre sur cette planète. C’est moi qui vous ai guidés jusqu’ici, jusqu’à Ir’ Dan, ce relais d’Émi Wahé, notre galaxie. Vos esprits sont en ébullition, je le sens. Tant de questions, tant de curiosité… et c’est bien légitime. »

Elle marque une pause, comme pour nous laisser digérer ses paroles, puis ajoute avec un sourire énigmatique :

« Vous vous demandez comment je parle sans ouvrir la bouche, et comment vous pouvez me comprendre avec une telle clarté. La réponse est simple : je ne parle pas. Mon cerveau communique directement avec le vôtre, établissant une connexion sans filtre. Oui, c’est bien de la télépathie. Votre langage et le mien, aussi différents soient-ils, n’ont plus aucune importance. Nul besoin de traduction. »

Lepte incline légèrement la tête, ses yeux émeraude pétillant d’une lueur à la fois bienveillante et mystérieuse. « Et non, cette fois, vous ne rêvez pas. Je suis bien réelle, un être de chair et de sang, tout comme vous. Pourtant… je ne suis pas véritablement ici devant vous. »

Elle se tourne vers Lewis, un sourire amusé étirant ses lèvres immobiles. « Je t’en prie, Lewis, vas-y. Je sais que tu en meurs d’envie. »

Lewis, surpris d’être interpellé, avance prudemment une main hésitante. Il la tend vers l’épaule de Lepte, et, à l’instant où ses doigts la touche, ils passent au travers comme s’il s’agissait d’un hologramme. Un murmure d’étonnement traverse notre groupe.

« Une projection holographique, annonce Lepte simplement.

 Vous… ou tu… contrôles Sarah ? » interroge Anna d’un ton tranchant, croisant les bras.

Lepte incline légèrement la tête, un sourire presque imperceptible aux lèvres. « Nous collaborons, dans votre plus pur intérêt.

 Et ça, c’est quoi ? réplique Anna, son regard perçant fixé sur le plafond lumineux, ses index tendus vers le haut.

 Un atertex, répond Lepte d’une voix calme et mesurée. Une structure que nous avons bâtie à notre arrivée. Vous aurez l’opportunité d’observer son fonctionnement au moment opportun. Mais, pour l’heure, je ne peux rien vous dévoiler de plus. Vous n’êtes pas prêts. »

Elle marque une pause, son regard émeraude semblant percer l’âme de chacun. « Vous comprendrez bientôt pourquoi mes réponses restent évasives et entourées de mystère. Mais sachez ceci : je ne vous oublie pas. »

Sa voix s’adoucit, presque comme un murmure bienveillant. « En attendant, permettez-moi de vous offrir quelques conseils. Profitez pleinement de ce que chaque jour vous apporte, de ces instants fugaces qui rendent la vie précieuse. Réfléchissez aux projets qui nourrissent votre cœur, qui donnent un sens à votre existence. Prenez votre temps, laissez-vous grandir. Soyez heureux… Je vous recontacterai, lorsque le moment sera venu. »

Avant que nous ayons le temps de répondre, une lueur éclatante envahit l’espace. Instinctivement, je porte les mains à mon visage, mes paupières se ferment sous la violence de l’éclat.

Quand je rouvre les yeux… je suis dehors ! L’air libre m’enveloppe, la chaleur du sol sablonneux contre mes pieds me rappelle brutalement où je suis. Nous nous trouvons sur la frange sableuse, à environ cinq cents mètres de la muraille noire ! Autour de moi, mes camarades semblent tout aussi déconcertés, leurs visages marqués par une perplexité mêlée d’ébahissement.

« Qu’est-ce que… ? » commence Perthie, mais ses mots s’étranglent dans sa gorge lorsqu’elle aperçoit Tchéa.

Elle est là, à une dizaine de mètres de nous, allongée sur le côté. Immobile. Ses mains tendues vers l’avant, figée dans la posture d’un joueur de rugby prêt à saisir un ballon invisible.

« Tchéa ! » crie Yves, déjà en mouvement.

Nous nous précipitons tous vers elle, nos cœurs battant à tout rompre, tandis que l’ombre de l’inconnu pèse sur nous comme une menace silencieuse.

« Elle respire… son pouls est régulier », assure Perthie tout en s’efforçant, sans succès, de décrisper les mains rigides de Tchéa. Ses sourcils se froncent sous l’effort. « Une catalepsie, conclut-elle avec une grimace et un soupir. Bon. On va devoir la transporter. Désolée, les gars, mais je vais me répéter… J’ai besoin d’une civière.

 Pas la peine, tranche Lewis en secouant la tête. Je vais la prendre sur mon dos. »

Perthie lève un sourcil sceptique. « Tu n’y arriveras pas. Elle est figée dans cette position. »

Hochements de tête silencieux. Sans un mot de plus, Lewis et Mathias se mettent à courir vers le vaisseau, leurs silhouettes s’éloignant rapidement…

« Il me semble, intervient Yves après un instant de réflexion, qu’Halin s’était aussi réveillée allongée à quelques pas du mur, non ? »

Anna se fige, les yeux plissés. « Mince ! La bizarrerie temporelle ! » Elle regarde fébrilement son bracelet. « J’ai 13 h 18. Et vous ?

 Pareil, confirme Yves en tapotant sa montre. Et le 24 février. »

Anna hoche la tête, visiblement soulagée, avant de relever brusquement les yeux. « Et l’année ? » demande Perthie d’un ton sec, rompant la fragile accalmie.

Un frisson me parcourt. « Waouh… », soufflé-je, soudain terrifiée à l’idée de découvrir que nous avons sauté un an, voire plus !

« 2389. Ça n’a pas changé », répond Yves, sûr de lui.

Je relâche un soupir tremblant. « Hou ! » Mon regard tombe sur mon ventre. Tout est normal. Pareil pour les autres filles. Pas de doute, aucune anomalie ne semble avoir affecté nos corps.

« Bon… c’est déjà ça », murmure Anna avec un sourire crispé, visiblement aussi soulagée que moi. Elle lève un doigt pour ponctuer son raisonnement. « On va dire que c’est aux Wa’ Dans… que le passage ne réussit pas. »

Yves reprend aussitôt, son ton empreint d’une prudence inquiète. « D’après Halin, c’est le passage qui a éveillé ses pouvoirs. Et si j’ai bien compris, elle souhaitait que Tchéa en fasse l’expérience. »

Je croise le regard de Perthie, une lueur de doute dans ses yeux verts. « Waouh… Alors, notre Tchéa risque de se réveiller… comment dire… différente ? »

Perthie grimace, un léger tremblement dans la voix. « Mmoui… Impossible de prévoir son état au réveil. »

Un silence tendu s’installe entre nous, chacun perdu dans ses pensées, dans l’attente de ce que ce passage mystérieux réserve encore.

Mathias et Lewis reviennent après une vingtaine de minutes, le souffle court et le front perlé de sueur. Autour de moi, le silence est chargé d’un poids invisible. Comme mes camarades, je ne peux m’empêcher de ruminer notre étrange rencontre avec l’Éthaïre. Cette frustration me ronge : tant de questions laissées en suspens. “Pas encore prêts”, a-t-elle dit. Mais prêts à quoi ? Et pour quoi ?

Tchéa est délicatement transbordée sur la civière. Ses mains, figées, semblent dessiner une énigme muette. Sphinx, imperturbable, se charge de la conduire jusqu’au vaisseau… Nous suivons du regard son corps inerte, comme si nous redoutions que l’étrange catalepsie qui l’habite soit contagieuse.

De retour à bord, nous fixons la civière à proximité du fauteuil de Perthie. L’atmosphère est lourde, nos pensées entremêlées dans un silence pesant. Nous nous débarrassons de nos combinaisons, et sans perdre de temps, Lewis et Anna reprennent les commandes en direction de Livun.

Nous quittons ce ciel bleu si étrangement paisible pour nous enfoncer dans une grisaille oppressante.

À 14 h 41, Héliantis retrouve son point de départ. La pluie s’abat à grosses gouttes sur la vitre du cockpit, les perles d’eau glissant dans un rythme hypnotique. La tension est palpable lorsqu’un cri soudain retentit : « Elle a bougé ! »

C’est Perthie, debout près de Tchéa. Sa voix a fait sursauter tout l’équipage. « Ses muscles se relâchent ! »

Je pivote instinctivement. Mon cœur tambourine dans ma poitrine alors que mes yeux s’attardent sur Tchéa. Elle se pelotonne lentement, comme si elle cherchait refuge en elle-même. Son visage disparaît dans ses mains tremblantes, mais je distingue, entre ses doigts crispés, des larmes silencieuses qui tracent des sillons brillants sur sa peau.

Un frisson glacial me traverse. Que s’est-il passé de l’autre côté pour qu’elle revienne dans cet état ?

«Halin! Halin vient de mourir… Elle a rejoint Yoden.» La voix de Tchéa, entrecoupée de sanglots, résonne comme un glas.

Le silence qui suit est presque plus déchirant que ses mots.

« Je suis désolée, Tchéa… » Perthie murmure, la voix empreinte d’une compassion sincère.

Anna, en retrait, s’avance prudemment. « Comment le sais-tu ? demande-t-elle doucement, presque un souffle.

 Je le sais, c’est tout.» La réponse tombe, tranchante, incontestable. Les doigts de Tchéa glissent lentement sur son visage comme pour effacer une douleur invisible. Ses paupières s’entrouvrent un instant, révélant des yeux injectés de sang, rouges comme le feu. Elle grimace, et ses paupières se referment aussitôt, marquant une frontière qu’elle semble incapable de franchir.

« Tchéa ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Ça va ? » La voix inquiète de Perthie perce le silence, vibrante de tension.

Tchéa secoue faiblement la tête, les mots se brisant sur ses lèvres. «Je… je ne sais pas… ce qui m’arrive. Je… je suis assaillie… Ma… ma tête est assaillie…» Sa voix vacille, et un gémissement de douleur s’échappe, rauque, presque primal.

Perthie s’agenouille à ses côtés, l’observe attentivement. « Ne résiste pas, Tchéa. Laisse faire, laisse aller. »

Mais Tchéa secoue à nouveau la tête, le visage déformé par la douleur. «J’ai l’impression… d’être sous une cascade… et que l’eau entre dans ma tête. Ça brûle… J’ai mal! Mmm…»

Le désarroi dans sa voix est presque insoutenable.

« Je vais t’administrer un calmant », annonce Perthie d’un ton résolu, saisissant un injecteur dans un geste précis. « Un produit relaxant à effet immédiat. »

La seringue effleure la peau de Tchéa, un geste rapide et maîtrisé. Perthie se redresse, un éclat rassurant dans son regard. Elle nous adresse un signe de tête, comme pour nous dire : “Je gère, tout va bien.”

Mais dans l’air, un doute persiste, un frisson invisible. Et si, cette fois, rien ne se passait comme prévu ?

«Ma tête… ma tête va exploser… Mmm… J’ai mal…» murmure Tchéa, la voix hachée et tremblante, avant de s’effondrer soudain, comme une poupée dont on aurait coupé les fils.

Perthie s’approche d’elle, les gestes précis, presque mécaniques. Elle examine rapidement son pouls.

« Elle s’est endormie. C’est mieux ainsi, murmure-t-elle avec un calme qui tranche avec la tension ambiante. Elle en a pour une petite heure, peut-être un peu plus. Attendons qu’elle se réveille. »

Un silence pesant s’installe. Nous regagnons nos places, chacun ruminant ses pensées. Dehors, la pluie s’intensifie, tambourinant contre les parois comme si elle voulait nous engloutir.

« Alors ? Que pensez-vous de tout ça ? » demande Anna en brisant le silence. Sa voix est basse, presque hésitante, comme si elle craignait d’entendre la réponse.

Lewis se redresse, un rictus amer au coin des lèvres.

« Une sacrée frustration, voilà ce que j’en pense. Dire qu’on a fait tout ça… pour ça ? On n’est pas plus avancés qu’avant. »

Mathias croise les bras, le regard fixé sur un point invisible devant lui.

« On n’est pas prêts, soit… Mais prêts à quoi ? Pour quoi ? » Sa voix porte une colère contenue, celle qui bouillonne sous la surface, mais ne déborde pas.

Yves renchérit, d’un ton plus acerbe :

« Ouais. Attendre… Mais attendre qui ? Attendre quoi ? On tourne en rond. »

Perthie, imperturbable, ramène les choses à leur cruelle simplicité.

« Faudra bien s’faire une raison. On est coincés ici de toute manière. »

Anna, qui n’a cessé de fixer Tchéa comme si elle espérait y lire une réponse, reprend doucement, presque pour elle-même :

« Ce n’est pas nous que l’Éthaïre voulait rencontrer. Pas aujourd’hui, en tout cas. C’était Tchéa. Nous n’étions qu’une escorte. Rien de plus. »

Un frisson me parcourt. Cette vérité, que personne ne semble vouloir dire à voix haute, Anna l’a prononcée avec une précision désarmante.

« Tchéa… une pièce, tout comme nous, sur leur échiquier », murmure Lewis, pensif, presque fataliste.

Yves plisse les yeux, comme s’il reconstituait un puzzle dont il manquerait toujours une pièce.

« Le remplacement d’Halin chez les Wa’ Dans… C’est ça, leur jeu ? Tchéa, nouvel Oracle de Livun ? » Il hausse les épaules, mais son ton trahit le doute et une inquiétude profonde.

Et nous restons là, figés dans le doute et l’attente, tandis que le martèlement de la pluie ne cesse de rappeler que nous sommes, peut-être, bien plus prisonniers que nous ne voulons l’admettre.

« Je pense qu’ils lui réservent un autre destin », déclare Mathias après un long moment de réflexion, sa voix posée, mais empreinte d’un certain poids. « Elle lui a dit : “Je t’ai choisie pour représenter l’avenir”… Et quand je regarde les réactions de Kidan, de Védan, et plus largement de leur jeunesse, je ne peux m’empêcher de me poser des questions… Cet engouement pour nos technologies… Peut-être que ça va vraiment les réveiller. »

Un silence lourd suit ses paroles. Chacun de nous semble peser la portée de ce que Mathias vient de dire.

« En tout cas, moi, j’ai retenu le conseil de Lepte, dis-je finalement, un petit sourire qui se dessine sur mes lèvres. Profiter de la vie. »

Lewis, toujours sur la défensive, réplique : « J’espère juste que ça n’veut pas dire qu’elle sera courte. »

Je le fixe un instant avant de répondre d’un ton plus léger : « Ne sois pas pessimiste ! Pour une fois qu’on me conseille de prendre mon temps, de m’épanouir et d’être heureuse… je n’vais quand même pas m’en plaindre ! Leur philosophie… elle me plaît. J’ai toujours rêvé de me mettre à peindre. »

Je me tourne vers Mathias, curieuse : « Et toi, Mathias ? Qu’est-ce que t’aimerais faire ? »

Mathias lève les yeux vers moi, surpris par la question.

« Alors là… » Il laisse échapper un léger rire, visiblement un peu perdu. « Déjà, qu’on rentre à la base. »

Je hausse les épaules, un sourire malicieux sur les lèvres.

« Et toi, Anna ? »

Anna détourne son regard, un peu ailleurs.

« Je ne sais pas…

 Et toi, Lewis ? » insisté-je, cherchant à briser ce silence un peu trop lourd.

Lewis prend une inspiration avant de répondre, l’air pensif :

« … Poursuivre l’exploration d’Ir’ Dan.

 Moi aussi ! » répondons-nous en chœur, amusés par la simplicité de nos désirs partagés.

Lewis se redresse alors, un éclat dans les yeux comme une étincelle prête à se consumer.

« Et si j’m’écoutais… commence-t-il, presque à voix basse. J’me mettrais à l’écriture.

 Ah ? » C’est Anna qui réagit cette fois.

Lewis hausse les épaules.

« J’ai toujours eu envie, mais j’n’ai jamais pris le temps. »

Je hoche la tête avec un sourire approbateur : « Alors c’est le moment ! »

Perthie, qui n’a pas dit un mot depuis un moment, intervient avec une touche d’humour : « Je n’vais pas faire dans l’originalité, mais j’aimerais continuer l’étude de la flore et d’la faune d’Ir’ Dan. »

Yves soupire, un brin taquin : « Comme toi pour le manque d’originalité. Pousser l’exploration, faire des vidéos, des photos, chercher des minéraux… C’est tout c’que je souhaite. »

Soudain, Perthie interrompt le flux de nos échanges.

« Tchéa se réveille. »

Nous nous tournons tous vers elle. Tchéa frissonne, cligne des paupières, et nous observe, ses yeux sombres comme un ciel d’orage, un voile de mystère flottant autour d’elle. Un frisson glisse parmi nous, comme une ombre insidieuse, tandis que la tension monte dans l’air.

« Comment tu t’sens, Tchéa ? » demande doucement Perthie, s’agenouillant près d’elle. Son regard est empli d’une inquiétude discrète, mais profonde.

«Je vais bien», répond Tchéa d’une voix presque inaudible, comme si la moindre vibration de l’air risquait de la briser.

« Tes maux de tête ? »

Tchéa hésite un instant avant de répondre par une moue incertaine, secouant légèrement la tête, comme pour éloigner la douleur d’un geste.

Perthie insiste, toujours calme, mais soucieuse : « Entends-tu… des voix ? »

À cette question, Tchéa me fixe un long moment, son expression figée, visiblement surprise. Son regard dérive ensuite vers Anna, avant qu’elle ne commence à retirer lentement sa combinaison.

«Nous pouvons rentrer à Livun?»

Anna lève les yeux vers elle, un léger sourire contrit aux lèvres.

« Il nous reste le trajet en speed.

 Alors, allons-y!» Tchéa répond d’un ton décidé, comme si chaque minute qui passait était une éternité à endurer.

*

Le trajet retour se déroule sous le crépitement incessant de la pluie, cette pluie qui ne cesse de marteler le pare-brise, implacable. Le ciel est d’un gris plombé, les nuages semblent lourds de secrets et de présages. Peu à peu, la forêt se rapproche, les cimes des arbres se dissolvent dans une brume dense et étrange, comme si le monde lui-même s’effaçait derrière un voile opaque.

Une question m’obsède, me taraude : Allons-nous revoir Halin ? Est-elle vraiment décédée, ou est-ce un autre jeu cruel que nous impose cette réalité incertaine ?

Après deux heures de voyage, l’engin s’immobilise enfin. Mathias me tend un poncho, et je l’enfile sans un mot. Nous sortons sous la pluie battante, nous dirigeant vers la cité, une lourde sensation de malaise nous enveloppant. L’air est humide, oppressant, et la pluie tambourine sur nos épaules, comme un fardeau qui alourdit chaque pas.

Un rassemblement silencieux attend au pied de la maison d’Halin. Les silhouettes se tiennent là, immobiles, comme des statues de marbre, figées dans la douleur et la gravité de l’instant.

Sans un mot, Tchéa accélère le pas, se fondant dans l’attroupement. Son corps semble presque se diluer dans la foule, comme si elle cherchait à disparaître dans cette mer d’invisibilité.

L’atmosphère est oppressante, un calme funèbre où chaque respiration semble être un murmure, un souffle suspendu. La tristesse est palpable, lourde, un poids invisible qui écrase nos cœurs.

Au loin, Yolin aperçoit notre arrivée. Elle se détache lentement du groupe, ses pas hésitant, presque comme si elle redoutait d’aller à notre rencontre, mais son besoin de nous rejoindre est plus fort. Ses yeux, emplis d’une tristesse silencieuse, se posent sur nous :

«C’est Maman, dit Yolin, d’une voix brisée, trempée par la pluie, ses yeux rouges trahissant les larmes qu’elle tente désespérément de retenir. Elle nous a quittés.»

Un silence lourd s’installe. Anna, d’un geste mesuré, pose sa main sur l’épaule gauche de Yolin, un contact silencieux, mais empli de compassion.

« Nous sommes… sincèrement désolés », murmure Anna, sa voix empreinte de la gravité du moment.

Yolin hoche la tête, comme pour se donner une contenance avant de continuer, d’une voix plus calme, mais non moins douloureuse : «Elle n’a pas souffert. Elle s’est éteinte dans les bras de son assistante, quelques heures après votre départ. Elle a prononcé des mots que personne n’a compris, puis elle a souri. Son visage est paisible, comme si tout était enfin apaisé. Nous préparons une cérémonie d’adieu. Souhaitez-vous y assister?»

Anna ne répond pas immédiatement, absorbée par la lourdeur de l’instant, mais finit par s’incliner légèrement, son regard empli de respect. « Volontiers. »

Elle marque une pause, cherchant à s’assurer que ses paroles sont appropriées.

« La cérémonie est prévue pour quand ? Dans combien de jours ? »

Yolin la regarde, visiblement surprise par la question.

«De jours? répète-t-elle, incrédule. Oh non, tout à l’heure. Tout est déjà prêt, l’espace est aménagé. Nous ne devons pas faire attendre Maman. Venez.»

Elle se tourne rapidement, comme si le temps lui échappait, nous invitant à la suivre dans une démarche pressée, mais pleine de respect pour ce qui est sur le point de se dérouler.

Sur notre chemin, des câbles ont été tendus entre les troncs, et des bâches ont été attachées, sans doute pour protéger l’assemblée de la pluie battante. Au centre du village, un grand autel de pierre a été dressé : une pierre ronde, concave, reposant sur deux imposants piédestaux. Mais d’où viennent ces pierres sombres ? Comment ont-elles pu être installées aussi rapidement ?

Sous le crépitement incessant des gouttes retombant de la canopée sur les bâches, les villageois se rassemblent en silence autour de l’autel. L’atmosphère est solennelle, empreinte d’une gravité qu’aucun mot n’ose briser. Je n’ose même pas poser mes questions, de peur de perturber cette étrange sérénité qui s’est installée.

Quatre Wa’ Dans, aux corps trapus et aux gestes lourds, portent sur leurs épaules une civière sur laquelle repose Halin. Pour la première fois, nous pouvons vraiment distinguer les traits de son visage. Ils sont détendus, apaisés, comme si elle s’était endormie dans une profonde sérénité. Une pierre aux reflets bleu-vert, sertie sur la boucle de son ceinturon, capte la lumière, rappelant la dernière promesse de Toga à Anna.

Avec une délicatesse empreinte de respect, ils déposent Halin au centre de l’autel. Puis, sans un mot, ils se fondent dans la foule recueillie. Des Wa’ Dans viennent successivement déposer des offrandes près du corps. Ensuite, les trois petits-enfants d’Halin, Lodan, Hasel et Ruden, s’avancent en silence…

Lodan saisit une jarre posée au pied de l’autel, l’ouvre avec une lenteur solennelle, et verse un peu du liquide bleuâtre qu’elle contient sur le corps de sa grand-mère… Hasel prend la jarre, répète le geste avec une douceur pleine de dignité. Enfin, Ruden verse le reste du liquide, avant de reposer la jarre au sol dans un dernier mouvement respectueux.

Yolin s’avance, tenant un appareil à piézoélectricité, le même modèle que Toga utilise. Elle prononce quelques paroles dans une langue ancienne, une prière muette pour que sa mère repose en paix. Puis, tendant l’appareil vers Halin, elle déclenche quelques étincelles bleues, des éclats fugaces qui dansent dans l’air.

Lodan, Hasel, Yolin et Ruden se retirent lentement, rejoignant l’assemblée silencieuse. Une chaleur étrange monte de l’autel, et des flammes bleues s’élèvent, d’abord paresseusement, comme si le feu hésitait à prendre. Puis, tout à coup, l’ensemble s’embrase dans une explosion de lumière blanche éclatante, sans fumée, aussi pure qu’intense. La combustion est spectaculaire, d’une beauté saisissante, illuminant la scène d’une clarté irréelle.

Le grésillement du brasier diminue progressivement, et le puissant halo blanc, d’abord éclatant, se teinte lentement de jaune… avant de s’éteindre totalement, laissant l’autel étrangement vide… Halin et ses présents ont été désintégrés dans l’instant ! L’espace où elle reposait semble avoir été absorbé par le feu, comme si elle n’avait jamais existé.

Avec la disparition d’Halin, la vie reprend son cours, presque comme si rien ne s’était passé. Les Wa’ Dans se remettent à parler, et l’assemblée, jusqu’ici figée, se disloque dans un murmure. Yolin et Baden, toujours gravement affectés, s’approchent pour nous annoncer qu’un hommage collectif se tiendra sous l’arbre d’Halin, que nous sommes invités à y participer, et que nous dînerons ensemble après.

L’hommage, voulu par Halin et orchestré par Yolin et Xidan, débute par les chants des enfants, doux et emplis d’une innocence poignante. Puis, un à un, les Wa’ Dans prennent la parole, racontant des anecdotes de la vie d’Halin, chacune emplie de tendresse et d’humour, d’un respect presque sacré. Leur voix s’élève en chœur, puis ils se dirigent vers un chapiteau installé entre trois troncs massifs aux constructions circulaires, transformé en espace de rafraîchissement. Là, ils se désaltèrent, un moment de relâchement dans cette cérémonie empreinte de gravité.

*

Nous sommes attablés pour le dîner chez Yolin et Baden, lorsque Tchéa et Védan font leur apparition. Leur démarche est sérieuse, presque austère, et un froid palpable émane d’eux. Ils s’assoient sans un mot, et la pièce se fait soudainement plus silencieuse. Védan, habituellement si insouciant, semble avoir perdu cette légèreté, son regard fixé sur Tchéa, à la fois empli de respect et de crainte. Il se trouve manifestement sous l’emprise de sa cousine, et son silence en dit long sur le poids de ses pensées.

Tchéa rompt finalement le mutisme, son ton aussi sec qu’implacable : «Nous devons partir. Vous nous raccompagnerez à Zilin dès que possible.»

Les mots, comme un couperet, tombent dans le silence de la pièce. Le rendez-vous est fixé pour le lendemain, à six heures, devant les speedglides…

*

Perthie et Yves nous rejoignent sur la terrasse de Ruden et Lima. Le jour se lève, baignant le cœur du village encore endormi d’une lueur rose mauve douce et apaisante. La pluie a cessé, et le ciel est maintenant dégagé, débarrassé des nuages qui l’obscurcissaient. Les bâches ont été enlevées, et l’autel a disparu, emporté par la nuit.

Nous descendons en silence pour retrouver nos engins. Anna, accompagnée de Tchéa, et Lewis, aux côtés de Védan, sont déjà prêts au départ. Ils nous attendent, accompagnés de Xidan, Yolin, et des parents de Védan. Malgré notre arrivée en avance, les adieux sont succincts, comme si le poids des évènements avait figé les paroles.

Le trajet est rapide, les dernières bribes de la cérémonie encore suspendues dans l’air.

Il n’est même pas encore sept heures du matin lorsque nous sommes déjà harnachés dans les fauteuils de la navette. Anna programme le vol de retour vers Zilin, ajustant les coordonnées dans un silence respectueux. L’horloge, dans un mouvement presque imperceptible, nous arrache au présent : quinze heures d’un décalage horaire nous ramènent au dimanche soir, 21 h 30. Du matin paisible de Pangou, nous plongeons dans l’obscurité de l’espace, emportés par la vitesse de notre trajectoire.

Et c’est Perthie qui finit par poser la question que nous hésitons tous à formuler : « Mais qu’est-ce qui t’arrive, Tchéa ? Je n’te reconnais plus. Et toi, Védan ? Tu n’as pas dit un mot depuis tout à l’heure. »

Védan baisse les yeux, le silence s’éternise.

«Le monde a changé, répond finalement Tchéa, la voix grave, presque étrangère. Tout a changé pour moi. On m’a confié une mission, et je ne peux pas échouer.

 Une mission ? » Yves se penche légèrement en avant, une lueur d’inquiétude dans les yeux.

« Peut-être qu’on peut t’aider ? »

Tchéa secoue la tête, ses traits se durcissent.

«Une mission qui ne regarde que les Wa’ Dans, réplique-t-elle sèchement. Nous devons reprendre en main notre histoire, et vous n’avez rien à y faire. Vous êtes déjà impliqués bien plus que vous ne le croyez. Le moment viendra. Mais pour l’instant, vous nous déposez près de Zilin, et vous rentrez à votre base.

 Mais vous allez devoir marcher toute la nuit ! s’écrie Lewis. Une demi-journée de marche en pleine nuit ! Je refuse de vous laisser comme ça ! » Il regarde Tchéa et Védan, déterminé. « Vous vous serrerez tous les deux derrière moi, et je vous conduirai à Zilin. Ensuite, je retournerai au vaisseau. Ça vous va ? »

Tchéa le regarde un instant, son regard se radoucit légèrement.

«D’accord, dit-elle, presque reconnaissante. Je t’en remercie. Mais sachez que je ne vous oublierai pas. Quand le moment sera venu, je vous recontacterai.

 Alors, tu nous demandes, toi aussi, de patienter ? » Yves croise les bras, les sourcils froncés. « Encore des énigmes et toujours aucune réponse. »

Tchéa lève les mains, un sourire étrange aux lèvres.

«Ne cherchez pas. Les réponses? Elles sont là… devant vous!» Elle désigne nos ventres ronds, ceux de Perthie, d’Anna, et le mien. Nos enfants, notre descendance… Les réponses à nos questions ?

Un silence lourd s’abat sur nous, comme une chape de plomb.

À 22 h 29, Héliantis se pose sur Taranis. Le speedglide avec Lewis, Védan et Tchéa s’élance aussitôt en direction de Zilin. Tchéa, après plus de cent jours passés à nos côtés… nous abandonne.

Une heure plus tard, Lewis revient… seul.

Le vide laissé par Tchéa est palpable. L’équipe est au complet, mais quelque chose a changé. Elle semble orpheline, privée d’un de ses membres. Et l’ombre de l’inconnu plane encore, plus lourde que jamais…