Vendredi midi
Nous sommes réunis dans la salle commune lorsque le “ding” caractéristique de Sarah retentit, interrompant le mélange de conversations et de bruits de couverts. Je suis assise avec Perthie et les enfants, en plein déjeuner, tandis que les autres, encore affectés par le décalage horaire, s’attardent sur leur petit déjeuner.
« Oui, Sarah ? » Je lève un index devant mes lèvres pour imposer le silence aux enfants.
« Bonjour à tous. Lepte m’informe que tout est prêt. Vous pouvez emménager. »
Un silence abasourdi s’installe parmi les adultes. Leurs expressions figées oscillent entre l’étonnement et l’incrédulité.
« Comment ça ? Pas déjà ! C’est impossible ! » s’exclame Mathias, les sourcils froncés.
Lewis rétorque avec un haussement d’épaules : « Si Sarah l’dit, c’est qu’ça doit être vrai. »
Mais le doute persiste.
« Sarah ? Peux-tu nous montrer des images des sites choisis ? » demandé-je, la voix légèrement tendue.
L’écran central s’anime aussitôt, scindé horizontalement, pour afficher deux zones sombres et indistinctes.
« Voilà, Anna.
— On n’voit rien ! grimace Yves, déçu, en se penchant pour mieux regarder.
— Sarah, peux-tu activer la vision nocturne ? » précise Lewis, son ton calme trahissant une pointe de curiosité.
Les images s’ajustent instantanément : le contraste s’affine, la netteté s’améliore, et les détails émergent peu à peu. Mais ce qui apparaît nous laisse perplexes.
« Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? murmure Lewis, les sourcils froncés.
— Comment ça, qu’est-ce qu’y a ? » demande Perthie, intriguée.
Mathias, son regard fixé sur l’écran, lâche finalement : « Ben justement… rien. Il n’y a rien. »
Je sens une tension croître dans la pièce.
« Sarah, es-tu absolument sûre que tout est prêt ? »
La voix de l’IA résonne, calme et imperturbable : « Étrange question, Anna. Évidemment. »
Un éclat traverse les yeux d’Yves, qui bondit presque de son siège. « Attendez ! s’écrie-t-il. Sarah, sur la vidéo du haut… cadre à partir de ce point. Oui, juste là. Parfait. Maintenant, la vidéo du bas. Descends un peu… Stop. Cadre-la à partir de ce point… Merci. Et maintenant, zoome… Encore un peu… Stop ! »
Tous les regards sont braqués sur l’écran. Les deux images révèlent, en plein centre, un carré parfaitement sombre et lisse, incrusté dans le sol. Un carré étrange, presque irréel.
« C’est quoi ce truc… ? » murmure quelqu’un, mais la réponse se perd dans l’affichage des dimensions. Un carré de quatre mètres vingt de côté.
L’atmosphère devient lourde, comme si ce simple carré, silencieux et énigmatique, contenait une vérité que personne ne veut encore affronter.
« Alors ? Qu’est-ce que vous en dites ? », lance Yves, son excitation palpable.
Éria plisse les yeux, songeuse. « Ça, c’était pas là hier », fait-elle remarquer, une pointe d’interrogation dans la voix.
« Non, effectivement ! Et c’est pas tout, poursuit Yves, un éclat dans le regard. Sarah, décale doucement la vidéo du haut vers l’ouest… Oui, comme ça. Stop ! Merci. Maintenant, un léger zoom arrière… Encore… Stop ! Parfait. Maintenant, même chose pour la vidéo du bas. Doucement… Voilà. C’est parfait. Alors ? »
Tous les regards sont rivés sur l’écran. Les deux images révèlent une avancée sur l’océan, formant un arc de cercle. Là où la roche naturelle devrait dominer, une surface plane et immaculée apparaît, comme un seuil inconnu. De chaque côté de l’arc, deux demi-cercles en relief, semblables à des “oreilles”, émergent avec une symétrie troublante.
« Une construction enterrée… souffle Mathias, visiblement captivé.
— Waouh ! » s’exclame Éria, son enthousiasme éclatant. Elle réalise enfin l’ampleur de ce qu’elle contemple.
« Et qui s’intègre parfaitement au paysage, ajoute Mathias, d’un ton admiratif.
— Comment Lepte a-t-elle pu faire aussi vite ? » s’étonne Yves, les sourcils froncés.
Lewis, toujours pragmatique, hoche la tête. « Je pense qu’on n’est pas au bout de nos surprises. »
Éria se lève d’un bond, frappant dans ses mains. « Bon ! Ben, c’est pas que j’m’ennuie, mais j’ai des bagages à préparer !
— Alors, on part quand ? » demande Yves, posément.
Je reprends les choses en main, tentant d’imprimer un semblant d’ordre à l’excitation ambiante. « Quand vos bagages seront prêts. Et à bord du vaisseau. Lewis, tu resteras ici avec Adam et Jade. C’est à mon tour de partir en balade. »
Mon Lewis ne bronche pas, mais je sens son regard peser sur moi. Avec le départ de nos compagnons, nous allons nous retrouver tous les quatre, comme seuls au monde. Et même si je ne le montre pas, j’appréhende ce moment…
La base me paraît lugubre, angoissante, et cet endroit… sinistre. Je me surprends à espérer de fréquentes visites des Wa’ Dans et à imaginer des escapades régulières sur Pangou et Baïamé, comme pour fuir cette atmosphère oppressante.
Chaque famille embarque deux speedglides et un robot de protection. Éria opte sans hésitation pour Sphinx, son fidèle allié. Perthie et Yves, quant à eux, héritent d’Orthos. Quant au choix entre l’hydrogyre et Splash, notre robot sous-marin encore inutilisé, les contraintes logistiques tranchent la question. L’hydrogyre accompagne Perthie et Yves, tandis que Splash est attribué à Éria et Mathias.
Nous convenons de partir demain soir pour atteindre Pangou à l’aube. De là, je me rendrai sur Baïamé, avant de revenir seule, ramenant le vaisseau vide à la base.
Je m’imagine déjà ce moment… Seule face à cette immensité silencieuse. Le poids de l’inconnu m’écrase un instant, mais je ravale mon angoisse. Le rôle de meneuse ne laisse que peu de place à l’hésitation.
*
Samedi 18 juillet 2392 “22 : 55″
Eh bien, voilà… Assise aux commandes, c’est avec la gorge nouée et la boule au ventre que je programme le départ. Cette journée d’adieux, franchement, je m’en serais passée. En tant que responsable de l’équipe, je suis tiraillée par mes responsabilités. Laisser mes compagnons à plusieurs milliers de kilomètres… rien que l’idée m’angoisse.
Éria, fidèle à elle-même, a pris la place de Lewis à mes côtés, son énergie débordante comme un contrepoint à mon trouble. Mathias s’est installé derrière elle, Yves derrière moi. Perthie est à l’arrière avec Ève et Mel, et Thomas dort déjà dans sa couchette aménagée.
« Bon. Vous êtes toujours d’accord pour déménager ? » Je m’efforce d’adopter un ton léger, mais l’émotion transparaît malgré moi. « Vous savez que je n’vous mets pas à la porte, hein ? »
Éria éclate de rire, fidèle à son rôle de rayon de soleil. « Anna ! Ce n’est qu’un au revoir, ma chère Anna ! Regarde un peu tout c’qui t’attend ! Une résidence principale et deux résidences secondaires ! Hein, c’est pas la classe ? Y’a pas à dire, c’est beau la vie, non ? »
Je tente un sourire. « Ta bonne humeur va m’manquer…
— J’espère bien ! Elle me lance un regard espiègle. Si t’as un coup d’blues… Allez, hop ! Un coup d’vaisseau par ici, un coup d’vaisseau par là, et ça ira mieux. Mais attention, hein ! Pas de débarquement à l’improviste ! Tu pourrais nous surprendre, Mathias et moi, bien occupés… Hein, mon grand ? » Elle se tourne vers lui avec un clin d’œil complice.
Mathias esquisse un sourire amusé sans dire un mot.
Je secoue doucement la tête, un mélange de tendresse et de lassitude.
« C’est promis, je vous préviendrai. Et je tiendrai compte du décalage horaire ! Bon ! Sarah ? Affiche la météo de Pangou, s’il te plaît… Il fait meilleur qu’ici. Pas de pluie. Un léger vent d’est, 20 km/h, 67 % d’humidité et 23°. »
Je hoche la tête. « Parfait. Sarah… c’est parti ! »
Les portes du hangar s’ouvrent dans un grondement sourd, laissant entrer la pluie qui ne cesse de tomber depuis le début de soirée. De grosses gouttes s’écrasent sur la vitre du cockpit, traçant des lignes fluides et mélancoliques, comme des larmes qui s’écoulent. Le ciel est couvert de nimbostratus, violet sombre, lourds et menaçants, voilant les derniers éclats du crépuscule. Même le temps semble vouloir nous retenir ici.
« 23 h 7, annonce Sarah. 71 minutes de vol. Arrivée prévue à 5 h 28, heure locale. »
Le vaisseau s’ébranle, et avec lui, une partie de moi se détend, prête à affronter l’inconnu qui nous attend…
*
Nous plongeons vers une Téthys ténébreuse, enveloppée de mystère. À l’horizon, Ir’ Is s’élève doucement, projetant des lueurs argentées sur les eaux encore endormies. Les contours des côtes émergent progressivement, baignés par la lumière fragile de l’aube naissante.
« Le promontoire ! » s’exclame Éria, en pointant l’horizon du doigt. Le carré réfléchissant s’impose clairement dans le paysage. Je prends les commandes, ralentis le vaisseau, puis gagne en altitude avant de pivoter pour effectuer un demi-tour.
« Qu’est-ce que tu fais ? demande Éria, intriguée.
— Attends », murmuré-je, concentrée. Je guide l’appareil au-dessus du carré, en repassant lentement pour scruter chaque détail, avant de continuer vers l’océan. Une fois au-dessus des flots, je stabilise le vaisseau en vol en stationnaire, face à un horizon encore hésitant entre ténèbres et couleurs.
« Vous êtes prêts ?
— Oui ! » répond Mathias avec enthousiasme, tandis qu’Éria reste les yeux écarquillés. Je fais pivoter doucement le vaisseau, dévoilant enfin la scène qui nous attendait.
« Waouh… » souffle Éria, saisie.
La falaise est métamorphosée. Une gigantesque entaille traverse sa hauteur vertigineuse, révélant un complexe troglodytique savamment intégré à la roche. À une quinzaine de mètres du sommet, une vaste terrasse semble flotter au-dessus de la mer, offrant, je devine, une vue à couper le souffle. De part et d’autre, deux balcons hémisphériques émergent comme des oreilles, leur courbe adoucissant l’austérité du relief.
Je manœuvre avec précaution sur tribord pour dévoiler une ouverture rectangulaire sombre et imposante, qui scintille faiblement sous les reflets. Une baie vitrée, probablement. Je prends ensuite de la hauteur pour survoler la falaise et examiner l’autre versant. Là, deux autres surfaces noires se révèlent, enchâssées dans le roc comme des joyaux sombres : un carré parfait d’environ deux mètres cinquante et un rectangle d’un peu plus de cinq mètres sur deux cinquante.
Un souffle traverse la cabine. Devant ce spectacle, même les mots semblent trop banals.
« Alors ? Vous aviez vu ça la dernière fois ? » demandé-je en fixant les structures qui semblent presque irréelles dans leur perfection.
Éria fronce les sourcils, concentrée. « Tu peux repasser au-dessus ? » me demande-t-elle, presque hypnotisée par le spectacle. J’obtempère, ralentissant au maximum. Et c’est là que je remarque un détail qui m’avait échappé : les balcons et la terrasse ne sont pas simplement intégrés à la roche. Ils sont conçus dans un matériau totalement transparent, se fondant presque dans le paysage !
« Waouh ! s’exclame Éria, un éclat de joie pure dans la voix. La visite ! La visite ! Maintenant tu peux te poser, s’il te plaît ? » ajoute-t-elle avec un sourire impatient.
Je positionne Héliantis face à l’est, orientant le hayon près du carré réfléchissant, et amorce l’atterrissage avec une précision presque instinctive.
« Pangou ! Premier arrêt ! » annoncé-je, le ton à mi-chemin entre l’enthousiasme et une certaine gravité. Le hayon s’ouvre dans un souffle mécanique. Éria s’est déjà détachée, son énergie communicative remplissant l’habitacle. Mathias la suit de près, tandis qu’Yves, toujours aussi courtois, m’invite à descendre avant lui.
Ève et Mel sont déjà éveillés, les yeux pétillants de curiosité. Thomas, lui, dort toujours profondément.
Avant de rejoindre Éria et Mathias, accroupis autour des rebords du carré réfléchissant, je m’arrête un instant au milieu du hayon. L’air marin s’engouffre, vif et chargé de parfums boisés, épicés, presque envoûtants. J’inspire profondément, comme pour capturer un fragment de ce moment dans ma mémoire.
« Comment ça s’ouvre, ce machin ? » grogne Éria, impatiente, ses doigts effleurant les bords du carré comme si elle cherchait une faille.
Yves descend avec les enfants, Ève et Mel agrippés à ses mains. À peine ont-ils posé pied au sol qu’ils s’élancent, tirant Yves vers le carré avec une excitation presque contagieuse. Perthie, portant Thomas dans ses bras, me rejoint. Ensemble, nous descendons avec Sphinx, qui observe en silence. Une fois au sol, je demande la fermeture du hayon.
« Maman, Papa ? Qu’est-ce que vous faites ? » demande Mel, la tête penchée de côté, une expression mi-curieuse, mi-sceptique sur le visage.
Éria, concentrée, répond sans relever la tête : « Ce machin-là doit pouvoir s’ouvrir ! Alors on essaie de piger le truc, mon poussin ! Mais restez pas là, hein ! Si ça s’ouvre, vous allez tomber ! » Sa voix est douce, mais ferme, un mélange d’autorité maternelle et d’excitation mal contenue.
Mel la regarde avec un mélange d’étonnement et de perplexité. Il hausse les épaules dans un geste presque dramatique.
« Mais, Maman ? Nous, on sait comment ça marche ! » déclare-t-il, ses grands yeux trahissant son incompréhension face à l’agitation des adultes. Pour lui, tout semble si évident qu’il ne parvient même pas à cacher sa surprise.
« Ah ? Vous savez, vous ? demande Mathias, incrédule, un sourcil arqué.
— Ben oui ! C’est facile ! » rétorque Ève avec un soupir exagéré, comme si cela relevait de l’évidence la plus élémentaire.
Mathias croise les bras, à la fois amusé et sceptique. « Bon ! Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?
— Venez », lance Mel avec l’assurance tranquille de celui qui maîtrise la situation. Il nous guide d’un geste au centre du carré réfléchissant. Éria et Mathias, toujours aussi perplexes, échangent un regard avant de le suivre, visiblement partagés entre curiosité et incrédulité.
« Et ? » demande Éria, les mains sur les hanches, son impatience mal contenue.
À cet instant, le carré tout entier amorce une descente silencieuse, comme une plate-forme d’élévateur parfaitement huilée.
« Et voilà ! » déclare Mel, un grand sourire aux lèvres, visiblement ravi de son effet. Le mouvement est si fluide qu’on pourrait croire à une illusion. Lentement, mais sûrement, nous nous enfonçons dans les profondeurs de la falaise, l’obscurité de la roche autour de nous gagnant en intensité.
« Qui a fait ça ? demande Mathias, son ton oscillant entre admiration et stupéfaction.
— Ben… tout le monde », répond Ève, son air candide trahissant une incompréhension sincère face à cette question pourtant légitime.
Mathias se tourne vers elle, interloqué. « Comment ça, tout le monde ?
— Papa ! intervient Mel, comme pour expliquer à un enfant. On demande à descendre… ça descend !
— Et si je demande à remonter ? demande Éria, sceptique, mais intriguée.
— Ben alors, demande ! Vas-y ! » propose Mel, l’air de la mettre au défi.
Éria inspire un grand coup et s’écrie : « Je veux remonter ! »
La plaque ralentit instantanément, et après un arrêt presque imperceptible, amorce son mouvement de remontée. Le silence du mécanisme ajoute une dimension presque surnaturelle à l’expérience.
Ève secoue doucement la tête, un sourire légèrement condescendant aux lèvres. « C’est pas la peine de crier », remarque-t-elle d’un ton sérieux, mais taquin.
Éria, bouche bée, fixe le sol qui remonte sous ses pieds, visiblement désarçonnée par la simplicité déconcertante de ce dispositif.
« Wôw ! O.K. ! C’est cool ! Alors… je veux descendre ! » s’exclame Éria avec enthousiasme. Aussitôt, la plaque suspend sa remontée et reprend sa descente sans un bruit.
Autour de nous, la roche défile, lisse et parfaitement taillée, comme si elle avait été découpée au laser, puis polie jusqu’à obtenir une texture presque vitreuse. Le regard d’Éria glisse le long des parois, émerveillée par la précision du travail. « C’est pas juste creusé, c’est sculpté », murmure-t-elle pour elle-même.
La descente s’interrompt devant une double porte métallique renforcée qui coulisse en silence, révélant un sas baigné d’une lumière douce et dorée. Le plafond, un monobloc translucide, diffuse un éclat chaleureux et réconfortant.
Face à nous, une autre double porte, plane et immaculée, est recouverte d’une laque dorée qui capte les reflets de la lumière ambiante. Les parois latérales, des miroirs impeccables, reflètent nos silhouettes, donnant une impression de profondeur infinie. Sous nos pieds, le sol, enduit d’une résine lisse et bicolore, arbore un fond brun marbré sur lequel s’entrelacent des motifs beige doré. Ces arabesques, parfaitement agencées, forment des lettres capitales : “TONGASOA”, “WILLKOMMEN”, et “arvSl“. Ce dernier mot, en caractères Wa’ Dans, suscite un bref silence admiratif.
« Eh bien, ça commence plutôt bien ! lance Éria, un sourire joueur sur les lèvres. Notre Lepte est non seulement accueillante, mais aussi polyglotte ! »
Elle avance d’un pas, examinant les lieux avec un mélange de curiosité et d’audace. « Et maintenant ? Si je veux ouvrir ces portes… Qu’est-ce que je dis ? Abracadabra ? Sésame, ouvre-toi ? »
À peine a-t-elle achevé sa phrase que, comme en réponse à son injonction moqueuse, les portes dorées s’écartent dans un léger sifflement, révélant un nouvel espace où un miroir occupe toute la hauteur, du sol au plafond. L’image de notre petit groupe s’y reflète, presque irréelle, ajoutant à l’atmosphère un mystère silencieux et fascinant.
« Bon, ça n’a pas l’air trop compliqué », sourit Éria avec son air espiègle habituel. Devant nous s’étend un couloir baigné d’une lumière douce et diffuse, émise par un plafond lumineux, qui confère à l’espace une atmosphère singulière. La coursive, d’une symétrie parfaite, présente deux accès, l’un à gauche et l’autre à droite.
Le grand miroir que nous pensions unique se révèle être un assemblage ingénieux de trois panneaux distincts. Mathias, curieux, effleure le miroir central du bout des doigts, et celui-ci pivote légèrement sur son axe.
« C’est un placard, constate-t-il en ouvrant la porte.
— Waouh ! s’exclame Éria, les yeux brillants en découvrant l’intérieur. Dites-moi qu’je rêve ! C’est à qui tout ça ?
— Devine », réplique Perthie avec un sourire amusé.
À l’intérieur, une impressionnante collection de chaussures est méticuleusement organisée. Les casiers impeccables et un ingénieux réseau vertical de tiges métalliques contiennent des chaussures pour tous les goûts et toutes les occasions. Les étagères supérieures exposent des modèles masculins, sobres et élégants, tandis que les deux étagères inférieures croulent sous une multitude de chaussures féminines, pour apparemment plus du double de celles des hommes. Enfin, tout en bas, une adorable sélection de chaussures d’enfants complète cet inventaire.
Éria s’empare d’une paire de sandales à brides entrecroisées, ornées de talons noirs et d’un bout carré, qu’elle examine avec un sourire approbateur. Mathias, quant à lui, sort une paire de mocassins noirs au bout arrondi, simples, mais impeccables.
Je les laisse à leurs découvertes enthousiastes, tandis qu’Ève et Mel, curieux, m’entraînent plus loin dans le couloir. Le renfoncement suivant révèle une enfilade de nouveaux placards que j’ouvre rapidement. À l’intérieur, un dressing impeccable se dévoile, garni de vêtements adaptés pour toutes les saisons. À côté, un autre placard renferme des chaises longues repliées et un marchepied, des détails pratiques qui semblent avoir été pensés avec une précision presque troublante.
Je m’arrête un instant, contemplant cette organisation minutieuse. Tout ici respire une maîtrise du détail, comme si chaque objet avait sa place prédéfinie, dans une harmonie parfaite.
« Et comment tu te sens ? » demande Perthie avec un sourire en coin, observant Éria qui a retroussé le bas de sa combinaison pour enfiler une paire de sandales à talons.
« C’est la bonne pointure, répond Éria en se redressant doucement, les pieds bien ancrés. Mais ça fait bizarre de marcher avec des talons… Tellement longtemps que j’n’en avais pas porté. » Elle fait quelques pas hésitants, testant son équilibre avant de pivoter sur elle-même. « Et toi, Mathias ?
— Pour moi aussi, c’est pile la bonne pointure, déclare Mathias, en tapotant légèrement ses mocassins noirs pour tester leur souplesse. Elles sont confortables, bien ajustées, et surtout… elles ne cisaillent pas le talon. Franchement, elles sont parfaites.
— Et les autres chaussures ? » s’exclame soudain Éria, le regard pétillant de curiosité. Elle se penche pour attraper une paire plus petite et les inspecte avec excitation. « Je parie que celles-là, c’est pour Mel ! Waouh… Génial ! Regarde ces détails ! »
Yves, qui jusqu’ici observait la scène d’un œil amusé, finit par hausser un sourcil. « Et les autres placards ? Vous n’allez pas voir ce qu’ils contiennent ? »
Mathias hausse les épaules avant de céder à l’idée. Il ouvre le placard de gauche, révélant un contenu soigneusement disposé. « En bas, des sacs, annonce-t-il en pointant l’étagère inférieure, et au centre… des chapeaux et des casquettes. » Il fait glisser ses doigts sur un bord de chapeau, appréciant la texture.
« Et les autres étagères ? demande Éria, toujours avide de découvertes.
— Vides, conclut Mathias après un bref coup d’œil. Mais vu ce qu’on a trouvé jusque-là, qui sait ce qu’on va encore dénicher… »
Le mystère semble s’épaissir à chaque placard ouvert, chaque objet découvert. Le soin apporté à l’aménagement de cet endroit laisse planer une impression étrange, comme si cet espace attendait notre arrivée depuis bien plus longtemps que nous n’osons l’imaginer.
Je parcours rapidement du regard ce qui se trouve après l’entrée. Un salon somptueux s’offre à nous, presque incongru dans un lieu aussi reculé. Le décor évoque un appartement terrien élégant, tout en sobriété. Un grand canapé écru, avec une méridienne accueillante, trône au centre de la pièce, flanqué de deux fauteuils assortis autour d’une table basse ronde en verre, d’une simplicité raffinée.
Un peu plus loin, une salle à manger-cuisine s’étire dans une harmonie de blanc et beige laqué. Une grande table ronde, aux lignes épurées, est entourée de cinq chaises assorties, formant un îlot de convivialité dans ce cadre futuriste. Le sol, toujours recouvert de cette résine brune marbrée, prolonge l’élégance jusque sous nos pieds. La hauteur sous plafond avoisine les deux mètres cinquante, offrant une sensation d’espace sans jamais être oppressante.
L’éclairage, sans doute activé par notre arrivée, diffuse une lumière douce et chaleureuse. Il émane non seulement des plafonds, mais aussi des splendides baies vitrées, ces rectangles noirs que nous avions aperçus à l’extérieur. Celle du salon, longue de près de dix mètres, s’étend jusque dans la pièce suivante, où Ève et Mel se sont déjà aventurés, curieux comme à leur habitude. Intriguée, je m’approche de la baie vitrée de la salle à manger…
Devant mes yeux s’étend une vue à couper le souffle : cinq mètres de cadre naturel parfait, dévoilant l’embouchure de la rivière et les plages qui s’étirent à l’horizon. Un spectacle aussi apaisant que captivant.
« Pas mal », commente Yves, resté près de l’entrée, un brin d’admiration dans la voix. Je retourne vers lui et les autres, où le troisième placard miroir a été ouvert. Celui-ci renferme une large collection d’outils, alignés avec soin, prêts à répondre à toutes les éventualités.
« Waouh ! Tout c’qu’il faut pour les grandes occasions ! » s’exclame Éria, les yeux pétillants de malice, en découvrant ce qu’elle considère déjà comme son dressing. Elle en extrait une robe de soirée somptueuse, la tenant devant elle avec un sourire espiègle. « Tenue de gala, robe du soir, et tout l’tralala ! Mathias, tu m’emmènes où ce soir ? »
Mathias, amusé, se contente de lui répondre par un large sourire, visiblement ravi de la voir s’enthousiasmer ainsi. Si Lepte a cherché à adoucir notre arrivée avec ce confort inattendu, on peut dire qu’elle a parfaitement réussi. Leur excitation et leurs éclats de joie sont palpables, contagieux.
Mais, malgré moi, une ombre glisse dans mes pensées. Quand viendra le moment de la solitude, et que l’immensité désertique de cet environnement se rappellera à eux, leur exaltation d’aujourd’hui pourrait bien s’éteindre comme une flamme vacillante… Une réflexion que je garde pour moi, bien sûr. Ce n’est ni le moment de jouer les rabat-joie ni celui d’étouffer cette énergie joyeuse qui fait briller leurs regards.
« Vous aurez tout le temps d’essayer tout ça, bande de veinards ! Moi, je poursuis la visite. » J’esquisse un sourire, mais un pincement de jalousie me traverse furtivement. Après des années dans nos combinaisons austères, voir Éria s’enthousiasmer devant des vêtements et des chaussures fait naître en moi un désir presque enfantin de retrouver un semblant de féminité. Lasse, je ravale mes pensées et les invite d’un geste à me suivre.
« Allez, venez ! »
Je les entraîne vers la pièce suivante et m’installe sur le grand canapé face à la baie vitrée. La mousse à mémoire de forme épouse mon corps avec une douceur réconfortante. Mais ce qui capte réellement mon attention, c’est le panorama…
L’océan Téthys s’étend à perte de vue, une succession infinie de plages bordant ses eaux sombres. Le paysage semble irréel, comme une peinture vivante. Je me lève et longe la baie, mes pas résonnant légèrement sur le sol.
La pièce attenante, la salle de jeux de Mel, est plus modeste. Une petite table, un fauteuil à sa taille, et des étagères bien remplies de jeux et d’objets qui m’échappent, probablement conçus pour stimuler son imagination. Au sol, un tapis bleu foncé, constellé d’étoiles et de constellations, attire mon regard. En marchant dessus, je réalise que ce n’est qu’une projection : le tapis est en réalité d’un blanc écru. Une illusion simple, mais fascinante.
Dans la pièce adjacente, les enfants explorent déjà la chambre de Mel. Le sol turquoise donne à l’espace une ambiance lumineuse et apaisante. Sur la droite, un lit mezzanine trône au-dessus d’une petite table de nuit. En face, une banquette invite à la détente. Deux doubles portes sont encore fermées, tandis qu’une porte, déjà ouverte, révèle des toilettes.
« Waouh ! C’est ta chambre ? demandé-je admirative.
— Oui.
— Elle te plaît ?
— Oui.
— C’est déjà ça ! »
Avec sa curiosité habituelle, Ève pousse un battant de l’une des doubles portes de gauche. Celui-ci disparaît dans la cloison, révélant une surprise… à couper le souffle ! Je reste figée un instant, incrédule : un balcon hémisphérique entièrement transparent, suspendu au-dessus de l’océan. La vue est tout simplement extraordinaire. Le ciel se pare de nuances de jaune et d’orangé, tandis que les vagues sombres, en contrebas, caressent les rochers dans un ballet hypnotique.
Hésitante, je pose un pied sur la surface transparente, puis l’autre. L’impression de marcher dans le vide est saisissante, vertigineuse, presque comme lors d’une sortie extravéhiculaire. Sous mes pieds, les vagues semblent s’animer d’une vie propre, et fixer leur mouvement finit par me donner le tournis… Je fais demi-tour, mon cœur battant encore un peu trop vite.
De retour dans la chambre, je vois Ève et Mel, hilares, ouvrir les autres battants qui donnent cette fois sur la terrasse, elle aussi entièrement transparente ! De là, on devine d’autres baies vitrées encore closes. Le mélange de vertige et d’admiration qui m’habite me laisse sans voix.
Dans la salle de jeux, les exclamations des compagnons me parviennent, pleines d’enthousiasme. Perthie et Yves entrent à leur tour dans la chambre. Yves tient Thomas dans ses bras, mais le petit affiche une mine bougonne, renfrognée, typique des réveils difficiles. “La tête des mauvais jours”.
« Wôw ! C’est vachement sympa, dit Yves en scrutant les lieux. Ils vont être comme des coqs en pâte ici. Je m’demande bien c’qui nous attend à Baïamé.
— Les autres accès semblent verrouillés de l’intérieur. Enfin, j’pense. Je vais faire le tour. »
Ève et Mel, assis en tailleur sur le tapis de la salle de jeux, manipulent avec enthousiasme un nouveau jeu de construction aux pièces multicolores. Le tapis, auparavant constellé d’étoiles, arbore désormais une prairie verdoyante, d’un vert tendre, parsemée de petites fleurs blanches et jaunes. Il ne manque que les bourdonnements d’abeilles !
Je contourne le canapé et croise Éria et Mathias qui reviennent du coin-cuisine, l’air ravi.
« C’était vraiment pas la peine d’amener nos affaires, lance Éria avec un sourire en coin. Ici, y a absolument tout ! Même à boire, à manger…
— Et encore, c’est peu dire, ajoute Mathias en hochant la tête.
— La chambre de Mel est au fond, je poursuis ma virée.
— Ben vas-y, te gêne pas ! s’exclame Éria, faussement offusquée, les mains sur les hanches. Fais comme chez toi, tant qu’t’y es !
— J’vais m’gêner, tiens ! »
Ses répliques pleines de mordant me manqueront.
Je m’engage dans le petit couloir entre le salon et la salle. Le plafond s’abaisse légèrement, donnant une sensation d’intimité. À droite, une porte s’ouvre sur des toilettes classiques, agrémentées d’un lave-mains. Le sol, d’un bleu azur moucheté de blanc, évoque la fraîcheur d’un lagon. En face, une autre porte révèle la salle d’eau : un espace élégant et fonctionnel. Le sol y est identique à celui des toilettes, tandis que le mobilier laqué noir contraste subtilement avec les trois vasques beige clair. L’espace douche, large et moderne, reprend exactement les coloris de la cabine d’Alpha Cent d’Éria. Tout autour de la pièce, un grand miroir reflète les moindres détails, donnant une impression d’amplitude.
Le couloir débouche sur un bureau spacieux, qui s’éclaire automatiquement à mon arrivée. La hauteur sous plafond retrouve ses deux mètres cinquante, donnant à la pièce une impression d’ampleur. Sur la gauche, un grand bureau blanc au design épuré s’articule contre le mur, flanqué d’étagères et de placards soigneusement intégrés. En face, une double porte vitrée attire le regard et semble donner sur la terrasse. Une autre porte, plus discrète, se trouve à droite de cette dernière, fermée pour le moment.
Mon regard glisse vers la pièce adjacente sur ma droite, dont la vocation ne laisse aucun doute : des toiles de toutes dimensions, des pinceaux, des brosses, des flacons aux étiquettes mystérieuses et une palette de colorants vibrants s’alignent sur les étagères. C’est un atelier, sans conteste, et je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à Éria qui a vidé son propre atelier pour tout emporter à bord. Ici, la lumière douce émane de la baie vitrée… ce fameux carré noir aperçu plus tôt de l’extérieur… et illumine la pièce d’un éclat naturel. À travers la vitre, je distingue l’océan dont les eaux s’éclaircissent sous les premières lueurs du jour, de petites vagues dessinant des motifs réguliers à la surface.
Je quitte l’atelier pour ouvrir la porte restée close. Elle dévoile la chambre d’Éria et Mathias, aménagée avec goût et simplicité. Le mobilier arbore des teintes douces de beige et de vert pomme, conférant à l’espace une ambiance apaisante. Une petite commode triangulaire, un canapé d’angle confortable et un grand lit occupent harmonieusement la pièce. Les murs, peints dans un camaïeu de rouges et d’oranges vifs, réchauffent l’atmosphère. Trois portes retiennent mon attention : deux doubles battants et une porte simple.
Je contourne le lit pour ouvrir la porte simple, et, comme je le pensais, elle mène aux toilettes. Sans m’attarder, je repousse les battants d’une des doubles portes, et, cette fois encore, je ne suis pas surprise de retrouver un autre balcon hémisphérique, entièrement transparent. La vue est toujours aussi spectaculaire, plongeant sur l’océan en contrebas, avec cette sensation vertigineuse de flotter dans le vide.
Enfin, j’ouvre la deuxième double porte, confirmant mes soupçons : elle donne sur la terrasse. Là, je découvre Perthie, Yves… tenant toujours un Thomas visiblement de meilleure humeur… ainsi qu’Éria et Mathias. Ils sont regroupés au bord de cette plate-forme transparente, semblant défier les lois de la gravité. De là où je me tiens, j’ai presque l’impression, fugace et troublante, d’assister à une de ces scènes enfantines où les personnages, suspendus au-dessus du vide, finissent par tomber brusquement.
« Bonjour Mââdaame ! » lance Éria d’un ton pompeusement caricatural. Elle m’adresse une petite révérence exagérée, avant d’éclater de rire. « Comment allez-vous ? La visite des appartements se passe bien ? T’as vu ça ! reprend-elle, retrouvant son ton naturel, tout en désignant la vue imprenable. Non, mais… tu t’imagines… là, installée dans un fauteuil, un verre à la main, à contempler le coucher de soleil ? Franchement, la grande classe, non ? »
Mathias, qui semble absorbé par une réflexion, laisse échapper : « Je me demandais pourquoi le rocher avait été découpé si précisément… des fonds marins jusqu’au sommet. »
Yves lève un sourcil interrogateur. « Oui ? Et alors ? »
Mathias pointe un doigt vers la falaise visible entre les baies vitrées. « Regardez ici, là, juste entre les parois. » Intriguée, je m’avance prudemment, évitant soigneusement de regarder vers le vide vertigineux. Mes yeux suivent la ligne qu’il désigne, et je finis par les voir : quatre rails bien visibles, qui s’étirent du sommet du rocher jusqu’à l’océan.
« Des glissières ? s’étonne Perthie, plissant les yeux.
— Oui, confirme Mathias avec un sourire énigmatique.
— Et alors ? relance Éria, l’air dubitatif. Où veux-tu en venir, Matt ?
— J’ai une petite idée, réplique-t-il, laissant planer le mystère. Ça vous dit de tenter l’expérience ? »
Yves croise les bras, un sourire en coin. « Toi, t’es bien mystérieux. Quelle expérience, au juste ? »
Mathias se contente de répondre avec une malice à peine dissimulée : « Accrochez-vous…
— À quoi ? » demande Éria, un peu méfiante, en balayant la terrasse du regard comme si elle cherchait un quelconque harnais.
Soudain, les doubles portes vitrées se referment en un claquement presque solennel. La structure sous nos pieds se met en mouvement ! Une sensation d’apesanteur m’envahit tandis que nous montons lentement mais sûrement, portés par une plate-forme invisible qui s’élève à ciel ouvert. Perthie, Yves et moi échangeons des regards mêlés d’émerveillement et d’incrédulité.
« Qu’est-ce que tu fais, Mathias ? s’inquiète Éria, les bras croisés sur sa poitrine. Et les enfants ?
— Tout est sous contrôle », la rassure-t-il, bien que son sourire taquin ne fasse qu’attiser notre curiosité.
Deux oiseaux marins surgissent de nulle part, frôlant la plate-forme avant de s’éloigner en criant, comme pour souligner l’altitude que nous atteignons. Finalement, la montée s’arrête. Nous sommes au sommet, la vue spectaculaire sur l’océan s’étalant à perte de vue.
« C’était mon idée, explique Mathias, satisfait.
— Si ça monte, murmure Yves, l’air songeur, ça doit aussi descendre.
— On essaie ? propose Perthie, son regard brillant d’un mélange d’appréhension et d’excitation.
— Tout le monde descend ! » lance Éria, la voix vibrante d’énergie.
Sous nos pieds, la terrasse amorce une lente descente, mais au lieu de s’arrêter devant les doubles portes comme je m’y attendais, elle continue son mouvement, inexorable, vers l’océan…
« Eh ! s’étonne Yves, se redressant brusquement.
— Préparez-vous au plongeon ! » grimace Éria, les yeux plissés comme si elle attendait le pire.
Bizarrement, cette chute programmée ne me perturbe pas autant que je l’aurais imaginé. Plonger dans l’eau semble infiniment moins effrayant que tomber dans le vide. Finalement, dans un léger plouf amorti, la plate-forme touche l’eau, son mouvement ralenti, mais pas stoppé ! À ma grande surprise, elle continue de descendre, s’enfonçant dans l’océan… sans que nous soyons mouillés.
« Mais… comment est-ce possible ? » murmuré-je, fascinée.
Un rebord invisible retient l’eau, formant une barrière parfaite. La plate-forme s’arrête à environ quatre-vingts centimètres sous le niveau de l’océan, nous offrant une vue imprenable sur le monde sous-marin. L’eau, d’une clarté cristalline, dévoile des reflets bleu-vert qui dansent avec les rayons du soleil. Des algues brunes, longues et ondulantes, flottent mollement, comme si elles respiraient.
Poussée par une curiosité presque enfantine, j’imite mes compagnons et m’approche du bord. La surface de l’eau s’agite à quelques centimètres seulement de mes pieds. Une vague un peu plus forte suffirait à nous tremper.
« Il est peut-être temps de remonter voir ce que font Ève et Mel, propose Perthie, la voix douce, mais résolue.
— Mathias ? demande Yves, tournant la tête vers lui. Une idée pour remonter ? »
Mathias esquisse un sourire tranquille. « Je pense qu’il suffit de le demander.
— Retour aux chambres ! » ordonne Éria avec un mélange de sérieux et d’excitation.
Aussitôt, la plate-forme répond, remontant dans un bruit de succion suivi par quelques éclaboussures discrètes. L’ascension est fluide, presque élégante, et la terrasse s’arrête avec une précision parfaite devant les doubles portes. Celles-ci, qui s’étaient refermées à la descente, s’ouvrent maintenant en grand, révélant l’intérieur.
« Waouh ! s’émerveille Éria en posant les mains sur ses hanches. Non, mais… c’est-y pas incroyable tout ça ?
— Ça m’donne encore plus envie, ajoute Yves, avec une pointe de malice dans la voix, de découvrir ce qui nous attend à Baïamé !
— Justement, enchaîné-je, il faudrait peut-être penser au déménagement.
— C’est parti, Anna, me dit-il en se tournant vers moi. Yves, tu viens m’donner un coup de main ?
— J’vais voir c’que font les gamins », annonce Éria avant de s’éclipser vers la chambre de Mel. Perthie, quant à elle, reprend Thomas dans ses bras et la suit.
En un rien de temps, les affaires sont descendues, déchargées et réparties dans les pièces, chacun s’affairant avec efficacité. Près du vaisseau, il ne reste plus que les deux speedglides, Splash et Sphinx, que Mathias promet de ranger plus tard.
Puis vient le moment délicat des adieux… Sentant l’émotion monter, je préfère me mettre en retrait. Je laisse Perthie avec Thomas, Yves avec Ève, échanger des étreintes silencieuses avant de grimper à bord du vaisseau. Leur départ marque une nouvelle étape, et une part de moi s’interroge, déjà nostalgique, sur ce qui nous attend de l’autre côté.
« Voilà ! Le moment que je redoutais… » Ma voix vacille légèrement, trahissant l’émotion que j’essaie de contenir.
« T’en fais pas, Anna, répond Mathias d’un ton doux et rassurant, avant de m’embrasser. On est en contact permanent.
— Et reviens vite ! Revenez vite ! ajoute Éria avec un sourire chaleureux. Lewis sera ravi de visiter notre nouveau nid ! Et Mel de jouer avec Adam ! »
Je hoche la tête, tentant de répondre à son optimisme par un sourire, même si ma gorge se serre.
« Si vous avez un souci, quoi que ce soit, vous nous prévenez aussitôt, insisté-je. Si je suis à la base, je vous rejoins en moins d’une heure trente ! N’attendez surtout pas ! Et ne tenez pas compte du décalage horaire ! D’accord ?
— D’accord, Anna. Nous découvrirons bientôt ce que l’avenir nous réserve… »
Je m’accroupis pour serrer Mel dans mes bras. Il me regarde avec son sérieux d’enfant, comme s’il comprenait tout ce qui se joue à cet instant.
« Tu vas être bien sage avec Papa et Maman, lui dis-je doucement. Je reviendrai te voir avec Adam. T’es d’accord, mon grand ?
— Oui, Anna. »
Sa voix douce me touche en plein cœur. Je lui dépose un énorme baiser sur le front, mon geste débordant d’une tendresse désespérée. La gorge nouée, la bouche pincée, je recule lentement, remontant le hayon tout en leur adressant un dernier signe de la main.
« À bientôt ! À très bientôt ! »
Une boule d’angoisse se forme dans ma poitrine. Ces adieux, bien qu’empreints de tendresse, vont laisser un vide difficile à combler. Mathias m’adresse un clin d’œil complice, accompagné d’un chaleureux : « Bon vol ! ».
Dans la cabine, Perthie et Yves se sont installés au deuxième rang. L’idée d’être seule au pilotage m’est insupportable.
« Qui vient à côté de moi ? demandé-je d’une voix qui se veut légère.
— Moi ! s’exclame aussitôt Ève, levant la main comme si c’était une évidence.
— Ah ! Allez ! Viens, ma chérie ! »
Je l’installe à mes côtés, ajustant soigneusement son siège avant de m’attacher moi-même. Sa présence réchauffe un peu le vide que je ressens.
« Sarah ? demandé-je, ma voix reprenant une assurance feinte. La météo de notre destination, s’il te plaît. »
Les informations défilent aussitôt : « Alors… Quelques nuages d’altitude, un vent de sud-est de 30 km/h, 58 % d’humidité, 29°. Il est 8 h 29. À la base… 27 h 19, et sur Baïamé… 14 h 49. On a une petite heure de vol, on arrivera dans l’après-midi. »
Je jette un dernier coup d’œil vers l’horizon.
« Sarah ? Quand tu veux.
— Au revoir, Mel, dit Ève d’une voix claire et innocente. Au revoir, Mathias, au revoir, Éria, au revoir, Pangou-Libarad. »
L’astronef s’élève dans un doux grondement. Je lui fais faire un demi-tour sur place, une lente rotation qui nous permet d’apercevoir une dernière fois Éria, Mel et Mathias. Depuis leur terrasse, ils agitent les bras, leurs silhouettes rétrécissant à mesure que nous prenons de l’altitude. L’instant est à la fois beau et douloureux, comme une photographie qu’on emporte avec soi, figée dans le cœur.
Puis, dans une montée élégante et maîtrisée, Héliantis s’oriente vers l’est, entamant sa course aérienne…
Pendant le trajet, la conversation s’oriente naturellement vers les mois à venir. Yves, Perthie et moi échangeons sur l’éducation des enfants, avec une attention particulière pour Ève. Même après un départ riche en émotions, elle ne montre aucun signe de fatigue et suit nos propos avec une vivacité presque désarmante.
Nous évoquons également les explorations à venir, avec l’idée de découvrir les environs et l’espoir d’une visite de Tchéa. Cette arrivée pourrait offrir une opportunité idéale pour étudier l’un des énigmatiques sites antiques Wa’ Dans, nichés dans les replis de la montagne tabulaire qui sert de rempart naturel entre la péninsule et le continent.
Alors qu’Héliantis entame sa descente, l’océan apparaît en contrebas, immense et étincelant. Les falaises sauvages de Baïamé se dévoilent à l’horizon, dentelées et majestueuses. Leur relief capricieux alterne entre criques de sable blond et abruptes parois rocheuses.
Sur notre droite, le paysage semble s’évanouir dans une brume de chaleur, ajoutant une touche d’étrangeté au décor. Yves s’avance alors, prenant place à mes côtés pour m’aider à ajuster notre trajectoire.
« Tu dois bien aimer le coin », dis-je, un sourire espiègle au coin des lèvres.
Il tourne la tête, intrigué.
« Oui, c’est vrai. Mais pourquoi tu dis ça ? »
Je désigne d’un geste les falaises et les contours découpés de la côte.
« La côte, les rochers, les falaises… Ça ressemble un peu à ta Bretagne, non ? »
Un léger sourire éclaire son visage.
« Un peu, c’est vrai, admet-il avec une pointe de nostalgie. Tiens ! Voilà le rocher ! »
Et là, sous nos yeux, surgit la masse imposante qui marque notre destination, solidement enracinée dans l’océan, comme un gardien silencieux.
Aisément reconnaissable, le rocher est entaillé comme celui de Pangou. Les similitudes frappent immédiatement, me rappelant l’étrange perfection de ces structures. Je ralentis au-dessus de l’océan, laissant Héliantis se stabiliser en position stationnaire devant la terrasse. D’un mouvement léger, je bascule l’appareil à droite, puis à gauche, pour mieux observer. Cette fois, aucune surprise : l’extérieur est identique à ce que nous avons découvert à Pangou.
Je descends lentement et pose l’astronef avec précision, calquant ma manœuvre sur notre précédent atterrissage.
« 15 h 48 ! annoncé-je. C’est votre nouvelle heure locale. »
Je me tourne vers Ève.
« Pas trop fatiguée, ma chérie ? »
Elle répond avec une adorable grimace, les paupières mi-closes.
« Un peu. J’ai hâte d’aller dans mon lit. »
Je souris, attendrie par sa candeur.
« T’as bien raison. Profites-en tant qu’tu peux. »
Perthie, toujours attentive, jette un coup d’œil à Thomas, lové contre elle.
« Et lui ?
— Il dort, répond-elle doucement. C’est pas dans ses habitudes… Peut-être le transport ? Ou le changement d’air ? Quoi qu’il en soit, ça lui réussit.
— Tant mieux, commente Yves en souriant tout en détachant Ève. On n’va pas s’en plaindre. Je vais sortir l’hydrogyre ! »
Il quitte la cabine pour garer l’appareil sur tribord avec l’habileté qui le caractérise. Pendant ce temps, je m’active, sortant les speedglides, que je range sur bâbord, à l’endroit indiqué par Yves. Le cliquetis des attaches métalliques résonne doucement tandis que je les sécurise.
Quelques minutes suffisent à Perthie pour déposer les affaires sur la plaque du monte-charge. Elle y rassemble vêtements, équipements et accessoires essentiels avec une méthode qui témoigne de son efficacité habituelle. Ce déménagement s’annonce plus énergique que le précédent. Un soupir léger m’échappe…
Ève, assise en plein soleil sur une pile d’appareils de mesure, patiente stoïquement près d’Orthos. Elle frotte ses yeux fatigués d’un geste qui trahit son envie de sommeil. Mue par une tendre sollicitude, je m’approche pour lui offrir un peu d’ombre, me plaçant de manière à lui épargner les rayons trop ardents. Yves ne tarde pas à nous rejoindre, suivi de Perthie, qui arrive avec Thomas blotti contre elle. Sa main forme un écran protecteur pour abriter le visage encore ensommeillé de son fils, lequel grimace à la lumière trop vive.
« Prêts ? On descend ! » lance Yves et la plate-forme se met en mouvement, amorçant une descente tout en douceur… Une ombre bienvenue s’étend progressivement sur nous, nous offrant un instant de répit. À l’arrêt, les doubles portes métalliques coulissent avec un léger sifflement, révélant un sas familier dans sa disposition, mais légèrement différent dans ses détails. Les coloris et les motifs au sol retiennent immédiatement mon attention : la résine au sol imite à la perfection les veines d’un parquet en hêtre blanc, un écho discret, mais évident à la cabine d’Yves sur Alpha Cent.
Devant nous, en lettres dorées, les mots “WELCOME”, “BIENVENUE” et l’intrigant “arvSl” apparaissent gravés sur le seuil. Yves esquisse un sourire amusé.
« Je l’aurais parié ! Merci, Lepte !
— Accueil plutôt sympa ! » commente Perthie en ajustant Thomas sur sa hanche.
Les portes suivantes glissent à leur tour, dévoilant un intérieur baigné d’une clarté saisissante. Dès le premier coup d’œil, je remarque une différence majeure avec l’appartement de Pangou : ici, la lumière inonde les espaces, rebondissant sur les surfaces avec une intensité presque irréelle.
Je laisse Yves et Perthie explorer les placards à leur guise et décide cette fois d’aller vers la droite, en direction de la salle à manger et de la cuisine qui forment un espace ouvert. Au centre, une table ronde, élégante et minimaliste, arbore un plateau en verre et des pieds en métal noir. Autour, des chaises aux assises bleu roi, assorties au canapé et aux deux fauteuils qui occupent le salon adjacent. Un choix sobre, mais harmonieux, fidèle au style terrien classique que Lepte semble affectionner.
Mon regard est rapidement attiré par la baie vitrée, immense, qui ouvre sur une plage de sable blanc à couper le souffle. Le panorama, grandiose et sauvage, s’étend sur une côte rocheuse et dévoile plusieurs îles dentelées de l’archipel. J’inspire profondément, savourant un instant cette vue enchanteresse, avant de détourner les yeux à regret pour poursuivre mon exploration.
Le contraste entre le sol clair de la pièce de vie et le sol noir du dégagement, qui mène probablement aux sanitaires et à la partie nord de l’appartement, m’interpelle brièvement, mais je continue vers le salon. La table centrale attire immédiatement mon attention : elle aussi ronde, avec un plateau de verre, mais son pied sculpté se distingue par sa beauté singulière. En métal noir, il semble représenter une fusion entre un bouquet végétal et une gerbe de cristaux, un clin d’œil ingénieux et poétique aux spécialités respectives d’Yves et de Perthie.
Un sourire effleure mes lèvres face à cette subtile attention, une autre preuve que chaque détail de cet endroit a été pensé avec soin et une étrange forme d’intimité.
La côte sauvage s’étend à l’extrême gauche de l’interminable baie vitrée, dessinant un contraste saisissant avec l’immensité bleue de l’océan qui accapare le reste de la perspective. Un îlot rocheux solitaire émerge des flots, accompagné de trois rochers élancés qui se dressent en enfilade dans le lointain, ajoutant une note dramatique à ce paysage déjà grandiose.
L’espace adjacent à la pièce de vie, au lieu d’abriter une salle de jeux, est aménagé en bureau. Celui d’Yves, sans aucun doute, à en juger par les cristaux et minéraux exceptionnels qui ornent les étagères, véritables trésors géologiques exposés avec soin.
La porte suivante s’ouvre sur une chambre d’enfant. L’éclairage automatique s’active au moment où je pose les yeux sur la pièce.
« C’est ma chambre, Anna ! »
La voix cristalline d’Ève, surgissant dans mon dos, me fait sursauter. Je me retourne rapidement et croise son regard malicieux. Pieds nus, elle m’observe avec un sourire qui mélange fierté et une pointe d’espièglerie.
« Elle est belle ta chambre ! Comme celle de Mel, mais en bleu. C’est toi qui as choisi la couleur ?
— Oui ! La même couleur que mon papa. »
Elle grimpe avec aisance sur le lit à baldaquin, et s’installe comme une reine prenant possession de son royaume.
« Bonne nuit, Anna !
— Bonne nuit, ma chérie. Et à bientôt.
— Oui, oui. Tu fermes la porte, s’il te plaît. »
Un sourire amusé étire mes lèvres alors que je m’exécute, mimant un dernier baiser en direction d’Ève avant de refermer doucement la porte. Ce sentiment d’être gentiment, mais fermement mise à la porte ne me surprend pas venant d’elle. Après tout, elle a toujours eu ce talent particulier pour imposer ses volontés avec une étonnante détermination.
Je retrouve Yves, Perthie et Thomas dans le salon, où je leur annonce qu’Ève a pris ses quartiers dans la chambre du fond, une pièce presque identique à la chambre de Mel. Puis, je poursuis mon exploration des lieux en visitant les sanitaires. Les toilettes et la salle d’eau rappellent ceux de Pangou, à une différence près : le coloris. Ici, les vasques et l’espace douche arborent une teinte de corail clair, douce et apaisante, en lieu et place du beige originel.
Le petit couloir me mène à la chambre parentale. Une pièce dominée par un grand lit placé au centre, faisant face à une double porte encore fermée. Je devine qu’elle s’ouvre sur la terrasse. Le sol, une imitation soignée de hêtre blanc, prolonge l’élégance sobre de l’appartement. Le mobilier combine des tons chocolat et vert anis, une harmonie apaisante qui dégage une chaleur discrète.
Je pousse la porte de droite et découvre un bureau blanc, accompagné d’un fauteuil positionné devant une grande baie vitrée. Ce doit être le domaine de Perthie. Je remarque les appareils disposés sur les étagères, inconnus pour moi, mais dont elle percera sûrement l’utilité sans difficulté.
Chaque pièce semble avoir été pensée avec un mélange de fonctionnalité et de confort, comme si l’espace entier murmurait l’invitation à s’approprier ces lieux tout en laissant entrevoir les possibilités qu’ils recèlent.
Dans la chambre, je retrouve Yves en train d’ouvrir la double porte. Une vive lumière jaillit dans la pièce, révélant l’accès tant attendu à la terrasse. L’espace s’illumine, baigné par la clarté éclatante de l’extérieur.
À la suite de Perthie, je me dirige vers la chambre de Thomas. L’atmosphère y est apaisante, enveloppée d’un doux camaïeu de tons pastel, mêlant harmonieusement des bleus, des verts et des jaunes.
« Je le couche », murmure Perthie d’une voix presque inaudible.
Elle dépose délicatement Thomas dans un berceau astucieusement intégré à un lit d’enfant, adjacent à une table à langer. Ses gestes sont empreints de tendresse, soigneusement mesurés pour ne pas troubler le sommeil de son fils.
« Vous aurez tout c’qu’il vous faut ? demandé-je en scrutant les détails de l’aménagement.
— À première vue, oui. Et je pense qu’on peut faire confiance à Lepte, répond-elle avec un sourire tranquille. J’ai encore pas mal de choses à découvrir, ne serait-ce que dans la cuisine… mais ne t’inquiète pas, on s’débrouillera.
— Comme je l’ai dit à Éria et Mathias, s’il vous manque quelque chose… ou si vous avez un souci, n’hésitez surtout pas à nous contacter !
— Ça marche dans les deux sens, Anna, rétorque Perthie en me jetant un regard complice. N’hésitez pas non plus si vous avez un problème, ou une inquiétude quelconque. Bon… On n’pourra pas aller jusqu’à la base, mais on fera c’qu’on pourra. »
Elle dépose un baiser délicat sur le front de Thomas.
« Bonne nuit, mon chéri. »
Je m’approche à mon tour, suivant son exemple.
« Bonne nuit, Thomas », dis-je doucement en effleurant son front du bout des lèvres.
Nous quittons la pièce avec soin, refermant doucement la porte derrière nous. Yves nous attend déjà sur la terrasse, où une légère brise joue avec les mèches de ses cheveux.
« Je vais terminer le déménagement, annonce-t-il d’un ton posé.
— On vient avec toi ! » répond Perthie sans hésitation, m’incluant naturellement dans sa réponse.
Une fois sur la terrasse, je ressens cette même sensation étrange. Ce vide, presque vertigineux, qui donne l’impression de défier la gravité elle-même. L’élévation de la terrasse accentue cette impression, comme si l’on flottait, entre ciel et terre…
Au sommet, le carré métallique du monte-charge est déjà revenu à sa position initiale, prêt pour la suite.
*
Nous avons vite fait de vider la navette.
« Tu n’vas pas partir maintenant ? me demande Perthie avec un sourire complice. Il fait nuit sur Taranis, t’as tout ton temps. Reste un peu pour profiter du coin. Ça t’dirait… un p’tit bain ? »
Son idée est franchement séduisante, et le ton qu’elle emploie ne laisse pas de place au refus.
« Si tu m’prends par les sentiments…
— On aura tout l’temps pour le rangement, intervient Yves, pragmatique. Terrasse ? On descend. »
Comme chez Éria et Mathias, la terrasse s’arrête précisément lorsque le niveau de l’eau atteint le rebord. La prudence reste de mise : nous vérifions d’abord que Sarah ne détecte aucun danger potentiel…
Une fois rassurés, nous rapprochons des caisses pour improviser un escalier sommaire. Yves, sans attendre, se déshabille. D’un mouvement souple, il grimpe les marches et fléchit légèrement les jambes avant de plonger. L’élégance de son geste lui permet d’entrer dans l’eau sans nous éclabousser.
« Alors ? demande Perthie, déjà en train de se déshabiller à son tour. Elle est comment ?
— Ben, venez voir. Je vous attends ! » rétorque Yves, la voix joyeuse.
Je me débarrasse de mon équipement. Les chaussures souples, cette combinaison gris-vert décidément peu flatteuse, et les sous-vêtements. Je me sens plus légère à chaque couche retirée. Perthie, fidèle à son habitude, sort un tube de crème solaire.
« Aide-moi un peu », dit-elle en me tendant le flacon.
Je m’exécute, étalant la crème sur ses épaules et le haut de son dos… Sa peau d’albâtre, presque translucide sous la lumière, contraste vivement avec ma carnation caramel. Perthie noue rapidement ses cheveux avant de plonger, sans la moindre hésitation. L’instant d’après, je suis son exemple…
Le contact de l’eau chaude et cristalline est un pur ravissement.
« Alors ? demande Yves en nous observant.
— Le bonheur total ! m’exclamé-je en souriant, savourant chaque seconde.
— Je vais nager jusqu’à la plage, propose Yves en désignant la plage nord au loin. Vous venez ?
— On te suit », répond Perthie avec une détermination tranquille, déjà prête à se lancer.
J’ai pleinement conscience de notre imprudence, mais l’idée m’enivre. Je prends une profonde inspiration et imite Perthie. Nager dans cette eau, presque immobile tant le courant est faible, s’apparente à un doux jeu d’enfant.
Nous atteignons la plage en même temps, sortant de l’eau avec une synchronisation presque parfaite. Perthie s’assoit à la droite d’Yves, et je prends place à sa gauche. Le sable, chaud et accueillant, m’invite à m’allonger. Mes paupières se ferment d’elles-mêmes.
Le grain fin du sable contre ma peau, la chaleur bienveillante d’Ir’ Is, et cette douce simplicité de nous retrouver ici, nus tous les trois, me plongent dans une étrange torpeur. Un mélange troublant d’apaisement et d’idées fugaces, presque interdites, s’insinue dans mon esprit. Je sens de légers picotements parcourir mes reins, mon ventre, et un soupir m’échappe. Une part de moi regrette que Lewis ne soit pas à mes côtés…
« Bon ! Je n’veux pas cuire, annonce Perthie en se relevant avec une souplesse qui m’arrache un regard admiratif. Chéri, tu nous installeras un abri ici, hein ? Quelques branches et une toile feront l’affaire. »
Elle fait quelques pas vers l’eau et ajoute :
« Je retourne me baigner. Je préfère rentrer avant de finir rouge comme une écrevisse. À t’à l’heure ! »
Restée en arrière, je me redresse lentement sur les avant-bras, suivant des yeux cette superbe sirène qui s’avance vers les vagues. Son corps parfait, sculptural, a déjà retrouvé sa grâce naturelle après son second accouchement. Ce n’est pas le cas de tout le monde… Mon regard glisse sur mon propre ventre, un soupir discret franchit mes lèvres.
Je dois vraiment reprendre mes exercices.
« Elle est belle. T’en as de la chance ! » dis-je en plongeant mon regard dans celui d’Yves, une pointe d’envie dans la voix.
Il me fixe, un sourire discret effleurant ses lèvres. « Merci, Anna. »
Son regard glisse alors lentement sur moi, s’attardant sur mes seins, mes cuisses, avant de remonter pour capturer à nouveau le mien. Je ressens un léger frisson, mi-gênée, mi-flattée, tandis qu’il ajoute, d’un ton sincère et troublant :
« Tu es… toi aussi… très attirante. »
Je remarque son excitation, qui le trahit sans équivoque, et, dans un mélange d’amusement et d’embarras, je ne peux m’empêcher de lui demander, presque sur le ton de la provocation :
« Mais dis-moi ? C’est elle qui t’fait cet effet ? Ou c’est moi ? »
Il rit doucement, un éclat faussement désolé dans les yeux. « Vous deux. » Il hausse les épaules et esquisse un sourire espiègle.
« Bon ! Tu viens ? On rentre avant qu’ça n’dégénère. »
D’un bond, je me lève et cours vers l’eau, refusant de laisser à la situation le temps de s’alourdir davantage. Sans me retourner, je plonge pour me refroidir, nageant dans le sillage gracieux de Perthie.
De retour sur la terrasse, je prends soudain conscience, avec un amusement mêlé de désinvolture, que nous n’avons pas de serviette. Les gouttes d’eau dégoulinent sur ma peau, formant de fines traces salées qui sèchent déjà sous la chaleur d’Ir’ Is. Une question me traverse alors l’esprit : comment cette terrasse évacue-t-elle l’eau lors des fortes pluies ? Un rapide coup d’œil autour de moi ne révèle rien d’évident. Se pourraient-ils qu’ils risquent l’inondation ?
Yves nous rejoint enfin et commande la remontée. À cet instant précis, une brume fraîche et diffuse, surgissant des glissières au-dessus de nos têtes, nous asperge soudain ! Une puissante brumisation, inattendue, nous enveloppe, rinçant efficacement le sel et le sable collés à nos corps.
Je ris sous cette douche improvisée, mais ne peux m’empêcher de remarquer que nos affaires, elles aussi, se retrouvent trempées.
« Ah ! s’exclame Yves en secouant la tête. C’est super, mais j’avais pas prévu ça ! »
Perthie éclate de rire, sa bonne humeur contagieuse. « Le rinçage est compris dans l’équipement ! On n’est vraiment pas au bout de nos surprises ici ! »
Je profite du moment pour poser la question qui me trotte dans la tête depuis notre bain improvisé : « Je me demandais… Comment allez-vous évacuer l’eau de la plate-forme ? »
Yves fronce légèrement les sourcils, intrigué. « Quelle eau ? » demande-t-il en se penchant pour effleurer du bout des doigts la surface transparente de la terrasse.
Je baisse les yeux, et là… stupéfaction. L’eau a disparu, comme par magie, emportant avec elle les traces de sel ! Je reste bouche bée devant le phénomène.
Sans perdre un instant, Yves, visiblement aussi curieux que moi, s’approche d’une gourde posée à proximité. Il l’agite légèrement avant de déclarer, l’air espiègle : « J’ai une idée ! Venez voir. »
Accroupis tous les trois, nous observons attentivement. Yves verse un filet d’eau sur la surface, et nous suivons le liquide des yeux. À mesure qu’il s’écoule, il est absorbé par le matériau, disparaissant totalement, sans laisser la moindre trace.
« O.K. ! J’ai ma réponse », dis-je, fascinée par cette technologie aussi élégante qu’efficace. Je me redresse lentement, attrape mes affaires, et ajoute en souriant : « Je compte sur vous pour me tenir au courant de vos prochaines découvertes. »
Mais Perthie secoue la tête avec énergie, une lueur de défi dans le regard. « Tu n’vas quand même pas remettre cette combinaison mouillée ! » s’exclame-t-elle. Avant que je n’aie le temps de protester, elle ajoute en me faisant signe de la suivre : « Allez ! Viens. »
Je dépose mes affaires et la suis à travers l’appartement, jusqu’à l’entrée. Là, elle ouvre un placard-penderie que je découvre dans un ordre méticuleux, chaque vêtement soigneusement suspendu, chaque étagère remplie avec la même précision qu’à Pangou. Un agencement presque irréel, comme si chaque objet avait été disposé selon une règle invisible, un équilibre parfait entre utilité et esthétique. Perthie en sort une robe blanche, légère et élégante.
« Qu’est-ce que t’en penses ? Tu l’essaies ? me demande-t-elle avec un sourire complice, me tendant la robe.
— Avec plaisir ! »
J’enfile la robe et l’ajuste rapidement devant le miroir. Dos nu, très courte, à bretelles fines, avec un décolleté audacieux, elle épouse mes courbes avec une élégance troublante. Le tissu fluide et moulant met en valeur chaque détail de ma silhouette, comme si la robe avait été pensée pour moi.
« Essaie ça aussi ! » Perthie attrape une paire de sandales rouges à talons qu’elle me tend. Je m’accroupis pour les enfiler, prenant un instant pour admirer l’harmonie entre la robe et ces chaussures éclatantes.
C’est alors qu’Yves fait son entrée… son regard ne laisse aucun doute sur l’effet de ma tenue. « Wôw ! »
Perthie arque un sourcil, narquoise. « Ça va, chéri ? »
Il souffle, visiblement désarmé. « Oui, oui. J’ai juste… chaud. Anna ! Pitié !
— Merci pour ton avis, mon chéri », rétorque Perthie avec un éclat de rire. Elle se tourne vers moi, ravie. « Anna, la tenue te va comme un gant. La robe et les chaussures sont à toi ! »
Je suis touchée par ce geste. « Merci, Perthie ! Ça change… et ça fait vraiment du bien ! »
Après un moment partagé à rire et discuter, je leur annonce qu’il est temps pour moi de partir. « Bon, j’ai passé un excellent moment… mais je dois vous laisser. Il faut que j’aille retrouver ma p’tite famille. C’est Lewis qui va être surpris ! »
Yves lance un sourire en coin. « Le veinard ! Euh… j’vais chercher tes affaires. »
Pendant ce temps, Perthie choisit pour moi une autre robe, d’un bleu profond, avec des sandales noires assorties. « Pour une prochaine occasion », dit-elle en les glissant dans le sac qu’Yves rapporte. Nous montons ensemble par le monte-charge, échangeant des promesses de nous revoir très vite.
Yves m’embrasse chaleureusement, presque avec tendresse. « Bon retour, Anna.
— Et revenez vite nous voir ! » ajoute Perthie en m’embrassant également.
Je leur fais un dernier signe en montant dans la navette, le cœur serré de quitter ces moments de complicité et de légèreté. Alors que le hayon se referme, je me retourne une ultime fois pour les saluer. Ils se tiennent par la taille, unis, me regardant partir. Je garde cette image en tête alors que je retrouve mon poste, seule, dans le silence du vaisseau vide.
Assise dans le siège de pilotage, je remonte légèrement ma robe, laissant le cuir froid contre ma peau nue. Une pensée me traverse, presque amusée : c’est sans doute la première fois que je vais piloter dans une telle tenue.
« Bonjour… ou bonsoir, Sarah. L’heure sur Taranis, s’il te plaît ? »
Sarah projette aussitôt l’heure locale : 20 h 53 à Baïamé, et 3 h 53 sur Taranis. « Arrivée prévue à 5 h 5 », précise-t-elle. Parfait. Je serai rentrée avant le réveil de Lewis… juste à temps pour le surprendre au lit.
Je prends les commandes pour le décollage, réalisant la même manœuvre fluide qu’au départ de Pangou. À travers le hublot, j’aperçois Perthie et Yves, toujours enlacés, observant mon départ. Un pincement de jalousie m’envahit, doux et amer à la fois.
« Sarah ! Mets-moi un peu de musique. Quelque chose d’entraînant. »
Un son électronique s’élève dans le cockpit, un mélange vibrant de basses, de rythmes hypnotiques et de nappes mélodiques.
« Parfait. Merci, Sarah ! »
J’enclenche le pilote automatique et sens aussitôt la poussée m’écraser légèrement contre le dossier, l’accélération emportant la navette et mes pensées vers Taranis.
