Les derniers visiteurs viennent de quitter les bâtiments ouverts au public. Nous n’avons pas eu à intervenir, pas de panne, pas de contretemps, pas de malaise, aucun détraqué, aucun pépin… Une nouvelle journée qui se termine sans incident. Je peux souffler quelques instants…
Je quitte la salle principale du Q.G. de sécurité du HCC pour mon bureau, bureau situé au bout du couloir. Je vais prendre des nouvelles de Jessica et des enfants… et me remettre en tête les mesures particulières prévues pour demain. Les mesures de sécurité ont été renforcées depuis le black-out du 26 septembre. Nous sommes sur les dents, prêts à intervenir à tout moment.
Je referme la porte, et incline les lamelles des stores vénitiens de mon bureau vitré. Plus qu’un bureau, c’est un espace que j’ai personnalisé année après année. C’est mon domaine, le lieu où je passe le plus clair de mon temps. Je m’étire… avant de me laisser tomber dans le fauteuil. J’ai à peine le temps d’inspirer… que la voix posée au petit accent lucernois de Lukas, mon second, résonne dans mon oreillette : « David ! J’ai un souci !
— Qu’est-ce qui s’passe ? » Je me lève d’un bond.
« Je viens d’perdre le contact avec un agent !
— Son nom ? Sa position ? » Je me précipite hors du bureau.
« Maxime Péraz, au palais Rappard, les appartements Henning.
— Merde ! J’arrive ! » Et me voilà de retour dans la salle principale du Q.G. de sécurité ! Une pièce située sous le parc de l’Ariana, sous le bassin de la sphère armillaire de bronze doré de Paul Manship.
Lukas et moi sommes à la tête d’une véritable petite armée. Nous commandons une équipe de 16 superviseurs qui dirigent 82 agents qui se relaient sur le terrain 24 heures sur 24. Deux équipes de jour, une équipe de nuit. Nous disposons également d’une équipe de dix techniciens, car nous fonctionnons en circuit fermé… Ce qui ne nous a pas empêchés, le 26 septembre, de nous retrouver en pleine panade…
Lukas est debout devant les écrans de contrôle. Ce grand blond de 38 ans a les cheveux longs tirés en arrière, et noués en queue de cheval, ce qui lui dégage un front large, à la peau pâle, plissé de rides de contrariété. Sa mâchoire, carrée, est serrée, et ses yeux vifs, bleu-gris, semblent perdus dans le vide. Il réfléchit…
Assises devant leurs pupitres, Nina et Rahel se font face. Nina, l’air sérieux, perplexe, se frotte les cheveux… Ce qui ne dérange en rien sa coiffure habituelle… Cette grande brune, au look quelque peu androgyne, a des cheveux courts méchés coiffés en pétard. Rahel, une sportive dans l’âme, a les cheveux bouclés blond-roux. Son visage brûlé par les embruns, son teint hâlé, trahissent la passion de cette voileuse invétérée.
Sandro fait défiler les images des caméras de surveillance du palais Rappard… avec l’air concentré d’un fauve qui guette sa proie. Sandro est brun, il a les cheveux courts, le visage sombre barré par d’épais sourcils noirs et mangé par une barbe naissante.
À côté de lui, Josua est avachi devant sa console de supervision. Il s’empiffre… comme à son habitude. Jamais à court d’idées ni de nourriture, ce boulimique n’est pas le mollasson qu’il semble à première vue.
« Un problème technique ?… L’oreillette est défectueuse ?
— Elle n’apparaît plus sur la liste, réplique Rahel qui me lance un regard soucieux.
— Il s’est évanoui… d’un coup ! précise Sandro. J’ai plus d’images.
— Bon ! Y a pas trente-six solutions… même si elle ne m’plaît pas ! Lukas ! T’as essayé l’système ?
— Non. J’attendais ton aval.
— Alors, vas-y ! Tu te connectes !
— C’est fait ! réplique Josua.
— Système ! Localisation de Maxime Péraz !
— Maxime Péraz est indisponible », répond une surprenante voix féminine glaciale, sèche. Indisponible ! Une réponse inhabituelle, totalement incongrue.
« Comment ça, indisponible ? Où est-il ?
— Maxime Péraz est indisponible. » Le même ton, impersonnel, froid, distant.
« C’est qui le superviseur de Maxime ?
— Patrick Fehlmann, répond Sandro. Il est dehors, il court vers l’immeuble.
— Mets-moi en liaison. Et visionnez les vidéos et les images de Maxime pour savoir c’qui s’est passé. » Sandro hoche la tête, je poursuis : « Patrick ? C’est David ! Une urgence aux appartements Henning !
— Je monte les marches, annonce Patrick d’une voix heurtée par l’effort. Je suis entre les statues de la Paix et de la Justice. J’ai rameuté mes agents, nous montons voir c’qui se passe !
— Nous vous suivons.
— J’ai Maxime sur les vidéos, annonce Nina. Il est entré dans les appartements Henning… avant de s’évanouir du réseau.
— David Eichman, responsable de la sécurité du HCC ! Communication avec les appartements Henning du palais Rappard !
— Les appartements Henning du palais Rappard sont indisponibles, répond l’IA.
— Merde ! Fait chier ! Josua ! Coupe ça !
— Système coupé !
— O.K. Où s’trouve Lisbeth Henning ?
— Je l’ai ! s’élance Rahel qui lève la main droite. Musée Ariana ! Le grand hall ! Elle n’est pas seule…
— Bon ! Le grand hall, moins de trois cents mètres ! Urgence absolue ! Discrétion ! mais que nos agents sur place… y en a ?
— Oui, répond Sandro.
— Qu’ils la protègent ! Et qu’ils l’empêchent de sortir du musée ! J’arrive !
— Je viens avec toi ! » m’annonce Lukas. Je m’apprête à refuser, hésite une seconde, et acquiesce d’un hochement de tête. Je tâtonne machinalement au niveau de la hanche droite pour vérifier la présence de l’élim… C’est bon ! Avant d’approcher la paume droite tendue, de la porte coulissante de l’armoire aux vitres blindées de notre modeste armurerie… Elle s’ouvre, je prends deux ozers. J’en garde un, et tends l’autre à Lukas. Nous sortons de la pièce pour remonter le couloir… Je m’enquiers de l’évolution de la situation au palais Rappard… Les scans thermiques ne détectent aucune présence.
Je choisis l’escalier pour gagner quelques précieuses secondes…
Les agents pénètrent à l’intérieur des appartements, le dernier étage et la terrasse de l’immeuble…
Lukas pousse la porte du corridor qui file sous le siège, une porte gardée par un agent qui s’écarte, nous salue et propose son aide. Je l’enjoins de garder sa place… Au bout du couloir, nous montons le nouvel escalier pour déboucher au rez-de-chaussée, près de l’entrée ouest, sous les regards surpris du personnel qui quitte les lieux.
Les agents me confirment que les pièces… énumérées les unes après les autres, sont vides… Il n’y a pas le moindre signe d’une quelconque intrusion… C’est déjà ça !
Nous sortons pour un dernier sprint d’une centaine de mètres à travers le parc éclairé… Un agent nous attend sous les colonnes de l’entrée sud du musée. Lukas et moi escaladons quatre à quatre les quelques marches pour le rejoindre.
« Madame Henning ? questionne Lukas.
— À l’étage ! Suivez-moi !
— Sous bonne garde ?
— Oui oui ! »
Nous rasons les colonnes de marbre rouge du vestibule pour foncer vers la salle de gauche… Nous grimpons l’escalier, un nouvel agent garde l’entrée de la pièce adjacente.
Je suis aussitôt soulagé d’apercevoir Madame Henning assise aux côtés de trois asiatiques. Ils conversent, elle sourit !
« David ? » Elle se lève et s’excuse auprès de ses interlocuteurs. À leurs regards, où se mêlent surprise et inquiétude, je devine qu’ils comprennent l’urgence de la situation. Ils prennent congé et je fais signe, d’un hochement de tête, à l’agent en faction pour qu’il les raccompagne.
« Que s’passe-t-il ? me demande-t-elle dès qu’ils tournent le dos.
— Madame Henning… Veuillez nous excuser.
— Je vous en prie, David. Qu’est-ce qui s’passe ?
— Un de nos agents a disparu… Celui qui était censé garder vos appartements. »
Madame Henning se fige, les yeux bleus agrandis par la surprise.
« Savez-vous si quelqu’un s’y trouve en ce moment ?
— Yan !
— Monsieur Henning n’était pas censé… sortir ? Une course ?… Autre chose ?
— Pas que je sache.
— Recherchez Monsieur Henning sur les vidéos ! Est-il sorti aujourd’hui ?
— Je l’ai ! annonce Nina. À 16 h 43… Il rentrait… Il n’est pas sorti depuis.
— Personne ! RAS ! annonce Patrick. Les appartements sont déserts.
— Restez en position ! À tous les agents ! Trouvez Monsieur Henning ! Madame… vos appartements sont vides.
— Communication avec Yan ! » Elle lève la tête.
« Yan est indisponible », répond une voix masculine grave et lente. Madame Henning se tasse en entendant la réponse.
« Madame, je crains que le système nous échappe…
— Où est-il ?
— Il va bien.
— Comment ça, il va bien ? Mais où est-il ?
— Yan est indisponible, Lisbeth, mais il va bien. »
Madame Henning, choquée, se rassoit.
« Madame…
— Je veux rentrer ! » Elle se lève, avec l’air fermement décidé que je ne lui connais que trop bien. Élue en 2387, elle partage notre quotidien depuis plus de quatre ans.
« Madame… il serait plus prudent de…
— David, conduisez-moi aux appartements !
— Alors, je reste avec vous ! » J’insiste, le ton ferme.
« Si ça vous chante.
— Je veux un véhicule sécurisé, avec chauffeur, près du bassin du musée, pour trois personnes ! Lukas, tu nous accompagnes.
— Vendu ! répond Nina.
— Nous n’allons pas par les airs ? s’étonne Madame Henning.
— Je n’veux pas risquer une nouvelle panne. »
Elle hoche la tête pour acquiescer et hausse les épaules.
Nous descendons au rez-de-chaussée, et je prie Madame Henning de patienter quelques instants entre deux colonnes du vestibule. Je lui tiens compagnie, tandis que Lukas s’avance sous la coupole étoilée. Il traverse le péristyle et s’approche de la sortie pour guetter l’arrivée du véhicule… Il nous fait rapidement signe d’avancer et sort en tête.
Le véhicule, une SS 6, “l’ombre noire”, nous attend, portes ouvertes, tous feux éteints, entre les marches du perron et le bassin dont le jet d’eau central et les rebords sont éclairés.
« Éteignez les lumières du parc ! » Et comme par magie, le parc se retrouve plongé dans l’obscurité… Les lumières de la ville se réverbèrent sur les épais nuages orangés qui obstruent le ciel.
« Périmètre dégagé ! » résonne à mon oreille la voix de Sandro. Je descends prudemment les marches, sur le qui-vive, et demande à Madame Henning de me rejoindre, l’invitant à s’asseoir à l’arrière, aux côtés de Lukas. Je m’installe à l’avant, à la droite du chauffeur, Franz, l’un de mes superviseurs, et boucle ma ceinture.
Franz porte les lunettes noires qui lui permettent de se diriger dans l’obscurité. Pendant que nos portières se referment, Franz me salue d’un bref signe de tête et lance : « Votre ceinture, Madame… d’un ton autoritaire et respectueux.
— Avenue de la Paix dégagée ! » retentit dans mon oreillette. Franz tourne à nouveau la tête vers moi. Main droite tendue vers l’avant, je lui fais signe d’avancer !
Les deux mains cramponnées sur le volant, Franz enclenche une vitesse d’une pression de l’index droit, et le puissant véhicule électromagnétique bondit sans bruit sur les gravillons de l’allée ! Il sort du parc et vire à gauche sans ralentir. L’avenue est déserte. La courbe franchie, le palais Rappard et son espèce de villa florentine qui domine l’édifice, est déjà en vue, majestueusement éclairé de lumières jaunes et bleues.
Quelques secondes plus tard, Franz gare le véhicule tout près de l’entrée nord.
« Madame, attendez un instant. » Je sors de la SS 6, jette un regard aux environs, la voix de Sandro m’informe à nouveau que le périmètre est dégagé. Je jette un coup d’œil d’approbation à Lukas, et tends la main à Madame Henning… Accueillis par Patrick, nous entrons dans le palais…
« Des nouvelles de Monsieur Henning, de Maxime ?
— Toujours pas. » Patrick grimace. « Nous avons passé les appartements au peigne fin… et ceux d’à côté… Y a rien à signaler. » Il plisse le front, une moue de dépit au visage.
Nous traversons la salle des Pas Perdus, et nous passons sous l’arche qui mène à l’atrium. Le haut plafond courbe et vitré de la cour nord me fait hésiter, je choisis de poursuivre à l’abri du péristyle. Nous dépassons les cages d’ascenseur, Lukas informe Madame Henning que nous allons prendre les escaliers. Elle ne fait aucune objection…
Au bout du passage, nous entamons la montée… jusqu’au quatrième niveau… La vue plongeante sur l’atrium est superbe. Au fond, la villa florentine se reflète sur la verrière. Nous retrouvons les agents qui gardent les appartements…
*
Patrick, Lukas et moi avons inspecté de fond en comble les deux niveaux des appartements. Nous avons contrôlé les pièces de réception du premier niveau, la mezzanine, les quatre suites, et la terrasse du second niveau. Une terrasse aménagée en jardin japonais avec un superbe bain bouillonnant.
Ces appartements sont dévolus au délégué de la Fédération Europe et sa famille. En l’occurrence, le couple Henning et leur fils unique, Lars, qui ne passe que rarement.
Rien ne permet d’expliquer la disparition des deux hommes. Comble d’absurdité, le système s’entête à nous soutenir qu’ils vont bien, mais qu’ils sont… indisponibles ! Le personnel technique ne comprend pas… Le système s’émanciperait-il ?… Un phénomène qui, s’il se confirme, nous promet bien des déboires…
Lukas est rentré chez lui, et l’équipe de nuit, une équipe allégée, a pris le relais. Madame Henning a tourné en rond toute la soirée. Passée une heure du matin, elle a fini par se décider d’aller attendre dans sa chambre.
J’ai pris mes quartiers dans le petit salon attenant. J’ai tiré le store de la baie coulissante, une baie qui donne sur la terrasse, et diminué l’intensité des spots encastrés au plafond. Pour être certain de ne pas m’endormir, j’ai avalé un cachet de stéwédrine avant de m’asseoir dans l’un des fauteuils. Des fauteuils en cuir bordeaux.
L’ozer posé, à portée de main, sur la table basse, je suis, sans zapper, le programme d’IRI, les informations du soir à New York. Il est 0 h 18 GMT, 20 h 18 à New York, 2 h 18 ici. Nous sommes le 22 octobre…
Lorsque les images du reportage sur Ironman, le Championnat du monde de triathlon, se figent… Je me redresse instinctivement et empoigne l’ozer. J’écoute… à l’affût du moindre bruit… mais n’entends rien. Je sors le détecteur de présence de ma poche gauche et appuie sur le déclencheur… L’écran s’allume, une représentation schématique de la pièce apparaît, un point rouge au centre, moi… Je dézoome avec la molette de gauche, et la chambre, le couloir, une partie de la terrasse apparaissent. Au cœur de la chambre, un second point rouge est immobile, Lisbeth Henning…
Rassuré, je demande à voix basse des nouvelles au Q.G. de sécurité… Je n’ai aucune réponse ! L’index sur l’oreillette, je renouvelle ma demande… Toujours sans réponse !
« Extinction des lumières. » Dans l’obscurité, je m’approche prudemment de la porte vitrée et pivote légèrement les bandes du store californien… Ce que je découvre… me pétrifie ! À quelques centimètres à peine de mon visage ! tout contre la vitre ! se tient un géant protégé de la tête aux pieds par une armure métallisée !
Le premier instant de stupeur passé, je me recule d’un bond et braque l’ozer ! La visière de son casque s’éclaire d’une lueur bleutée… et je me retrouve… paralysé… figé sur place ! statufié ! Je ne peux bouger ! je ne peux crier ! je ne peux respirer ! Je ne peux que penser !…
Horrifié, je vois la baie vitrée coulisser, sans même que le géant ne la touche. Il courbe l’échine, enjambe le seuil et m’arrache l’ozer d’une poigne ferme ! Je me suis fait avoir comme un bleu !
« David Eichman ! » Sa voix est caverneuse, une voix d’outre-tombe… « Tu pourrais faire des bêtises ! »
Alors que la porte se referme, seule… il ouvre mon blazer et prend mon élim ! Il s’en empare sans me fouiller, comme s’il savait où se trouvait l’arme !
« David Eichman ! Va me chercher Lisbeth Henning, nous devons parlementer. »
Je sens mon étreinte se relâcher, j’inspire un grand coup, comme un noyé sauvé de justesse… puis tente de retrouver mes esprits… Je me sens si vulnérable, si petit, si misérable, à côté de ce redoutable colosse cuirassé ! Un Martien très probablement… Que puis-je faire, sinon céder à ses exigences… S’il ne souhaite que parlementer… Je ne suis qu’en semi-liberté, en sursis…
Avec la sensation d’être descendu dans un abîme sans fond, comme si l’atmosphère autour de moi avait pris corps, je me dirige au ralenti vers la chambre… Je frappe à la porte, ce qui me demande… une force… presque surhumaine… tourne la poignée, et ouvre le battant…
Je devine la silhouette de Madame Henning, recroquevillée d’un côté du lit. Elle ne m’a pas entendu frapper.
« Madame Henning… » Ma voix est étouffée, atone. « Madame Henning…
— David ?… Lumière ! » Elle se redresse tout en tirant le drap vers elle. « Qu’y a-t-il, David ? Lumière ! » Elle insiste, mais l’éclairage ne vient pas.
« Madame Henning… excusez-moi… » Je suis presque aphone. « … quelqu’un souhaite… parlementer.
— Pardon ?… Parlementer ? À cette heure-ci ? Quelqu’un ? Qui ça ? Où ça ?
— Je me nomme Adar Hil Matori ! lance, de l’autre pièce, le géant à la voix caverneuse.
— Il est là ! » Elle s’exclame à voix basse, puis lève la voix : « Un instant, je vous prie ! » À voix basse : « David ? Je fais quoi ? »
Aussi remué qu’elle, je ne sais que répondre, et aucun son ne sort de ma bouche. Elle se lève, enfile un peignoir, me rejoint et me susurre à l’oreille : « David, je fais quoi ? » lorsque le géant entre dans la chambre ! ce qui déclenche l’éclairage !
Debout dans son armure prodigieuse, cet “Adar Hil Matori” touche presque le plafond ! Il porte un impressionnant exosquelette bardé de dispositifs électroniques miniaturisés. Sa visière lumineuse est opaque, si bien que j’en viens à me demander s’il est humain… ou s’il s’agit d’un robot… D’étranges signes ésotériques ornent son casque.
« Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? »
L’étranger manipule l’un de ses dispositifs, et un léger jet de vapeur surgit de son encolure… Il retire son casque, arrange sa longue chevelure blanche, et se masse la nuque…
C’est bien un être de chair et de sang. Vu sa prodigieuse carrure, un Martien à n’en pas douter. Son visage, osseux, carré, a un teint de porcelaine. Livide, à la peau blanche très pâle, il me fait penser à un colosse de la mythologie nordique. Ses cheveux tirés vers l’arrière lui dégagent un front large, puissant. Je remarque qu’il est parfaitement imberbe et ne porte aucune trace de poils sur le visage. Sous des arcades sourcilières marquées, ses yeux enfoncés au regard profond, perçant, ont un étrange iris bleu intense. Son nez est camus, et sa mâchoire avancée, redoutable, lui donne un menton fortement prognathe.
« C’est vous qui détenez mon mari ? Yan… et Maxime Péraz ?
— Oui, Lisbeth Henning, simple moyen de pression. »
Il ne parle pas notre langue, sa voix est traduite par une interface linguistique.
« Comment vont-ils ?
— Ils vont bien.
— C’est ce que dit… notre système.
— Nous le contrôlons.
— Mais que voulez-vous ? Mars fait scission ? »
La question paraît le surprendre.
« Que voulez-vous dire ?
— Vous êtes… » Elle hésite. « … Martien ? » L’individu éclate de rire.
« Nous contrôlons votre système, comme nous contrôlons Mars… mais je ne suis pas Martien ! Le rire, voyez-vous, n’est pas le propre de l’homme. Il n’est pas l’apanage des Humains. Je suis emnos… Je viens de Kriemn, une planète du système d’Affath… système que vous nommez ADS 16 402… » Un alien ! Je suis devant un alien ! « Je dirige l’escadre Tanacé, des vaisseaux qui ont débarqué dans votre système… Je ne souhaite pas vous leurrer, nous ne venons pas en amis… Notre chef suprême, Cherfa Kriemn, est assoiffé de pouvoir, de conquêtes… Notre armée est puissante… notre armement dévastateur… Nous avons… à ce jour… asservi l’ensemble des mondes connus… Vous, les Humains, êtes les représentants de la première civilisation aussi technologiquement développée que nous rencontrons… Une civilisation évoluée… au point d’être devenue une menace pour la plupart des nôtres.
— Que voulez-vous ?
— J’aime beaucoup la richesse de vos expressions… Pour reprendre l’une d’elles, rien n’est ni tout noir ni tout blanc… Notre hégémonie commence à faire débat… au sein même de notre peuple… Sachez que je m’expose aux foudres de ma hiérarchie… en venant ainsi vous parler… Nous avons étudié votre fonctionnement… La situation de monopole de votre Confédération nous déplaît… Nous désirons scinder ses pouvoirs en différentes branches… et nous voulons être associés au commandement.
— Et si nous… n’obéissons pas ?
— Vous n’avez pas le choix. Vous ne trouverez personne d’aussi complaisant que moi. La règle est simple… les mondes qui ne suivent pas la voie de Cherfa… voie avec un e… ou voix avec un x… ces mondes ne peuvent se développer… Ils sont voués à la destruction… Je vous propose la meilleure solution, pour nous deux… Je garde la face, vous gardez le pouvoir… Réfléchissez… vite… et bien ! Je vous recontacterai. » Il repositionne son casque et sort de la chambre par le salon… J’entends le léger chuintement de la baie vitrée. Tandis qu’elle se referme… je retrouve mes moyens ! Je cours à sa poursuite…
« David ! Restez !
— Un instant ! » J’ai retrouvé ma voix !
Je rouvre la baie, le regard levé vers le ciel… mais ne distingue rien de spécial… Si ce n’est cette maudite couverture nuageuse opaque. Je reprends le détecteur de présence et observe l’écran… Personne d’autre que moi n’apparaît sur la terrasse… Il a bel et bien disparu ! Sans que je sache comment…
Mes deux armes sont au sol. Je me baisse pour les récupérer… mais suis surpris de ne rencontrer qu’une matière molle, gluante… L’ozer, comme l’élim, ont été… gélifiés ! Je me relève, la main droite poissée par une substance noirâtre et collante comme du goudron…
« David ! » Madame Henning est debout dans l’embrasure. « Revenez ! Je dois réunir d’urgence les délégués. Je m’habille, vous appelez un véhicule, nous allons au siège.
— Bien, Madame… Un instant ! Je veux voir si j’ai récupéré la liaison… Q.G. de sécurité ? Vous me recevez ?
— Monsieur Eichman ? » réplique une voix féminine. J’acquiesce de la tête et souffle à Madame Henning : « Je vous retrouve en haut de la mezzanine. »
Elle se retourne et disparaît dans ses appartements.
« Je veux un véhicule sécurisé avec chauffeur devant l’entrée principale du palais Rappard.
— Bien, Monsieur. Quelle destination ?
— Le siège du HCC.
— Le véhicule sera là… dans trois minutes.
— Merci. »
Madame Henning a passé une veste de cuir bistre sur une longue robe culotte sépia. Elle porte des bottines assorties. Ses cheveux, la raie au milieu, ont été coiffés à la hâte.
« Eh ben ! » Elle écarquille les yeux. « Pour un premier contact… physique ! avec une intelligence extraterrestre ! Si j’avais su ! »
L’index levé devant mes lèvres, pour lui conseiller de se taire, je lui indique le plafond. Elle ouvre grand les paupières et acquiesce d’un hochement de tête. À n’en pas douter, nous sommes écoutés…
Je descends au premier niveau, et ouvre doucement la porte des appartements, ce qui surprend l’agent en faction. Il pivote, prêt à intervenir, me fait face et se détend.
« Vous avez vu quelque chose ? Entendu quelque chose ?
— Non, Monsieur.
— Nous sortons, Madame Henning et moi. Vous restez à votre poste ! et vous nous prévenez aussitôt s’il se produit… la moindre chose anormale ! »
De retour au siège, j’invite Madame Henning à me suivre au Q.G. de sécurité. Je la conduis jusqu’à mon bureau, puis demande aux techniciens de contacter leurs homologues des quatre autres fédérations.
Je requiers l’organisation d’une téléconférence entre délégués, tout en spécifiant que les liaisons soient hautement sécurisées et indépendantes du système…
Nos collègues de New York et de Canberra sont les premiers à répondre, leurs délégués sont sur place et disponibles.
Le siège de Rangoun est opérationnel un quart d’heure plus tard, mais nous devons attendre plus d’une demi-heure que la Zambienne Suwilanji Kalunga, déléguée Afrique Moyen-Orient, tirée du lit, soit prête.
Entre-temps, nous transformons un bureau annexe en studio pour vidéoconférence.
L’équipe technique me signale que tout est prêt. J’accompagne Madame Henning dans le local, et la laisse en compagnie de ses homologues des quatre fédérations…
