Chapitre 17

Lewis

Un calme soudain succède à l’affolement. Mon souffle siffle encore, mes muscles sont noués, agrippés à un tissu qui se froisse entre mes doigts. Une obscurité pesante m’engloutit, percée seulement par une lueur rouge irréelle : “02 : 40″. Je cligne des yeux, le regard fixe. Les draps ? Le lit ? La cabine ? La logique peine à reprendre ses droits, tant le cauchemar colle encore à mes pensées comme un poison visqueux.

Le souvenir des moindres détails est là, vivace, brûlant. Les visages, leurs expressions horrifiées, le souffle brûlant de la lave, cette silhouette improbable… Mon cerveau turbine, il refuse de se calmer. Je suis éveillé, mais tout en moi hurle encore “danger”. Je ne peux pas rester ici. Cet espace étroit est imprégné du spectre du rêve, comme si les murs vibraient encore de son écho.

Il faut que je sorte. Maintenant ! Je me lève d’un bond, quitte les draps comme on échappe à une toile gluante et franchis la porte de ma cabine, le cœur au bord des lèvres.

À peine un pied dans le couloir, une voix dans mon dos m’arrache un sursaut brutal. Je me fige, mon sang glacé.

« Lewis ! » La voix de Mathias me fait sursauter, et je relâche la tension dans un soupir de soulagement. Je me retourne et tombe sur lui, pâle comme un linge, les joues creusées, les yeux cernés et rouges. Il se masse les tempes, comme pour apaiser une migraine qui refuserait de disparaître. Nos regards se croisent, et il me fixe un moment, l’air absent. « On dirait qu’t’as vu un fantôme ?! »

Je ris nerveusement, puis secoue la tête. « Tu n’crois pas si bien dire… J’ai fait un cauchemar… un truc tellement réel, j’le sens encore… Ça me colle à la peau. »

Mathias grimace, un sourire pâle s’étirant sur ses lèvres. « J’ai vécu la même chose. Je pensais que c’était fini pour moi… J’en ai encore la chair de poule. J’allais prendre un verre pour évacuer tout ça. Et tu n’peux pas savoir comme je suis content de te voir là ! »

Il me tape l’épaule d’un geste un peu brusque, mais je n’y prête pas attention, toujours secoué par les réminiscences du rêve. « Si, si, j’devine. Moi aussi, j’suis ravi d’te voir ! »

*

Mathias et moi sommes attablés devant deux verres d’eau gazeuse… Les bulles dansent lentement, comme si elles ne souhaitaient pas quitter la tranquillité de leur existence… Mathias a partagé son mauvais rêve avec une précision presque clinique, chaque détail lourd de sens. Je m’apprête à en faire de même, mais une étrange tension m’envahit… Lorsque la porte s’ouvre !

Un frisson d’angoisse me traverse ! Un instant, je me fige, mes pensées se mélangent dans un tourbillon de doute. Suis-je éveillé, ou suis-je encore piégé dans un autre cauchemar ? La réalité autour de moi semble se dissiper, glissant entre mes doigts comme du sable…

Puis, la silhouette familière de Perthie apparaît dans l’encadrement de la porte. Mon souffle se libère dans un soupir inaudible… Mais pourquoi cette sensation de vertige ? Est-ce enfin la fin du cauchemar, ou une illusion de plus ?

« Ah ! Je suis contente de vous voir !

 Ben… nous aussi ! répond Mathias, visiblement soulagé.

 Je viens d’faire un cauchemar ! lance Perthie, les yeux écarquillés. Terrifiant et tellement palpable ! J’en avais presque oublié où j’étais !

 Et tu n’trouves pas bizarre qu’on soit ici, comme deux âmes en peine ? Tu n’as pas l’impression qu’il y a quelque chose de… d’étrange ? Tu n’devines pas ?

 Euh… Parce que… vous aussi ?

 Ouais ! Nous trois ! Comme dirait Éria, bienvenue au club ! »

À peine Mathias a-t-il terminé sa phrase qu’Éria fait son entrée. Un instant de silence s’installe. Nous en restons bouche bée. Quand on parle du loup…

« Ben ? Vous en faites une tête ! J’ai quéqu’chose qui n’va pas ? » Elle baisse les yeux, comme pour vérifier si elle porte encore son corps…

« Tu viens d’avoir un cauchemar, déclare Mathias, d’un ton aussi assuré qu’un oracle.

 T’es devin maintenant ? Ça s’voit tant qu’ça ? » Elle grimace, l’air vaguement amusée, tout en confirmant de façon implicite que la réponse est oui.

« On n’est pas ici par hasard, et on n’s’est pas concertés. Mais, vu qu’on vient de vivre la même expérience… alors de là à imaginer qu’il en est de même pour toi… il n’y a qu’un pas. Jamais trois sans quatre, non ? »

Elle me répond par un simple hochement de tête, l’air intrigué.

« Mathias m’a raconté son aventure, et j’allais, à mon tour, commencer, mais je préfère attendre Anna et Yves plutôt que de me répéter. Je pense qu’ils ne devraient pas tarder.

 Tiens, sers-moi à boire, me demande Éria. J’ai la gorge sèche. Sarah ? Anna et Yves sont réveillés ?

 Bonjour Éria, bonjour Perthie, bonjour Mathias… »

Éria fait un moulinet de l’index pour inciter Sarah à accélérer.

« Bonjour Lewis. Non, ils dorment.

 Ils en ont de la chance ! soupire Perthie. Moi ça fait… » Elle jette un coup d’œil à l’horloge qui affiche “03 : 03″.

« Vingt-trois minutes que j’suis réveillée. »

Je retranche les minutes qu’elle a mentionnées… Une étrange sensation de transmission de pensée collective s’installe entre nous, comme si nous étions tous connectés, liés par ce même malaise.

« T’as dit vingt-trois minutes ? demande Mathias, l’air surpris. Tu t’es réveillée à 2 h 40 ?

 Pile ! confirme Perthie. J’ai bien retenu l’heure, j’étais sous le choc.

 Moi aussi ! s’exclame Éria. 2 h 40 tout pile !

 Lewis ? » m’interpelle Mathias, cherchant à valider ce qu’il commence à comprendre. Je hoche la tête.

« Alors, à 2 h 40 tous les quatre ! Ce n’est certainement pas une coïncidence.

 Et pourquoi nous quatre ? demande Perthie. Pourquoi pas tous les six ?

 Vous ne voyez pas ce qui nous relie ?

 Bon sang ! s’écrie Mathias, un éclair de compréhension traversant son regard. Le choix de la planète ! C’est un avertissement !

 Vous n’avez pas remarqué une bizarrerie dans vos cauchemars ? Une silhouette étrange, un ado avec de grosses lunettes noires ? »

À l’évocation de cette image, je revois la silhouette aperçue en ombre chinoise. Une tension, une certitude. Convaincus d’avoir tous reçu un avertissement, un message redoutable, tout-puissant, nous nous mettons à raconter, chacun notre tour, notre propre aventure.

Je choisis de patienter, d’attendre le réveil de nos deux compagnons avant de demander à Sarah de rétablir le cap vers Alpha 3.

*

Cela fait maintenant deux heures, interminables, que nous attendons. Une lourde attente, pesante, qui n’en finit pas. Fatigué, harassé, je tourne en rond, rongé par un malaise insidieux, une impression de poids sur les épaules, comme si l’immensité de l’espace pesait sur moi. Deux heures ! C’est trop, il faut que ça cesse.

Je demande à Sarah de réveiller Anna et Yves, et de leur dire de nous rejoindre au plus vite.

Quand enfin ils arrivent, je ne perds pas de temps. Je leur fais un rapport rapide, succinct, mais clair et direct. Le temps est compté.

« Je me sens, quelque part rassurée, concède Anna. J’avais l’intuition qu’il ne fallait pas nous dérouter. Sarah, changement de trajectoire, cap sur Alpha 3.

 Modification de l’objectif. Initialisation des processus de déroutage. Correction de trajectoire en cours, Anna.

 Et commence dès maintenant à augmenter la gravité artificielle.

 Bien, Anna. J’accélère la rotation des générateurs de champ gravitationnel.

 Et il est grand temps d’augmenter le traitement pour encaisser la pesanteur ! remarque Perthie, l’air sérieux. Vous allez tous prendre la dose maxi d’inhibiteur de fatigue musculaire, de booster de circulation sanguine et d’amplificateur de densité osseuse !

 Bien, Maman ! sourit Éria, mais ses yeux brillent d’une inquiétude à peine dissimulée. Combien de temps pour atteindre l’orbite d’Alpha 3 ?

 104 heures 30, Éria.

 Merci. Bon ! Il nous reste l’équivalent de quatre jours pour nous préparer. Au fait, Lewis… » Éria hésite un instant, son regard s’attarde sur moi. Un sourire radieux étire finalement ses lèvres.

« Bon Anniversaire ! »

Le contraste entre sa gaieté et la tension palpable dans l’air fait que ses mots résonnent étrangement. Est-ce que nous avons encore le temps de fêter quoi que ce soit, ou sommes-nous déjà plongés dans quelque chose de plus lourd, d’inéluctable ?

Nous sommes le 17 septembre. J’avais totalement zappé ! Voilà que je me retrouve avec 37 années, théoriques, au compteur. Théoriques, car comment comptabiliser le temps d’hypersommeil ? Les années perdues, suspendues dans le vide… mais bon, actuellement c’est bien le moindre de mes soucis.

*

Le doute n’est plus permis. Le poids du fardeau s’allège avec la modification de trajectoire. La diabolique épée de Damoclès, qui pendait au-dessus de nos têtes, semble s’éloigner, s’évanouir dans la distance. Un soulagement indicible nous envahit. Mais est-ce vraiment un soulagement ? À y réfléchir, ce sentiment de légèreté pourrait aussi être l’effet d’une illusion. Nous rattrapons notre erreur. Oui, mais… et les autres erreurs que nous n’avons pas encore vues venir ? L’idée d’un plan secret, invisible, dirigé par des forces extérieures, prend de plus en plus de consistance. Une partie de moi refuse d’y croire, mais l’autre… l’autre s’incline, d’un air résigné. C’est bien ce qui nous attend, non ? Nous n’avons plus qu’à obtempérer, comme des pions sur un échiquier cosmique, avec un but que personne ne connaît vraiment, sauf peut-être, et même sûrement, ceux qui tirent les ficelles depuis l’ombre.

*

La journée s’est poursuivie sans nouvel incident. J’ai inspecté le reste du vaisseau avec Anna : le module technique, où tout semblait en ordre, et le module hangar abritant Héliantis, notre navette de transport planétaire, silencieuse et immobile dans son cocon mécanique. Aucun signe d’anomalie, aucune mauvaise surprise, et pourtant, ce n’est pas le calme qui m’habite. Je commence à comprendre ce que mon sixième sens essaie de me murmurer depuis le réveil. Ce n’est pas ici, dans ce vaisseau, que réside le danger. Non. C’est au loin, à une distance indéterminée, que des yeux invisibles nous observent, scrutent chacun de nos gestes, chacune de nos décisions. Une présence intangible, mais implacable. Nous sommes étroitement surveillés. Comme si l’on voulait s’assurer que nous suivions scrupuleusement un scénario préétabli.

Nous nous sommes ensuite réunis pour finaliser les procédures des trois prochains jours. Nous avons décidé de nous répartir les tâches en trois équipes et de faire le point de nos avancées chaque jour, au déjeuner et au dîner.

Éria et Mathias seront responsables du matériel du module technique. Leur mission inclut la vérification des modules habitat qui composeront notre future base, ainsi que des robots de transport et de construction. Ils assureront également la gestion de la logistique pour le transbordement et le montage de la première base humaine dans ce nouveau système.

Leur tâche ne s’arrête pas là : ils devront s’assurer du bon fonctionnement des huit catcheurs et de nos deux satellites. Chaque catcheur, équipé pour lancer et récupérer huit sondes, joue un rôle crucial. Chaque sonde transporte 4 096 microrobots, petits dispositifs autonomes ressemblant à de gros coléoptères. Une fois en orbite autour d’Alpha 3, ces sondes éjecteront les microrobots qui quadrilleront la planète pour inventorier les virus et bactéries pathogènes. Une fois leur mission terminée, les microrobots retourneront vers leur sonde, un appareil de grande taille, à la silhouette évoquant un ballon de rugby géant.

En parallèle, les satellites seront déployés : l’un sur une orbite polaire, l’autre sur une orbite géostationnaire, à l’opposé du vaisseau mère. Dès que nous aurons sélectionné l’emplacement du camp de base, Alpha Cent se repositionnera pour se trouver exactement sur sa longitude. Enfin, Éria et Mathias vérifieront nos moyens de transport. L’hydrogyre, notre véhicule principal, devra être prêt à affronter toutes les conditions de terrain, tout comme nos six speedglides, indispensables pour les explorations rapides.

L’hydrogyre est un véhicule polyvalent à six places, conçu pour s’adapter à tous les terrains. Aucun obstacle ne lui résiste : ses six roues, indépendamment articulées, peuvent se rétracter au besoin, sa coque est insubmersible, et il est capable de décoller à la verticale grâce à deux pales contrarotatives. Quant aux speedglides, surnommés “speeds”, ce sont des motoréacteurs à sustentation capables de filer jusqu’à 400 km/h, aussi bien sur terre que sur mer.

Perthie et Yves, chacun dans leur laboratoire respectif, se consacreront à l’analyse des données collectées. Perthie se concentrera sur les détections d’activités biologiques, à la recherche de traces de vie, qu’il s’agisse de micro-organismes, de flore ou de faune. Yves, de son côté, examinera les données géophysiques, sismiques et météorologiques, afin de cartographier Alpha 3 dans ses moindres détails : la répartition des continents, la présence d’eau douce et salée, la configuration des océans et des reliefs. Ensemble, ils dresseront un portrait précis de cette aînée de notre Terre.

Anna et moi serons chargés de revoir en détail les étapes de notre approche, de vérifier une dernière fois les calculs de Sarah et de préparer Héliantis pour le transbordement. Je m’occuperai également de l’armement, qui reste strictement défensif et conventionnel. Nos équipements comprennent des engins de surveillance et de protection, mais aucune arme de destruction massive. Nous avons à disposition une variété de combinaisons adaptées aux environnements extrêmes, des boucliers de protection, et un robot de détection sous-marine biplace que nous avons surnommé Splash. Enfin, Orthos et Sphinx, nos deux cerbères mécaniques, seront nos avant-gardes : des robots polyvalents et redoutablement efficaces, conçus pour prolonger les bras protecteurs de Sarah et sécuriser chaque exploration.