21 septembre 2388. Poste d’observation d’Alpha Cent.
Le grand jour est enfin arrivé. Le satellite géostationnaire a été lancé ce matin, avec succès, sur une orbite de transfert. Il est 14 heures. Alpha Cent s’apprête à se positionner en orbite, à seulement 1 000 km de la surface d’Alpha3. Nous sommes tous les six au poste d’observation, les volets abaissés pour suivre la scène spatiale qui se déroule devant nous. Savourant l’Adagio pour orgue en sol mineur d’Albinoni, nous contemplons, l’air grave et recueilli, l’éblouissant panorama qui s’offre à nous : Alpha3, sœur aînée de notre Terre, majestueuse, entourée de ses deux lunes.
Nous distinguons les masses atmosphériques, les océans d’un bleu profond, les pôles recouverts de glace, et les continents. L’équateur et les ceintures tropicales arborent des camaïeux de vert sombre. Les déserts, répartis symétriquement dans les zones subtropicales, témoignent d’une circulation atmosphérique classique. Les verts se raréfient à mesure que l’on s’approche des pôles. Maintenant, nous pouvons discerner, à l’œil nu, les trois anomalies détectées. De longues formes, semblables à des cils, d’un noir absolu, qui se dessinent sur la surface… Un camouflage optique ?
Il y a à peine quatre jours, nous nous attendions à découvrir une planète maîtrisée, civilisée, regorgeant d’infrastructures impressionnantes, de vaisseaux sillonnant ses cieux. Au lieu de cela, nous ne décelons aucune activité motorisée, aucune trace de satellites, de vaisseaux, ni même de routes.
Hormis les trois étranges traces obscures, Alpha 3 présente, à première vue, l’apparence d’une planète sauvage, telle que devait être notre Terre avant que l’homme ne la soumette à son emprise.
Les villages repérés, témoignant d’une civilisation arboricole, se dissimulent sous la canopée d’arbres géants. Si ces constructions sont bel et bien l’œuvre de l’espèce dominante aperçue, il est fort probable qu’ils ne soient pas les initiateurs de notre contact.
Alors pourquoi avons-nous été dirigés vers cette planète ? À part ces trois étranges cils, qu’a-t-elle de si particulier ? Que dissimule cette apparente innocence ? Cet air candide, presque virginal, ne me dit rien qui vaille ; il me met mal à l’aise.
Heureusement, nos satellites et notre vaisseau sont équipés d’un système furtif qui devrait nous rendre presque invisibles. Du moins, si l’avancée technologique de l’espèce dominante est bien ce qu’elle paraît être…
Hier, nous avons scruté une carte d’Yves, une projection cylindrique équidistante, et, avec une excitation palpable, nous avons baptisé les terres et les mers.
- Six principaux continents :
– Gandharva. Choisi par Éria. Musiciens célestes, divinités secondaires de l’hindouisme.
– Baïamé. Choisi par Perthie. Esprit créateur des anciennes tribus aborigènes.
– Asadal. Choisi par Anna. Royaume mythologique établi par Tangun, patriarche du peuple coréen.
– Taranis. Choisi par Yves. Dieu celtique du ciel, de la foudre et du tonnerre.
– Nilfheim. Choisi par Mathias. Monde brumeux et obscur de la mythologie nordique.
– Pangou. Choisi par Lewis. Premier être sorti du chaos originel dans la mythologie chinoise.
- Trois océans :
– Nammou. Choisi à l’unanimité, à l’initiative de Lewis. L’océan originel, selon les Sumériens.
– Téthys. Choisi à l’unanimité. Déesse marine archaïque de la mythologie grecque.
– Noun. Choisi à l’unanimité. L’océan primordial de la mythologie égyptienne.
Sur la partie gauche de la carte, une chaîne de montagnes, s’étendant sur 2 370 km entre l’équateur et le tropique nord, sépare deux continents : Gandharva, au nord, et Baïamé, au sud.
Les quatre autres continents, Asadal, Taranis, Nilfheim et Pangou, forment une sorte de U inversé.
En face de Baïamé se trouve Asadal, le continent de l’hémisphère sud abritant la trace obscure la plus australe.
Une chaîne de montagnes de 5 900 km sépare Asadal de Taranis. Une autre chaîne, orientée nord-sud sur près de 5 600 km, sépare Taranis de Nilfheim, un continent qui s’étend exclusivement au-delà du tropique nord. Nilfheim possède une trace obscure près du pôle.
Une autre chaîne de montagnes, s’étendant sur 6 700 km et abritant les plus hauts sommets de la planète, sépare Nilfheim du dernier continent, Pangou.
Pangou s’amincit en direction du pôle Sud, où des îles, cachées sous la banquise, viennent se connecter à Asadal. La troisième trace obscure se situe dans une région désertique de Pangou.
L’océan Nammou s’étend entre Gandharva et Baïamé à l’ouest, et Taranis et Asadal à l’est. Un chapelet d’îles se déploie entre Gandharva et Taranis, formant un gué sur près de 3 300 km, comme un pont naturel qu’un géant pourrait emprunter pour traverser l’océan Nammou à pied sec.
L’océan Téthys borde les côtes est d’Asadal et de Taranis, la côte sud de Nilfheim, ainsi que la côte ouest de Pangou. Quant à l’océan Noun, il s’étend entre Pangou à l’ouest, et Gandharva et Baïamé à l’est.
Les inconnues de nos équations demeurent trop nombreuses pour que nous puissions trancher sur notre lieu d’implantation. L’idéal serait de l’éloigner de toute forme de civilisation, donc de la ceinture tropicale. Un terrain désertique semble être le choix le plus sage pour le commencement de nos explorations. Faut-il opter pour un emplacement proche ou éloigné de l’une des traces obscures ? Je me prononce clairement en faveur de la seconde option. Toutefois, notre descente n’est pas encore programmée. Nous sommes pleinement conscients des risques biologiques, et aucune étape ne sera entreprise sans une préparation minutieuse. La priorité absolue reste d’éviter toute contamination.
« Quatorze heures douze minutes. Positionnement en orbite effectué. Lancement des catcheurs. »
Sous les accords de la Danse Hongroise no 1 de Brahms, Alpha Cent accouche des huit catcheurs éjectés du flanc droit du vaisseau… Un pour chaque pôle et chaque continent. Une sonde, attachée au catcheur du pôle Nord, a été spécialement programmée pour s’approcher de la trace obscure locale. Elle doit survoler la zone et nous transmettre enfin des images. Une autre sonde, rattachée au catcheur d’Asadal, est destinée à observer un village arboricole, témoin de la civilisation locale.
Les catcheurs connaissent un instant de flottement, avant de prendre chacun leur trajectoire. Ils s’enfoncent vers Alpha 3, se consumant au contact de l’atmosphère, un feu d’artifice sommaire, monochrome et silencieux. Tout se déroule comme prévu, leurs boucliers étant conçus pour résister à des conditions bien plus extrêmes.
À leur retour, Perthie analysera les prélèvements, identifiant les virus, bactéries et autres micro-organismes potentiellement dangereux. Avec l’aide de Sarah, elle devra développer un vaccin combiné. Nous serons également traités afin de minimiser notre impact sur Alpha 3. Sinon, aucun débarquement sans combinaison pressurisée ne serait envisageable.
Nous survolons Taranis. Une région subtropicale désertique et montagneuse se distingue nettement. Les courbes et entrelacements ocre, beiges et marron, qui entourent des lacs salés bleus aux reflets argentés, me rappellent le Dasht-e Kavir, désert du plateau iranien. C’est une zone idéale pour établir le camp de base.
« Je verrais bien la base dans ce secteur. » Les compagnons scrutent attentivement, échangent des hochements de tête, des haussements de sourcils et des moues dubitatives. Ce n’est pas gagné.
« On verra ça demain », répond Anna, visiblement contrariée. Je ne relance pas la discussion.
