Chapitre 5-23

5.1.9 NF-32

Mathieu Dubois

« Alerte !… Alerte !… Alerte !… Alerte ! »

Je m’réveille en sursaut.

« Détection d’intrusion en zone 10-11, m’informe cette voix nonchalante si proche de celle d’Emma, ma mère.

— Aaahh ! » Je suis furieux, j’ai la rage. « Qu’est-ce qui s’passe encore ? » Je jette un regard sur l’horloge digitale… “03 : 07″.

« Une meute de dix-huit thylacines vient de pénétrer en zone 10-11. » Je soupire d’énervement…

« Lumière ! Câlisse de crisse de tabarnak d’ostie d’ciboire de mard’ blanche ! Pas moyen d’dormir tranquille icitte ! Ça commence à m’faire chier c’t’histoire ! » Je me lève d’un bond. « Ras l’cul ! Y vont voir de quel bois j’me chauffe ! »

Je m’habille en coup de vent et descends de mon perchoir, une mezzanine, en me laissant glisser le long de la rampe de l’escalier. Je me sens… déchaîné, hors de moi ! Les nuits catastrophiques entrecoupées de réveils brutaux, le retard de sommeil, la fatigue cumulée, tout ça se déverse comme un torrent qui n’a été que trop contenu. Le barrage cède, mon cœur s’emballe, je crois que j’pète un câble…

Je fonce vers l’armoire métallique, ouvre les deux battants si brutalement qu’elle en tremble, l’appel d’air fait voltiger la pile de documents rangés sur la dernière étagère. Mais je n’en ai que faire… Ce qui m’intéresse, ce sont les armes qui y sont rangées. L’élim, l’arme de poing à impulsion électrique, non létale… non, trop mou… Le paterson à onde de choc paralysante… non plus… L’ozer ! Voilà ce qu’il me faut ! Une arme laser à haute puissance !

« Ça va dégommer sévère ! » Avec un sourire sadique, je règle le sélecteur de puissance sur les lettres rouges “MAX” ! Je glisse l’ozer à la ceinture, passe un bracelet détecteur infrarouge, embarque une paire de lunettes à vision nocturne. Et je vais chercher un écran souple sur la longue table encombrée de bouteilles, de verres, de vaisselle sale et de restes de repas…

Au passage, j’attrape la bouteille de Crown Royal, dévisse le bouchon et porte le goulot aux lèvres… « Une bonne rasade de whisky avant la confrontation !… Ça, ça peut pas faire de mal ! »

Je descends l’escalier central hélicoïdal de cette pièce unique et circulaire, pour me retrouver au rez-de-chaussée. Un garage que j’ai dû rehausser pour pallier les fréquentes inondations. L’atelier, encombré de bric-à-brac, occupe maintenant les trois quarts de l’espace. C’est un véritable capharnaüm de machines électriques, électroniques, de câbles et de pièces métalliques. Je serais le seul à m’y retrouver dans tout c’fatras. C’est le principal… Quand on est loin de tout, isolé du monde civilisé, en pleine nature souvent hostile, perdu dans c’trou paumé, il faut savoir se débrouiller et être outillé. Mais mon isolement est volontaire, c’est un choix personnel…

J’aime par-dessus tout cette ambiance de folie quand le soir tombe. Lorsque les derniers rayons du soleil atteignent les bords du cratère et que je me retrouve, sous un ciel de fin du monde, dans l’obscurité naissante… Le moment que je choisis pour faire péter la sono d’accords conquérants, rythmés, de morceaux mythiques de hard rock des XXe et XXIe siècles, ou bien encore de certains thèmes musclés de musique classique ou lyrique. Le lieu possède une qualité acoustique… unique, exceptionnelle ! Le cratère crée d’étranges effets de circulation du son. Les moindres bruits sont amplifiés et les réverbérations d’échos tournants leur donnent une sonorité grandiose, prodigieuse ! Lors d’orages nocturnes, j’ouvre entièrement les volets métalliques du dôme de la mezzanine pour contempler le spectacle, bercé par les fracas secs et les roulements sinistres du tonnerre…

Pour l’instant, je demande l’ouverture de la porte sectionnelle… Une forte odeur de soufre se répand dans le local. Je m’avance, l’écran souple déplié dans les mains, pour observer les environs… À l’est, à la limite des rebords du cratère, Phobos, encore visible, arbore une surprenante teinte rouge sang. L’ouest est bouché par les extraordinaires panaches aux volutes funestes des éruptions des volcans de Tharsis. Le paysage est apocalyptique, illuminé de lueurs chatoyantes irréelles, comme sous l’incandescence d’un gigantesque incendie.

Je glisse l’index sur l’écran pour zoomer sur le secteur nord-ouest… Des points phosphorescents verts apparaissent. Je compte deux groupes principaux : « Deux meutes de jus d’branlette de chiens pouilleux en larges gouttes macéré dans d’la pisse d’orignal. Réintroduire comme ça d’l’animal artificiel ! Non, mais, sans blague ?! Encore un d’ces biologistes constipés du cerveau ! Espèce de vieux mononcle de câlisse avec le QI d’une fougère ! »

L’écran replié vivement, et fourré dans ma poche droite de pantalon, je retourne fouiller le bazar… J’embarque un sac à bandoulière que j’enfile de travers, dégage le couvercle d’une caisse pour en sortir une poignée de fusées éclairantes, que j’enfourne dans ma besace. J’enfourche le long siège recouvert de cuir bleu électrique de mon speedglide. Je déclenche un démarrage manuel en enfonçant le joystick. Sans attendre ni l’affichage des informations ni la fermeture de la coque transparente rétractable de l’habitacle.

« Départ… » m’annonce la voix traînante d’Emma. L’engin se lève, les patins s’escamotent… J’oblique légèrement la trajectoire pour foncer vers le nord-ouest…

Je m’arrête à mi-pente, empoigne l’ozer et enclenche son chargement… Sous le sifflement de l’arme de poing, je ressors l’écran, le déplie et observe la représentation des environs… Je ne compte que sept points phosphorescents regroupés au-dessus de ma position.

« Alors où sont passés les aut’ têtes de pissette ? » Qu’importe, le sifflement s’est arrêté, l’arme est chargée, je suis prêt ! J’ouvre l’habitacle… Le vent glacial chargé d’effluves nauséabonds et de poussières fines me fait tousser.

« J’aurais dû embarquer mon whisky ! »

Je crache et mets pied à terre dans les hautes herbes ballottées par le vent. La tête levée, les lunettes à vision nocturne glissée sur le nez, l’arme au poing, j’entame la pente… Ma vision est mauvaise, perturbée par les cendres qui engendrent un brouillard de particules. Je relève les lunettes, attrape une fusée éclairante et la tire prestement…

À part mon fidèle engin stationné plus bas, mon “orignal martien”, perdu dans un océan d’herbes qui gigotent et se trémoussent dans le vent, je ne vois aucune trace de ces maudits d’trous d’culs de thylacines. D’après le bracelet détecteur infrarouge, ces osties d’enfoirés m’attendent là-haut. D’un pas décidé, plus furieux que jamais, je poursuis la montée… Les nuages cachent les étoiles… puis Phobos… Ils plongent les alentours dans la nuit noire…

J’hésite un instant avant de poursuivre ma folle entreprise. Je m’immobilise à l’écoute des bruits… Le doute m’envahit. « Je redescends ?… J’aurais dû monter avec mon orignal. »

Un grognement, tout proche, finit par me décider. « J’vais en finir une bonne fois pour toutes ! » Je resserre l’ozer et avance à l’aveugle vers l’origine des feulements…

« Hey ! Espèce d’incubateur à diarrhée ! J’vais t’défoncer ta câlisse de sale gueule ! » Je hurle à qui veut m’entendre… Et tout s’enchaîne à la vitesse de l’éclair ! Sous les flashes répétés de l’ozer, comme sous des stroboscopes bleutés, défile une scène de cauchemar… Je tire à tout va, déchiquetant d’énormes gueules hérissées de crocs pointus, tailladant de larges pattes griffues… C’est un véritable carnage, une espèce de chaudron mugissant de chairs en fusion, d’os et de sang bouillonnant !

Ça tranche ! ça craque ! ça gicle ! ça éclate ! Pris de frénésie meurtrière, je beugle ! je braille ! je hurle comme un damné : « Maudit enfant d’chienne ! J’vais t’câlisser mon ostie d’flingue dans ta face… J’vais t’faire avaler ton extrait d’naissance, moi !… Hey ! Gros tas d’mard’ de tabarnak qui pue d’la yeule ! Va donc brouter ta mère, ça t’nettoiera les gencives !… Ton cave de père aurait dû s’servir d’un kleenex au lieu d’infecter ta mère !… Va donc chier, crisse de plein d’marde ! »

Le mitraillage s’arrête ! L’ozer est à plat ! Aveuglé par la persistance rétinienne du laser, je dois jeter un coup d’œil au bracelet pour voir où j’en suis… Encore trois signaux lumineux !

« Câlisse de marde ! ». Ils sont un poil plus bas… entre ma position et celle de mon orignal…

« Et ma saloperie d’ozer qui r’fuse de cracher sur ces bâtards de chiens galeux !… Me v’là ben baisé ! » J’ai un éclair de génie : « Les fusées éclairantes ! »

Une fusée dans chaque main, je dévale la pente en courant, enragé, chargeant les trois bestioles tel un forcené mi-homme mi-bête… Je tire la fusée de gauche qui atteint aussitôt sa cible dans un éclair détonant éblouissant ! Je crois que celle de droite fait mouche, mais une brûlure intense ! au bras gauche ! me fait hurler !…

Je me redresse d’un bond ! et porte instinctivement la main droite sur le bras gauche… que je n’ai plus… C’est encore l’une de ces violentes douleurs fantômes qui me réveillent pratiquement chaque nuit depuis ma sortie de l’hôpital. Ce cauchemar, je le vis et le revis sans cesse depuis mon réveil à l’hôpital… Je ne suis pas près d’oublier cette maudite nuit de juillet dernier !

« Lumière ! » Ma voix est mal assurée. Les spots du plafond de la cabine s’éclairent doucement…

Trempé de sueur et frissonnant, j’attrape et positionne ma prothèse du bras gauche au niveau de l’épaule… Je vérifie les branchements en pliant le coude… et en ouvrant puis refermant la main… C’est bon ! Je pousse le drap et me glisse au bord du lit. De là, je saisis l’autre prothèse que j’enfile dans le moignon de cuisse gauche… Je me lève pour me rendre dans la salle d’eau. Pas moyen d’éviter le miroir… La sale gueule, la face de pet, c’est moi… J’ai bénéficié d’une reconstruction hémifaciale par épithèse implantoportée… mais la cicatrisation est encore bien loin d’être achevée ! Heureusement que les douleurs sont atténuées par les médocs ! Des médicaments qui proscrivent l’alcool ! Et ça fait maintenant 74 jours ! 74 jours ! que je n’y ai pas touché ! 74 jours d’abstinence !… Pas mal ! Pas le choix… Bon… nous serons à destination dans quelques heures. Il faut qu’j’me change les idées !

J’enfile une combinaison estampillée du logo de la Confédération… l’une de ces tenues unisexes gris-vert, et sors de ma cabine pour remonter le couloir silencieux vers les salons de la navette. À cette heure matinale, il n’y a qu’un seul passager qui sirote un verre dans son coin, concentré sur la liste chiffrée que lui régurgite un écran holographique.

Au centre de la pièce, les chiffres lumineux jaunes du compte à rebours indiquent “7 : 41″. Encore sept heures et quelques avant d’accoster l’une des stations orbitales qui gravitent autour de la Terre. De là, après la visite médicale de routine, je prendrai… dès que possible… la première correspondance pour l’Amérique du Nord. Ensuite il faudra que je me réhabitue… à la véritable pesanteur terrestre… avec les prothèses et ma face de cauchemar… J’espère que tout ira bien… et que les greffes tiendront… Ici, dans cette navette, la pesanteur artificielle équivaut à celle de Mars. Sur la prochaine station, elle sera légèrement supérieure, environ 5 m/s².

J’avance vers un plateau tactile. Je vais profiter de ce moment de calme pour donner des nouvelles à ma mère et à ma sœur. Ma sœur Elgie et mon beau-frère Alexis vont m’héberger le temps de ma rééducation. Ils habitent au bord du lac Saint-Pierre, au sud de Louiseville… au Québec. Près de l’embouchure de la rivière… du Loup… « J’espère que je n’f’rai plus d’mauvaises rencontres… » J’effleure le plateau… lorsque je me retrouve dans le noir !

« Oh !… » Je m’affale sur le plateau tactile. Ma chute est amortie par la soudaine disparition de la pesanteur ! Je me rattrape de justesse avec l’avant-bras droit ! Les deux prothèses viennent de lâcher !

« Qu’est-ce qui sé passe ? s’étonne, avec un fort accent mexicain, l’unique passager.

— Si je l’savais ! » Je soupire, dans l’obscurité totale, accoudé dans une position… très inconfortable ! « Lumière !… Lumière !… Lumière ! » Je palpe la prothèse du bras gauche… Elle est toujours en position, mais inerte… Comme la jambe gauche apparemment !

« Les bruits ! s’exclame le… Mexicain ou autre hispanophone.

— Quoi ? Quels bruits ?

— Rien justement ! La ventil… les moteurs… rien !

— Chut ! » Nous sommes dans un silence irréel. Des voix étouffées, des martèlements sourds, proviennent d’en face, les quartiers de l’équipage.

« Elle est pas mal, celle-là ! Nous v’là en panne ! » Je me mets à rire… « Y en a qu’ont vraiment pas d’bol ! » À plat ventre, la joue droite contre le tableau tactile, je me cramponne de la main droite. Je sens monter une crampe au poignet… J’ai mal… Je pars dans un fou rire nerveux, incontrôlable…