1.1.6
Poste d’observation de Corun, korun, cité arboricole la plus septentrionale de Pangou, sur Libarad, libarad.
Le poste d’observation est une petite terrasse suspendue, à hauteur de canopée, nichée près du sommet de l’arbre le plus élevé de la cité. Deux bancs y sont disposés autour d’une table ronde, percée en son centre pour accueillir un parasol replié, prolongé par une antenne coiffée d’un hérisson métallique.
C’est l’heure du déjeuner. Deux Wa’ Dans échangent tranquillement, piochant dans une coupe débordant d’une macédoine de fruits et légumes. Attiré par un bourdonnement continu, l’un d’eux lève soudainement les yeux, son regard se figeant, agrandi par la stupéfaction.
Un étrange objet survole la canopée. Suspendu dans les airs, un œuf géant, orné de trois hélices tournant à grande vitesse et produisant un vrombissement sourd et puissant, se dirige droit vers eux !
« Mais… qu’est-ce que c’est que ça ?
— Sonne l’alarme ! »
Le Wa’ Dan se frotte les mains, agité par un brusque réflexe, avant de tourner une manivelle avec une détermination presque instinctive.
Une sirène grave et profonde résonne, semblable à une corne de brume, son appel puissant se propageant à travers la canopée.
*
Pour le déjeuner, les Wa’ Dans se retrouvent en famille, entre amis, ou voisins. Ils s’installent sur des bancs disposés en arc de cercle autour de tables rondes imposantes. Chaque table est équipée d’un plateau tournant où reposent des corbeilles débordant de fruits frais et de légumes découpés avec soin. L’atmosphère est détendue, ponctuée de rires et de conversations, tandis qu’ils se servent des mets avec leurs doigts, dans un rituel convivial.
Ils sont cinq dans cette pièce semi-circulaire, aménagée simplement, mais avec goût : une Wa’ Dan âgée, un couple, et deux garçons. Le mobilier, aux lignes épurées, se teinte de miel doré et d’acajou, créant une ambiance chaleureuse. Le parquet marqueté s’efface parfois sous des tapis épais, moelleux, qui apportent de la douceur au sol. Des ouvertures larges laissent la lumière du jour s’infiltrer, baignant la pièce d’une lumière douce et apaisante.
« La sirène ! s’exclame l’un des garçons.
— On sort ! »
Ils se lèvent d’un bond, pressés, et quittent la pièce. Dehors, ils rejoignent une terrasse partiellement couverte, ornée de larges banquettes séparées par des claustras en bois. Depuis cette terrasse surélevée, la vue sur le village arboricole est tout bonnement féerique.
Des arbres gigantesques, aux troncs droits et majestueux, soutiennent des constructions qui semblent flotter entre ciel et terre. Ces habitations, perchées à différentes hauteurs, reposent sur des piliers disposés en étoile autour de vastes anneaux métalliques fixés aux troncs. Chaque maison dispose d’une terrasse, et d’un petit dispositif ressemblant à un ascenseur pour en faciliter l’accès.
Entre les habitations, un véritable réseau labyrinthique s’étend à perte de vue : passerelles suspendues, escaliers sinueux, échelles à la structure rustique, plateformes d’observation et ponts de singe se relient en un enchevêtrement complexe. Tout semble en mouvement, en équilibre fragile, mais fonctionnel, offrant une vue vertigineuse sur cet environnement végétal aussi étrange que fascinant.
Les Wa’ Dans sont tous sortis sur les terrasses, leurs regards rivés vers le ciel. Ils ont la peau brune, un nez épaté et de grands yeux noirs qui semblent capter chaque mouvement, chaque frémissement. Plutôt corpulents, mesurant moins d’1 m 60, ils portent leurs cheveux longs, flottants, dans un équilibre fragile. Aucun mâle n’a de barbe ni de moustache. À mesure qu’ils vieillissent, leurs cheveux grisonnent et leur posture se voûte.
Le silence se fait lourd, interrompu uniquement par un vrombissement qui envahit l’air, remplaçant la corne de brume désormais éteinte. Tous les regards convergent vers l’énorme œuf qui lévite au-dessus de la cité. Certains Wa’ Dans désignent l’objet du doigt, leurs mains agitées en porte-voix, comme s’ils cherchaient à comprendre, à se rassurer. Les échanges fusent alors, rapides, presque frénétiques, leurs voix se mêlant au bourdonnement étrange qui persiste, leurs yeux fixés sur l’inexplicable phénomène suspendu dans le ciel.
« Est-ce que quelqu’un sait ce que c’est ? Quelqu’un a une idée ?
— Jamais vu ça.
— Personne ?
— C’est un engin volant, hurle l’un des Wa’ Dans, descendu précipitamment du poste d’observation. Trois hélices le maintiennent en vol.
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?
— On le chope !
— Et comment ?
— Une idée ?
— Un lanceur de câble ! On fixe un harpon au bout d’un câble, et bam ! » Le Wa’ Dan lève un bras, mimant l’action d’appuyer sur une gâchette, l’excitation marquée sur le visage.
« Et si ça explose ? » riposte un autre, la voix tremblante.
Un Wa’ Dan âgé lève lentement un bras, le regard grave : « Excellente remarque, Adan ! Il faut évacuer la cité ! »
Des murmures secouent la foule…
« Je suis désolé, mais c’est pour votre sécurité ! ajoute-t-il d’un ton autoritaire. Je vais avoir besoin de quelques volontaires pour essayer d’attraper l’engin avant qu’il ne s’en aille… » Plusieurs bras se lèvent aussitôt.
« Ouh là ! Cinq devraient suffire ! » Il marque une pause, scrutant les visages, son regard déterminé.
« On forme deux équipes : la première au poste d’observation, la seconde sur le promontoire le plus proche. Du poste d’observation, on lance un premier câble pour rapprocher l’engin. Du promontoire, le second câble… Maintenu des deux côtés, on n’aura plus qu’à couper ses hélices, puis à le faire descendre en douceur. » Il fait un geste de la main pour calmer l’effervescence.
« J’ai demandé cinq volontaires, juste cinq ! » Il attend, ses yeux balayant la foule jusqu’à ce que cinq bras seulement soient levés. « Oui ! Les autres, tous les autres ! » Il élève la voix, un ton plus ferme, plus pressant. « Vous quittez la cité ! Immédiatement ! »
Les Wa’ Dans, à la démarche féline, souple et chaloupée, commencent à descendre, se serrant sur les petites plateformes rondes qui leur servent d’ascenseur… Fixées à une armature métallique, ces plateformes sont reliées à un réseau de câbles, telles des lianes, qui se perdent dans les feuillages et les branchages de la canopée. Chaque dispositif est équipé de poulies et d’un contrepoids. Une traction à deux mains sur l’un des câbles déclenche le mouvement. Les plateformes s’abaissent lentement, comme suspendues dans l’air. Un système de tenseurs, caché dans les câbles, limite la vitesse et assure un freinage fluide, aussi bien au départ qu’à l’arrivée. Ils sont sept, sept mâles adultes, restés à la disposition du Wa’ Dan âgé, prêts à exécuter son ordre.
« Vous pouvez rester, reprend le Wa’ Dan âgé. On ne sera peut-être pas de trop. Allez chercher le matériel ! »
*
Le village déserté, les deux groupes, chacun armé d’une grosse arbalète équipée d’un harpon relié à un câble enroulé, prennent rapidement position dans les hauteurs… Le groupe situé au poste d’observation attend les ordres du Wa’ Dan âgé. Sur un promontoire légèrement en contrebas, ce dernier lève un bras :
« Vous êtes prêts ? Trois, deux, un, lancez ! »
Tchac ! Le harpon s’enfonce dans l’œuf qui, pris de soubresauts, continue à bourdonner, indifférent à l’attaque.
« Tirez ! »
Le câble se tend, et l’œuf commence à se rapprocher lentement du poste d’observation.
« Stop, ça suffit ! À vous sur le promontoire ! Allez-y ! »
Sur le promontoire, le Wa’ Dan armé échange un regard confiant avec ses camarades, avant de déclencher l’arbalète… Tchac ! Le second harpon atteint sa cible avec une précision redoutable.
« À vous de tirer ! » Le câble se tend à son tour, et l’œuf se déplace, descendant légèrement, pour se retrouver désormais entre les deux groupes.
« C’est bon ! Arrimez les câbles… avant de dégommer les hélices !
— Câble arrimé !
— Idem !
— Les hélices ! Attention, ça va peut-être secouer ! »
Un Wa’ Dan du poste d’observation tient dans chaque main une hache à double tranchant qu’il brandit avec un sourire victorieux. Il se penche sur le côté, fait signe à ses camarades de s’écarter, puis balance un bras armé plusieurs fois, avant de catapulter la hache qui coupe une… deux hélices ! La seconde hache, lancée avec la même précision, décapite la dernière hélice ! Le vrombissement cesse net.
Satisfaits de leur exploit, les Wa’ Dans lèvent les poings, triomphants, leurs yeux brillant d’une fierté commune.
« Il est à nous ! Il n’y a plus qu’à le descendre ! Détachez le câble… À vous d’abord ! Mais attention, tenez-le bien ! »
À peine détaché, le câble est violemment tiré vers le bas, et l’œuf pivote dangereusement, se dirigeant droit vers le tronc du promontoire ! Les Wa’ Dans réussissent de justesse à le retenir.
« Tenez bon ! À nous ! Détachez le câble… »
Le second groupe s’en sort mieux que le premier. L’œuf entame sa descente contrainte, mais stable.
« Ça pèse !
— Oui ! Dépêchez-vous !
— Doucement, doucement ! » L’engin atterrit en douceur. Les Wa’ Dans descendent rapidement de leurs perchoirs, s’approchant prudemment de la grande soucoupe ovale.
Armé d’une perche, l’un d’eux tapote le dessus de l’engin. Le bruit résonne, métallique. Puis, comme si l’objet réagissait à ce contact, une partie annulaire supérieure pivote légèrement et se soulève d’une vingtaine de centimètres. Ils reculent instinctivement. À leur grande surprise, un gros insecte entre dans l’engin, qui se referme aussitôt. Mais il s’ouvre à nouveau, cette fois pour accueillir trois autres insectes !
Le Wa’ Dan, interloqué, utilise sa perche pour empêcher l’engin de se refermer. Un autre court chercher une fourche métallique, remplaçant rapidement la perche. Ensemble, ils font levier… La partie supérieure se déboîte, révélant une multitude d’alvéoles.
Leurs yeux s’écarquillent d’étonnement. Les insectes ne sont pas ce qu’ils semblaient être. Ce ne sont que des microrobots !
« Ça viendrait des Anciens ? Qu’est-ce que t’en penses ?
— C’est bizarre. Ça m’étonnerait. On aurait déjà vu ça.
— Des Éthaïres ?
— Bon sang ! Ils ne nous lâcheront pas !
— Ils feraient mieux de nous aider !
— Et pourquoi ici ? Pourquoi chez nous ?
— Il y a peut-être la même chose ailleurs ?
— Ouais. On pourrait demander à Ruadan ?
— Je suis là ! » Ils sursautent en entendant la réponse d’un Wa’ Dan de la trentaine, plutôt corpulent, aux yeux gris au regard intense. « Et je peux vous répondre. Un tel engin au-dessus d’une cité ? Non, je ne pense pas. En revanche, des faits étranges ont été remarqués un peu partout. Entrées dans l’atmosphère, largages d’engins comme celui-ci, et ces petits robots insectoïdes qui semblent prélever des échantillons de faune, de flore. Regardez ! En voilà d’autres ! Ils regagnent leur ruche.
— Qu’est-ce qu’on va en faire ?
— Le noyer ?
— Certainement pas ! L’eau est assez polluée comme ça !
— L’enterrer ?
— En tout cas, il n’ira pas bien loin sans ses hélices.
— Je propose qu’on l’éloigne de la cité et qu’on attende que tous ses robots soient rentrés avant de l’enterrer. »
