Chapitre 5-07

Délia Rib Koro – Tanacé 4

Assise sur un fauteuil à accoudoirs, la tête en arrière, la bouche ouverte, je lutte pour ma survie… J’ai beau être sous vatsine, comme mes compagnons, chaque inspiration, aussi minime soit-elle, est terriblement douloureuse… Et je ne peux m’empêcher d’imaginer les saletés qui poussent en moi, me privent de mon air, m’étouffent à petit feu… Il faut que j’évite de tousser… sinon je vais cracher du sang… comme la plupart des camarades dont le bas du visage, les mains et le sous-vêtement, sont maculés de traînées de sang noirâtre.

Adria m’a rappelée pour m’assurer qu’ils ont un nouveau traitement… Elle souhaitait me redonner courage… Mais ce traitement… est-il efficace ? Nous avons, chacun, tiré au sort un numéro… Mes camarades disparaissent les uns après les autres… sans que nous ayons de nouvelles rassurantes sur leur état de santé… Sont-ils tirés d’affaire ?… Sont-ils décédés ?… L’incertitude est pire que la vérité ! L’attente est insoutenable ! Ils en sont au numéro 18, je suis la vingt et unième… Tout ça alors que je n’ai même pas vu de mes propres yeux à quoi ressemblent ces saloperies qui m’ont contaminée. J’ai juste géré leur transport à bord alors qu’elles étaient enfermées dans des containers… théoriquement étanches… Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu se passer…

Notre pièce se vide lentement… mais sûrement…

« Délia… susurre Azrad, mon coéquipier et voisin de droite, ça va être à toi. » Il a tiré le dernier numéro, le 26. Ils en sont au 20, je suis la prochaine…

21 ! Le numéro s’affiche sur le compteur digital ! Comme une sentence ! C’est mon tour… Je me redresse, me lève en toussotant, trouve la force, le temps d’un échange de regards, de serrer les poignets d’Azrad… Ses yeux bleu délavé ont un regard douloureux, suppliant… J’essaie, tant bien que mal, de lui rendre un regard compatissant, bienveillant… et prends, sans un mot, le chemin de l’échafaud… ou de la délivrance…

Je pénètre un premier sas… et sens la pesanteur s’effacer… Légère, aérienne, flottant presque, j’accède à un local surchauffé où règne une drôle d’odeur épicée, une odeur de résine. La porte du sas se referme, une voix me prie de me déshabiller entièrement… Je m’exécute dans un étrange état, mélange tout à fait inapproprié d’euphorie et d’exaltation… La trappe d’un nouveau sas s’ouvre… J’entre dans ce réduit aux cloisons et plafond perforés. La trappe se referme… et la pesanteur réapparaît ! Une douche d’un liquide jaune, à l’odeur puissante, jaillit des innombrables perforations… J’imagine qu’il s’agit d’un désinfectant. Je suis prise d’une brusque quinte de toux lorsque s’ouvre le nouvel accès… Quelqu’un en combinaison pressurisée m’attend dans une petite pièce éclairée.

« Bonjour, je suis Ykiel Tar Ostène, de l’équipe médicale de Tanacé Six. » Sa voix est chaleureuse. J’avance vers lui avec une boule dans la gorge et la sensation d’étouffer… mais je ne me sens pas angoissée par le sort qui m’est réservé.

« Vous pouvez marcher… C’est bien ! » Je m’approche, confiante, de cet Ykiel Tar Ostène… et remarque qu’il marche prudemment à reculons. Il souhaite laisser une bonne distance entre nous deux. Il me fuit comme une lépreuse, comme une pestiférée…

« Vous allez me suivre, le traitement se déroule dans la salle suivante… »

Il prend garde à ne pas me tourner le dos. Il doit craindre que je me jette sur lui ! Telle une furie ! Que j’arrive à dépressuriser sa combinaison ! À lui arracher la visière pour l’embrasser à pleine bouche ! Prête à me repaître de son souffle ! À absorber sa chaleur, son énergie ! À dessécher ses chairs, embraser son esprit ! À consumer sa vie, son existence ! À dévorer son âme, balayer son destin, épuiser sa force, anéantir son être…

Mais ? D’où me viennent ces pensées ?… Je voudrais simplement lui demander comment se passe le traitement, comment mettre toutes les chances de mon côté… Y a-t-il seulement une chance de réussite ?… Et que deviennent les collègues ?… Comment vont-ils ? tous ceux qui sont passés avant moi ?

Au lieu de ça, je n’arrive qu’à tousser… tousser… tousser… Les glaires qui remontent dans la bouche ont un puissant goût métallique, le goût du sang… Je porte la main gauche à la bouche pour m’en assurer… Les sécrétions sont épaisses, visqueuses, jaunâtres, avec d’abondants filets de sang noir…

Ykiel, parvenu au bout du couloir dont l’accès est verrouillé par une porte blindée, me tend délicatement une lingette… S’il avait pu, il l’aurait certainement tendue au bout d’une perche…

Au-dessus de l’échappatoire condamnée, le témoin lumineux vert vire au bleu… et la lourde porte métallique se déverrouille…

« Nous pouvons entrer », indique Ykiel qui m’enjoint à passer la première.

Je découvre une autre personne, en combinaison pressurisée, debout devant une machinerie complexe. Des espèces de générateurs reliés à d’innombrables canalisations de différents diamètres, et à de nombreuses bobines de fil électrique. Un appareil diabolique qui siffle et qui fume… mais que je ne crains pas. J’ai dû être droguée pour me sentir aussi légère, aussi zen… alors que je me rends bien compte que le sang coule de mes narines et de ma bouche.

J’avance… comme je peux, et la personne en combinaison, qui tangue dangereusement… avec tout l’espace environnant… prend la parole :

« Bonjour… Je suis Gérus Fot Nagger, le responsable médical de Tanacé Six. Cette machine a été mise au point par l’équipe technique de Tanacé Cinq. Elle va permettre l’extraction des spores… » Sa voix va et vient, comme si elle s’éloignait pour mieux revenir… avant de repartir… pour rappliquer aussitôt… « Le procédé va vous paraître déroutant, mais il est efficace. Vos compagnons… ont supporté l’intervention ! Et tout cela ne sera qu’un mauvais souvenir d’ici… une centaine de grefs.

Merci ! Merci ! Merci ! C’est tout ce que je voulais savoir… » Je n’arrive pas à prononcer un seul mot.

Le vaisseau tangue de plus en plus… ou bien c’est moi qui perds l’équilibre. Je me sens ivre… ivre de détresse, de dénuement, en perdition… Et je pars à la renverse… entraînée doucement par une main ferme posée sur mon épaule gauche… Je me retrouve en position mi-assise, mi-allongée, sur une espèce de fauteuil-lit…

Gérus s’approche d’un énorme tube, et mon fauteuil le suit…

Le tube, avec son espèce d’abdomen fuselé et ses deux extrémités étirées, tronconiques, en forme de trompette, me rappelle les silencieux des turbines des Badmathans… Il a été sectionné sur toute sa longueur… et il est rempli d’une substance blanchâtre !

« Nous allons vous baigner… entièrement… dans ce liquide, reprend Gérus. Il s’agit de colubiol, un fluide respiratoire qu’utilisent certains plongeurs. Passée une fausse impression de noyade, tout ira bien. Vous verrez… Faites-nous confiance… Détendez-vous… » Mon fauteuil s’étire pour former un lit… Il s’élève en se rapprochant du tube…

Ce n’est pas un silencieux de turbine ! C’est plutôt un cercueil, un dévoreur de chairs, un sarcophage qui s’apprête à m’engloutir… Ma civière entame la descente… et ma peau entre en contact avec le fluide… Tiède, blanchâtre, gélatineux, sa consistance m’évoque le sperme… un bain de sperme ! Ce n’est pas un cercueil… plutôt une matrice, un berceau pour renaître à la vie… Mon corps plonge… Je redresse instinctivement la tête lorsque les bruits s’estompent, mes oreilles immergées… Je ferme la bouche pendant que le liquide visqueux, impitoyable, envahit mon front, mes yeux… Mon nez est le dernier à résister… Une bataille perdue d’avance… Une inspiration… et mes narines inhalent le produit : il brûle, il pique ! J’ouvre grand la bouche pour avaler… un torrent, une cataracte, de gel brûlant qui se déverse en moi… alors que mon air s’expulse à gros bouillons… Paniquée, j’ouvre les paupières pour découvrir un ciel opalescent qui s’assombrit, s’obscurcit… jusqu’à l’obscurité totale, parfaite, abyssale…

Il a dit vrai, cet étrange Gérus dont je ne connais pas le visage. Je peux… respirer !? Non… pas respirer, plutôt aspirer… absorber, boire le fluide qui s’infiltre, s’ébroue en moi… Consciente, j’ai l’impression de dériver vers un autre monde… Des bruits assourdis résonnent, et une vibration soudaine me fait tressaillir ! Très désagréable, aiguë, elle transperce mes tympans malgré l’omniprésence du fluide… Je frissonne, je vibre, lorsqu’une décharge électrique subite me fait sursauter ! Les paupières fermées, mon ciel obscur s’effrite en pluie d’étoiles… Une nouvelle décharge, cette fois plus longue, contracte mes muscles… Je n’ai pas le temps de reprendre mes esprits qu’un courant, continu, mais moins intense, me fait frémir, mes nerfs s’affolent ! mes muscles se durcissent, se tétanisent ! J’ouvre les paupières pour découvrir des paillettes luminescentes qui scintillent et dansent au-dessus du visage. Elles tourbillonnent, virevoltent, au rythme saccadé de mes expirations. Au fil du fluide, je sens monter une onde de mes pieds. Les paillettes disparaissent, entraînées par le courant…

« Des paillettes ?… Les spores ! » Je frissonne sous une nouvelle décharge. L’intervention me semble interminable, mais de nouvelles paillettes se manifestent… Je n’ai pas le temps de les distinguer clairement, vu qu’elles s’éclipsent, emportées par la circulation du fluide…

Plusieurs nèmes plus tard… pour peu qu’il me reste la notion du temps, les décharges s’interrompent, les vibrations s’estompent, et la lueur réapparaît ! De plus en plus claire, lumineuse, éblouissante… Je dois fermer les paupières, les oreilles se débouchent et je suis prise d’une violente quinte de toux tandis que des mains me positionnent sur le côté…

« Voilà !… C’est terminé ! s’exclame une voix au-dessus de moi. Vous allez vous endormir… »

*

« Adria ? » Ma sœur, tête nue, est assise dans un fauteuil beige à côté de moi.

« Délia ! Ma Chérie ! » Elle se lève. « Comment te sens-tu ? »

La question me surprend.

« En forme… En pleine forme… » J’inspecte les environs d’un bref regard. Une cabine exiguë aux parois uniformes, blanc crème, éclairée par une rampe circulaire au plafond. De ma position, les seuls mobiliers apparents sont… mon lit et le fauteuil d’Adria.

« Je suis où ?

Dans une cabine de repos. Le temps que tu reprennes tes esprits.

Et… ça fait longtemps que j’suis là ?

Un peu plus de quatre jours.

Quatre jours ?… Quatre jours ! » Le brouillard s’évapore, les impressions confuses s’éclaircissent, tout resurgit ! La mise en quarantaine ! l’évolution de la pathologie ! le traitement…

« Ah… quand même… Et mes collègues ? Et les autres ?

Ils sont sains et saufs. Mais nous avons perdu… deux autres exobiologistes… Les spores avaient atteint un stade trop avancé… Nous avons dû les incinérer…

Ah ! » Je réalise qu’il s’en est fallu de peu. « Et quoi d’neuf depuis ?

Eh bien nous attendons que vous ayez tous récupéré… avant de partir.

De partir ?… Ah oui… les sauts ! Et c’est prévu… pour quand ?

D’ici une quarantaine de grefs. »