Chapitre 7-55

Carol Destees – Syrtis Major

Nous sommes à l’astroport, devant les baies vitrées du hall qui surplombe le terminal sud.

Je suis avec Lorenzo, Willim, Élya, Zéa, Akid, les cinq Sumériens, Lepte et les jeunes. Bortsch manque à l’appel, son Marstroller est en chemin.

Nous attendons une délégation d’Éthaïres et de Ligures ! Un nouvel évènement de notre histoire mouvementée…

La luminosité décline, les étoiles apparaissent dans un ciel dégagé bleu profond. Les lumières de l’astroport s’allument… Et voici le Marstroller de Bortsch. Il ralentit, entame une courbe pour se diriger vers le terminal nord. Le terminal sud est réservé pour nos prestigieux invités. Le Marstroller disparaît de notre vue.

Mel tient sa fille dans les bras. Il affiche un air contrarié, comme Ève, Thomas et Jade. Et il y a de quoi. À leurs pieds, une valise violette contient les affaires d’Hepta que la délégation extraterrestre vient chercher… Adam est souriant, Éoïah est aux anges. Je ne l’ai d’ailleurs jamais vue dans cet état d’excitation. Mais son attitude est compréhensible, les Ligures que nous attendons sont, paraît-il, ses parents.

Iosni nous rejoint, il hoche la tête, le regard confiant : « Leur vaisseau ne va pas tarder », me dit-il à voix basse avant de se retirer. Willim m’effleure le coude pour attirer mon attention. Éclairé par le soleil, un point lumineux se rapproche à grande vitesse !

« J’ai manqué quelque chose ? » lance Bortsch, essoufflé et en transpiration.

« Mes amis, voici notre vaisseau, annonce Lepte. Un pyrias, le nom d’une espèce d’oiseau. Sa coque est aux couleurs d’Éthaï, violet orfy et rouge kerst, pourpre et rouille. Les symboles géométriques indiquent sa provenance, Anou Naki en l’occurrence, notre capitale. » L’appareil s’approche de la baie vitrée, comme pour nous saluer, avant de se poser délicatement.

« Lepte ? Nous descendons au rez-de-chaussée ? Pour accueillir nos invités comme il se doit.

Non, Carol. Ils viennent jusqu’à nous. » Elle me fait un signe de tête. « Cela leur fera le plus grand bien de se dégourdir un peu les jambes. » Je souris.

Nous allons nous placer en demi-cercle devant les deux cages d’ascenseur… et nous attendons… Deux minutes… trois minutes… Je commence à m’inquiéter, lorsque le témoin de la porte gauche s’allume. La cage monte ! Les portes s’ouvrent… sur trois Éthaïres et deux Ligures. Les trois Éthaïres portent une robe blanche. Une femelle entre deux mâles. Et un couple ligure qui passerait pour un couple humain s’ils portaient des lentilles pour masquer leurs iris rubis.

Les Éthaïres s’avancent et Lepte fait les présentations… Éréviep, Anotep et Okonit, des délégués Éthaïres que les jeunes connaissent. Éréviep dégage une impression de force tranquille, de grande noblesse. Il est râblé, avec un visage carré au front haut, aux yeux ronds gris-vert. Anotep est chétive, délicate. Son visage, ovale, émacié, a un nez fin retroussé, une bouche pincée, des oreilles légèrement décollées, et des yeux gris-vert au regard intense. Je dirais que c’est une sensibilité exacerbée, une intelligence subtile, qui émanent de cette Éthaïre. Quant à Okonit, en apparence bon vivant, son visage est rond, son nez épaté, sa bouche charnue. Ses yeux en amande, vert émeraude, ont un regard vif et malicieux.

Très expressifs, les parents d’Éoïah sourient.

Le Ligure a tout l’air d’un héros nordique légendaire. Avec sa barbe drue, et ses longs cheveux blonds réunis en queue de cheval. Il est corpulent, trapu, avec un visage, au front large, aux pommettes saillantes, au nez droit, et aux mâchoires puissantes. Il porte des boucles d’oreille argentées et un collier de perles noires sur une chemise ample à rayures verticales rouge et orangé. Le pantalon, ocre, tombe sur des pieds chaussés de sandales spartiates marron.

La Ligure a de longs cheveux blonds frisés, un joli visage rond, des yeux en amande étincelants, un petit nez, et une bouche aux lèvres bien dessinées. Elle porte de grandes boucles d’oreille noires et elle est vêtue d’une tunique avec un ceinturon brun à anneaux dorés. Une tunique à fines rayures verticales ambre et crème, agrémentée de motifs floraux sur l’encolure et les poignets.

« Vos traducteurs sont opérationnels, ajoute Lepte. Je laisse nos amis se présenter.

Bonsoir à tous… Je me nomme Éhoé, je suis le papa d’Éoïah… Et je vous présente Alohéa… sa maman. Si vous aviez quelques doutes quant aux similitudes physiques entre Humains et ligures, j’espère qu’ils sont levés. Éoïah ! Un peu de patience ! » précise-t-il avec un sourire crispé. « Nous ne venons pas pour une simple visite de courtoisie… pas encore… mais, comme vous le savez, pour une mission… très désagréable… très délicate… Une mission que je qualifie… de kidnapping ! Ève, Mel, nous sommes très sincèrement désolés… Ce n’est vraiment pas de gaieté de cœur, et nous sommes bien placés pour savoir ce qu’est l’absence d’un être cher pour ses parents… Mais c’est bien Hepta, votre fille, que nous venons chercher…

— L’histoire se répète, grimace Thomas.

Oui, Thomas. J’en suis navré. Notre Communauté vous a enlevé à vos parents… et maintenant c’est de leur petite-fille que nous les privons…

Ne vous méprenez pas ! intervient Anotep. Nous ne sommes pas des voleurs d’enfants !

Nous agissons pour une cause qui nous semble fondamentale pour l’avenir, poursuit Éhoé. Ève, Mel, je sais que vous nous comprenez… Et je vous rappelle que quoiqu’il advienne… quoiqu’il advienne… tous les cinq… vous êtes des nôtres ! Et que vos parents seront toujours les bienvenus ! »

Ève et Mel acquiescent.

« Son nécessaire… » Ève, l’air résigné, indique la valise violette. Éoïah saute au cou de son père, Adam embrasse Alohéa… Jade et Thomas se joignent à eux, puis Ève, puis Mel… Je vois bien que les retrouvailles sont gâchées par le motif de leur venue. Mel tend sa fille à Ève, qui la serre contre sa poitrine et la couvre de baisers… Hepta ferme les paupières. Elle les rouvre devant Alohéa… et lui tend ses petits bras potelés. Alohéa la prend dans ses bras, Thomas, Jade, Adam, Éoïah l’embrassent, elle grimace… Pendant ces instants difficiles, les Sumériens échangent avec les Éthaïres.

« Vous allez rester… un moment ? » Je me sens obligé de le leur demander, même si Lepte nous a prévenus qu’ils ne font que passer. « Un petit moment ?

Je te remercie, Carol Destees, réplique Éréviep. Ça nous ferait très plaisir.

Mais ce n’est pas ce qui est convenu, poursuit Anotep. Nous sommes attendus.

— Toute l’énergie dépensée pour votre voyage ! s’étonne Élya.

Le potentiel de ce petit bout d’Humaine en vaut… très largement… “la chandelle” ! répond Éréviep.

Le temps, Carol… Le temps ! lance Okonit.

— Et vous n’souhaitez pas rencontrer les Emnos ?

Une telle entrevue serait prématurée, répond Anotep.

Et ce n’est pas notre rôle, souligne Éréviep. Nous sommes vos… correspondants, pas ceux des Emnos. Mais nous allons nous revoir très rapidement… et dans de meilleures circonstances. Nous avons tant à partager… Votre vie n’en sera pas meilleure… ni forcément plus longue, précise-t-il à l’attention des Sumériens, mais elle sera plus riche, plus originale, plus mobile, plus captivante, et je l’espère… plus sereine.

Vous aurez, c’est sûr, lance Okonit, de quoi satisfaire votre curiosité naturelle.

Lepte… À très bientôt… Tu as les félicitations de l’ensemble des gardiens pour la tâche accomplie, ajoute Anotep.

Tu les remercies de ma part. Et tu rappelles à Septier que je ne l’oublie pas. »