Chapitre 6-50

Fanilo Paniandy – Belon’i Tsiribihina

De nouvelles rampes lumineuses s’allument. Le jour décline.

« 17 h 53, Fanilo ! » m’annonce la voix synthétique, chaude et sensuelle, de Gia. La réponse ! Avant même que je ne pose la question ! Je jette un regard à travers les vitres du labo : la pluie s’est arrêtée, le ciel se dégage, mais il commence à s’assombrir. Assez pour aujourd’hui !

« Merci, Gia. Tu sauvegardes la configuration.

La sauvegarde est en cours.

— On verra la suite lundi. »

Je demande à l’IA par pure habitude. En fait, pour conserver un semblant de conversation. Je n’ai plus vraiment besoin de lui préciser quoi que ce soit. Elle analyse les zones activées de mon cerveau, les ondes électriques associées, en déduit les différentes combinaisons possibles, et propose la plus probable… Sans implant neuronal ! Et sans casque ! Les progrès de cette dernière génération de capteurs sont vraiment prometteurs…

« Merci, Fanilo !

— Oh ! Tempère ton enthousiasme ! »

Je me lève, m’étire, fais quelques pas pour me dégourdir les jambes… avant de m’approcher de la porte blindée qui protège l’accès au labo…

Les capteurs ont un taux de discernement qui avoisine les 83 %. Ce qui est encore bien loin d’être suffisant… Il reste encore quelques inconnues, quelques incohérences. Le système est perfectible… et nous l’améliorerons ! Je prévois que la future génération permettra aux IA de réagir aussi bien à la pensée qu’à la parole…

Je sors et la porte se referme derrière moi… Je n’ai qu’à remonter l’allée pavée du jardin pour atteindre la maison. Un signe manifeste du retour à la vie courante… c’est la musique des voisins… avec les basses qui résonnent… J’inspire à fond… L’air est chaud, humide et fortement parfumé… La chaleur et les pluies tropicales de ce mois de janvier exaltent les senteurs puissantes des orchidées, des jasmins…

Et une nouvelle semaine terminée ! Sans avoir de nouvelles des collègues… Sans savoir si j’avance dans la bonne direction… Sixième jour sans le système… Système qui nous échappe depuis septembre. Il va… il vient, sans prévenir… Au moins maintenant… nous savons pourquoi… Du coup, on se contente des bruits qui courent… Les bruits sur la menace extraterrestre qui pèse sur les capitales… Il paraîtrait que les extraterrestres se contentent d’effrayer la population ? Et qu’il n’y aurait ni dégât ni victime ? Étrange… On devrait peut-être orienter nos travaux sur la défense, l’armement ?

« J’étudie la question, Fanilo, reprend la voix sortie du bracelet que je porte au poignet gauche.

— Merci, Gia… Mais non… Toi aussi, t’as l’droit à ton week-end. Laisse-moi penser tranquillement.

Bien… Bon week-end, Fanilo. À lundi. »

Heureusement que ce système autonome peut se déconnecter… D’ailleurs… se déconnecte-t-il vraiment ? Comme notre système ?… Les véhicules automatiques sont paralysés, mais cela ne prouve rien. La question reste en suspens. Et sans le système… on se débrouille ! Et même très bien ! Passés les premiers instants de gêne, d’attente, à se demander : “Quand va-t-il revenir ?”, d’incertitude, à se demander cette fois : “Va-t-il revenir… ou pas ?”, je dirais qu’on se sent… plus libres ! Égoïstement, je m’y habitue très bien… Et ce n’est pas l’arrêt du système qui va nous empêcher d’aller passer le week-end à la plage ! Si nous sommes véritablement menacés, autant profiter, tant que l’on peut, du temps qui nous reste pour faire la fête !

Je contourne la maison pour rejoindre la terrasse. Une terrasse couverte, exposée plein sud, et qui donne sur le fleuve. Une terrasse conquise par un bougainvillier fuchsia. Meva est assise dans l’un des deux fauteuils à bascule. Un verre à la main, elle a l’air songeuse. Un léger souffle fait doucement voleter les plis de sa robe fleurie. Sur la table basse, j’aperçois un pichet isotherme jaune, un verre vide, et une assiette de morceaux d’ananas frais. Je monte les deux marches d’une enjambée, m’approche de Meva, lui pose une main sur la cuisse et lui dépose un délicat baiser dans le cou…

« Bonsoir ma chérie… Les enfants sont rentrés ?

— Ooohh ! Tu rigoles ! Iarivo n’a pas terminé ses cours ! Et Zara fête un anniversaire chez une copine.

— Bon… » Je m’accroupis pour me servir un verre… de punch ananas-coco… Je tends l’assiette d’ananas à Meva… Elle se sert, et je goûte un morceau… frais, sucré, juteux à souhait ! J’en mange un deuxième, et vais m’asseoir, le verre à la main, sur le second fauteuil à bascule. J’apprécie ces moments simples de petits bonheurs partagés… Et nous n’avons même pas besoin de musique d’ambiance… nous pouvons profiter de celle des voisins…

Nous sommes assis à papoter depuis… un petit quart d’heure. J’en suis à mon deuxième verre, lorsque j’aperçois un groupe de jeunes qui remontent l’impasse… Bizarre… Ils ne sont pas d’ici. Ils observent, sac à dos aux épaules ou en bandoulière, le magnifique flamboyant qui borde la propriété. Des touristes ? Je suis surpris d’apercevoir l’un d’eux pousser la barrière de bois qui jouxte notre portail… Il entre chez nous ! Il nous fait signe ! d’une main levée ! Tout en retenant la barrière pour laisser passer ses compagnons ! Deux jeunes de type caucasien, blonds, un gars, une fille, et deux autres, bruns, de type asiatique, un gars, une fille !

« Mais ? C’est qui ? » Une demande d’instinct, un vieux réflexe. Le système ne peut me répondre.

« Gia ! Pardon d’te déranger. Qui sont ces jeunes ?

Un instant, Fanilo… Je décompresse les fichiers archivés… Informations en date du cinq janvier : Thomas Rémond.

— Rémond ? Le nom me dit quelque chose.

Jade Kim… Adam Louie.

— Rémond… Ça y est ! Yves Rémond ! Alpha Cent !

Éoïah Louie… Mel Paniandy.

— Pardon ? Le dernier ?

Mel Paniandy… Ton fils, Fanilo. »

Je me mets à tousser ! Le morceau d’ananas est parti dans le mauvais trou ! Meva se lève d’un bond ! Elle me fusille du regard :

« Fanilo ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Mais… J’n’en sais rien… J’te jure ! »

Celui qui se prénomme Mel, mon fils présumé… est aisément reconnaissable. Son teint, plus foncé, est rehaussé par la blancheur de sa chemisette. Il porte des nattes africaines, comme Iarivo ! Pourtant il y a maldonne, il doit y avoir une erreur quelque part… Il prend la tête du groupe, arrange le col de sa chemisette, et remonte son pantalon de toile brun. Il affiche un large sourire… Nous sommes debout pour l’accueillir. Meva a visiblement oublié toutes les règles de l’hospitalité ! Elle serre les dents, avec l’air d’une furie prête à exploser…

« Bonjour Papa ! C’est moi… Mel ! » Sa voix, claire, assurée, me déstabilise encore davantage. J’hallucine ! C’est un cauchemar, je vais me réveiller…

« Mel ? Mais je n’te connais pas, mon garçon… D’où sors-tu ? Il est un métis… Gia, le nom de sa mère… et sa date de naissance ?

Soatia Rakotomalala… Le 25 juin 2370.

— Alors ? réclame Meva, le ton agressif.

— En 69 ?… J’avais 18 ans… Soatia ?… J’m’en souviens plus…

— Eh ben ! lâche Meva. C’est du joli !

Fanilo, reprend Gia. Suis-je… ou non… en week-end ?

— Euh… » La tête ailleurs, je suis surpris par cette question totalement incongrue. « Pour l’instant, non.

Alors je peux te dire qu’ils te font marcher, Fanilo. Ils jubilent.

— Waouh ! » Le blond affiche une mimique impressionnée. Est-ce celui qui se nomme Rémond ?

« Rémond ? C’est ça ? Un lien avec Yves Rémond ?

— Alors là ! » Il écarquille les yeux. « Chapeau !… Oui ! » Il a une moue admirative.

« Mais qui êtes-vous ? »

Le jeune asiatique, en retrait, la tête penchée, observe le sol. Il semble mal à l’aise.

« Mais qu’est-ce que c’est… que ce système ? » demande la blonde aux cheveux longs. Son regard, vert, intense, perçant, est déconcertant. Elle parle une langue étrangère, riche en voyelles, traduite par un système automatique.

« Je croyais qu’le système était hors service ? » ajoute-t-elle, l’air suspicieux. Nos recherches sont trop sensibles. Je ne peux lui dire la vérité.

« C’est un système autonome.

Fanilo, leurs ondes cérébrales s’accordent avec les tiennes. Ils lisent tes pensées.

— Que… répondez-vous à ça ? » L’inquiétude me gagne…

« Que c’est tout bonnement fantastique ! reprend Mel.

On ne nous avait pas dit que les Humains disposaient de cette technologie ! » s’étonne la blonde. Elle vient de dire “Les humains” !

« Le grand frère… est encore plus doué que sa sœur ! » s’étonne la jeune asiatique. Là… ce n’est plus de l’inquiétude : les alarmes se déclenchent dans tous les recoins du cerveau.

« Meva… intervient Mel. C’est bien Meva ? N’est-ce pas ?

— Oui ! répond sèchement Meva.

— Alors, pardonne-nous, Meva, ajoute Mel, l’air désolé. Cet étonnant système a raison… Je ne suis pas le fils de Fanilo… Maman a voulu t’faire une blague.

— Ta mère ?… Soatia ? » Mel sourit à nouveau.

« Je ne connais pas cette… Soatia. Elle a même dû être inventée de toutes pièces… Je ne suis pas ton fils, Fanilo… mais ton neveu !… Je suis le fils d’Éria !

— Éria ? Mais ?

— Oui, oui ! Éria… Alpha Cent… Mathias Hayden est mon père.

— Et Yves Rémond, le mien ! intervient le blond. Perthie Anderson est ma mère. Moi, c’est Thomas ! Enchanté d’faire vot’ connaissance.

— Mais ?

— Je me prénomme Adam, annonce l’Asiatique qui relève lentement la tête. Et voici, Jade, ma sœur…

— Enchantée !

— Notre mère… c’est Anna Zeed, ajoute Adam. Et notre père… Lewis Taylor.

— Et ? » Je fixe la blonde.

« Je me prénomme Éoïah, fille d’Alohéa Raorana et d’Éhoé Ataoréa… La compagne d’Adam… Je suis ligure.

— Mais… que faites-vous ici ? demande Meva qui s’est détendue. Comment êtes-vous arrivés ? Où sont vos parents ?

— Nous venons pour vous rencontrer, répond Mel. Rencontrer la famille, précise-t-il sur le ton de l’évidence. Nous venons… en éclaireurs. Nos parents seront sur Terre pour la fin du mois.

— Comment vont-ils ?

— Très bien ! m’assure Mel. Ils ont juste vieilli un peu…

— Mais… comment ?

— C’est une longue histoire… commence Mel.

— Attends ! le coupe Meva. J’vais chercher des chaises.

— Je vous aide, se propose Jade.

— Comme tu veux. Viens… »

Nous leur proposons, comme de bien entendu, de rester… Ils acceptent sans se faire prier. Lorsqu’ils me confirment qu’ils sont télépathes, la nouvelle me laisse pantois, fasciné. J’entrevois immédiatement de nouvelles applications à mes recherches. La conversation dévie sur le sujet, mais Meva nous interrompt :

« Vous verrez tout ça lundi ! On est en week-end ! Et le week-end… c’est sacré ! » Son ton ne permet aucune objection.

Iarivo rentre à la nuit tombée, alors que nous nous apprêtons à dîner. Il fait la connaissance de son cousin et de ses amis.

« Il ne manque que Zara, ta p’tite cousine, Mel.

— Elle a quel âge ? demande Thomas.

— 14 ans, annonce Meva.

— Ah… » Thomas s’abstient de toute remarque désobligeante, mais je devine, à son air dépité, que le mot “gamine” lui est venu à l’esprit… À moi aussi, il m’arrive de deviner les pensées…