Mes trois conseillers et moi-même venons de nous envoler d’Addis-Abeba pour Genève.
Nous sommes à bord de l’Africa Star, le vaisseau officiel de la Fédération. L’aménagement intérieur de ce moyen de transport, une alliance de cuir et de bois précieux, est d’un luxe inouï.
Fermement harnachés aux fauteuils rouge cardinal, nous parcourons, sur les écrans qui flottent devant nous, les dernières nouvelles d’IRI, la chaîne internationale d’informations en continu… Les actualités ne présentent rien de particulier. Ce qui va nous permettre de passer en revue les différents thèmes que nous devons aborder avec nos homologues de la Fédération Asie.
Bashar Chalabi est assis à ma droite. Bashar, 47 ans, est Irakien. C’est mon spécialiste du Moyen-Orient. Bashar est un diplomate hors pair, habile, instinctif, astucieux, réservé et impénétrable. Stratège dans l’âme, il peut être surprenant, désarçonnant. Mais ses conversations sont simples, naturelles, et il sait aller à l’essentiel.
Assis devant nous, Lilian et Redha nous tournent le dos. Leurs fauteuils sont, comme les nôtres, positionnés dans le sens de l’ascension. Lilian Adeola, 34 ans, est Nigérienne, Redha Zaki, 58 ans, est Algérien.
Nous sommes en route pour le siège du HCC, pour notre troisième réunion de l’AFAS. Une rencontre informelle, presque de routine, mais plus efficiente que les conférences à distance. Cela nous permet d’entretenir un contact humain réel, et de tisser plus facilement des liens d’amitié avec nos homologues. Nous pouvons ainsi renforcer la cohésion entre les fédérations, partager plus simplement une vision commune de la situation, et mobiliser autour des grands projets, tant dans le développement socio-économique que dans les relations socioculturelles. Ce rendez-vous est mensuel. J’ai été élue déléguée de la Fédération Afrique Moyen-Orient en juin dernier. Pour cinq ans, comme tout délégué.
La pression du harnais se relâche, le vaisseau ralentit, la pesanteur s’est dissipée… Nous allons planer quelques minutes avant de plonger vers la Suisse…
Les sièges de Lilian et de Redha se retournent…
« Madame… Monsieur… rebonjour », lâche Redha d’une voix obséquieuse. Il accompagne ses propos d’une courbette exagérée. Lilian hausse les sourcils et les épaules.
« Veuillez m’excuser... » La voix du steward. « Une communication de Zurich.
— Vous pouvez nous la passer. »
Kim Mi Yun apparaît, la Coréenne déléguée de la Fédération Asie. Ses cheveux de jais sont tirés vers l’arrière. Son maquillage fait ressortir ses yeux en amande au regard félin. Elle porte un chemisier gris anthracite avec un col jabot en dentelle blanche. Derrière elle se trouve la paroi vitrée d’un aquarium géant. L’un des salons privés de Dietikon, l’astroport de Zurich.
« Suwilanji ! Bonjour ! Bonjour à tous !
— Bonjour, Mi Yun. Je vois qu’t’es déjà arrivée.
— À l’instant. On vient tout juste de s’installer.
— On n’devrait pas tarder.
— On s’retrouve ici ? On prend ensemble le TSV ? »
Le TSV est un système de transport souterrain supersonique par sustentation magnétique. Il comprend quatre lignes, dont une réservée aux membres du HCC, directe jusqu’à Genève. Cette ligne, dans un tunnel sous très basse pression, relie le terminal de Dietikon à celui de Genève sans arrêt ni à Berne ni à Lausanne. Les 242 kilomètres sont parcourus en moins de dix minutes.
« Nous amorçons la descente, annonce la voix du steward.
— Volontiers, Mi Yun. On n’devrait plus tarder.
— On vous attend.
— Merci ! À tout de suite ! »
Mi Yun hoche la tête et l’écran disparaît. L’étau du harnais se resserre, et mon siège et celui de Bashar se retournent de concert. L’appareil pique du nez, nous entamons la descente vertigineuse vers notre destination… Attirée par la lumière, je jette un regard à travers le hublot à ma gauche… Le soleil se lève.
L’Africa Star freine… Oppressée, je m’enfonce dans mon fauteuil. Une couverture nuageuse opaque nous engloutit. Bashar grimace, avec, comme moi, un sourire en coin et l’air entendu.
L’appareil retrouve son assiette et les propulseurs rugissent. Le léger soubresaut m’apprend que nous venons de retrouver la terre ferme. Nos deux sièges se retournent.
« Bienvenue en Suisse ! nous souhaite une voix à l’accent traînant. Vous êtes au terminal 3 de l’astroport de Dietikon. Il est 6 h 49, il fait 10 °C. Un temps très nuageux avec averses est prévu pour la journée.
— Aucun doute ! Nous sommes bien arrivés ! » ironise Lilian.
Une brume grisâtre dissimule le paysage. J’entrevois à peine une piste balayée par les flashes intermittents de l’Africa Star… qui s’engage sous un vaste hangar éclairé par de longues rampes rose-orangé. L’appareil stoppe.
La porte de la cabine s’ouvre, le steward apparaît dans l’embrasure, le visage illuminé d’un large sourire. Immobile, il attend que nous nous levions. Yared est un grand Éthiopien, mince, d’une trentaine d’années, très élégant dans son costume de la Confédération. Yared déclenche l’ouverture de la porte et nous souhaite une bonne journée. Une porte que nous franchissons chacun notre tour…
Une jeune hôtesse, blonde, souriante, vêtue d’un tailleur de la Confédération, nous attend de l’autre côté. Elle nous souhaite la bienvenue et nous prie de la suivre. Pour d’évidentes raisons de sécurité, ce secteur de l’astroport est désert, comme à l’accoutumée. Une cage d’ascenseur s’enfonce pour nous amener au niveau du grand salon où nous attend la délégation asiatique.
Kim Mi Yun et Simantha Shastra, sa conseillère indienne, se lèvent. Jian Haoming, le Chinois, et Harapan Pelangi, l’Indonésien, absorbés tous deux dans la contemplation de l’aquarium, se détournent en entendant nos échanges. Ils se joignent à nous pour accomplir le rituel de civilité… Ensemble, nous rejoignons l’hôtesse blonde pour la suivre jusqu’au quai d’embarquement du TSV…
La rame, compacte, n’a que vingt sièges spacieux, en cuir doré, tous orientés dans le sens de la marche. Le revêtement de sol, épais, bleu saphir, est garni d’étoiles à cinq branches jaune safran. Le décor, l’éclairage indirect, la musique douce, tout est conçu pour favoriser une ambiance calme et sereine.
Le départ est donné à 7 h 11. Devant nous, une animation nous donne l’heure, la vitesse et notre position sur la ligne.
D’après la carte, nous venons de passer Berne, il est 7 h 16. Nous fonçons à 1 750 km/h… lorsque nous sommes soudain plongés dans une totale obscurité ! Les lumières se sont éteintes, la musique s’est tue, mais la rame ne ralentit pas… Nous ressentons les vibrations et nous entendons le sifflement de l’engin qui, emporté dans son élan, glisse à tombeau ouvert dans les ténèbres…
