Nous avons quitté le système d’Aporéa pour celui d’Énoria. La planète Nayasis est notre dernière étape avant le retour sur Éthaï.
Je suis donc persuadée que l’aventure vécue au contact du cristal kylènien, l’expérience extratemporelle, se déroule sur cette planète. Et je suis très curieuse de confronter mes souvenirs avec ce que nous allons vivre…
Lovée dans le fauteuil, je décide d’aller observer notre galaxie d’origine… Le déplacement extracorporel me propulse bien au-delà de la Voie Lactée, une spirale barrée enveloppée d’un anneau d’étoiles.
À proximité s’étendent de nombreuses galaxies naines, et une deuxième spirale similaire, au cœur saturé d’étoiles rouges, jaunes, et aux bras spiraux qui débordent d’étoiles bleutées. Le bruit cosmique, informe, brut, me laisse perplexe. Un chaos de crépitements, de grésillements, un brouhaha incohérent de murmures et de sifflements… Un univers sauvage, primitif…
Comment détecter un système spécifique dans une telle mêlée ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Cette constatation me conforte dans l’idée que Zand apporte l’harmonie, la cohérence.
Je réintègre mon corps et décide de me renseigner auprès de Lepte avant de retourner explorer les lieux.
« Lepte ?
— Oui… Tu souhaites quelques renseignements sur notre environnement ?
— Tout à fait.
— Allez ! Venez tous en salle de navigation ! »
La salle est plongée dans une relative obscurité. Ètèkot et ses collègues sont immobiles, statufiés dans leurs hauts fauteuils. Les lumières des consoles s’éteignent… Une sphère céleste apparaît… et remplit la pièce.
« Voici Fèch, notre univers actuel. Observez le cœur de la pièce… » L’hologramme zoome sur des taches lumineuses.
« Les superamas locaux… Remarquez… celui-ci ! » Lepte désigne un disque irrégulier entouré d’un halo. « Sur la planète de vos origines, il est nommé… superamas de la Vierge. Du nom de l’amas situé au centre. Il regroupe quelque dix mille galaxies réparties dans une centaine d’amas… Rapprochons-nous de la bordure extérieure… Voici le groupe local, une quarantaine de galaxies… celui qui nous intéresse au plus haut point ! » L’hologramme se fige sur une représentation que je reconnais : les deux galaxies spirales aperçues tout à l’heure.
« Les deux structures principales sont Andromède… et notre galaxie, Amal Tyrh, ou Voie Lactée. Chacune d’elles possède son propre système de galaxies satellites… » Les images se rapprochent de la Voie Lactée.
« Autour de la Voie Lactée… gravitent les deux nuages de Magellan… les galaxies du Grand Chien, du Sagittaire, de la Petite Ourse, du Dragon, de la Carène, du Sextant, du Sculpteur, du Fourneau, des Lions I et II, et du Toucan...
— Waouh ! s’exclame Thomas. Comment tu sais tout ça ?
— Je prospecte… dans le secteur.
— Ton terrain de chasse, précise Mel.
— Je préfère… terrain d’études.
— Comme tu veux.
— La Voie Lactée est une galaxie spirale barrée. Son centre abrite un trou noir supermassif, et sa barre, principalement composée d’anciennes étoiles, des naines et géantes rouges, est entourée par un anneau brillant d’hydrogène moléculaire et d’étoiles en formation… La barre donne naissance à deux bras principaux, le bras interne de Norma, appelé également bras de la Règle ou bras du Cygne… et le bras spiral majeur, le bras Sagittaire-Carène… Entre les deux, se forme le bras Écu-Croix, ou bras intermédiaire… Et voici le bras de Persée, dernier bras externe… pour ne parler que des quatre bras principaux. Nous allons observer plus précisément cette excroissance… entre le bras Sagittaire-Carène et le bras de Persée… Ce bras spiral mineur est appelé… Éperon d’Orion…
— Et c’est ici que nous sommes en ce moment même, intervient Mel. Enfin… je suppose. Non ?
— Tout à fait ! En bordure. Cette grande ellipse… formée par ce chapelet d’amas ouverts et ces associations stellaires, constitue… notre province galactique actuelle. Nous sommes aux abords de la constellation… du Lézard. Cette étoile, la plus brillante, est nommée Alpha Lacertæ par les Humains. Elle n’est qu’à 240 arséïdes de votre système.
— Hem ? toussote Jade.
— Quelques 102 années-lumière. Alors que le système binaire d’Affath et d’Itarh… celui-ci… nommé ADS 16 402 A et B, est à environ… 453 années-lumière de votre étoile d’origine. »
L’hologramme se recentre sur un autre système…
« Et voici le système de vos origines… Vous débarquerez à la lisière du système voisin, un système triple, Alpha du Centaure, distant d’à peine dix arséïdes. Le trou de ver sera généré d’une planète de Proxima Centauri… Voici les naines rouges de l’étoile de Barnard, Wolf 359 et Lalande 21 185. Cette étoile brillante, à quelque vingt arséïdes, se nomme Sirius, et la naine blanche qui orbite autour, Sirius B. Et ce système binaire de naines rouges… c’est… UV de la Baleine, ou Luyten 726, et cette naine rouge solitaire, Ross 154… Et voici Tau Ceti… la plus proche étoile jumelle du soleil, distante de près de vingt-huit arséïdes.
— Waouh ! s’exclame Thomas. Comment t’arrives à t’repérer ?
— Je me repère grâce au triangle imaginaire formé par ces trois étoiles orangées. Alpha Tauri, ou Aldébaran, Beta Geminorum, ou Pollux, et Alpha Bootis, ou Arcturus… Ensuite, je repère ce quadrilatère lumineux… Formé par Alpha Lyræ, ou Véga, Alpha Aquilæ, ou Altaïr, Alpha Piscis Austrini, Formalhaut, et Alpha Ophiuchi, Ras Alhague. Entre ces deux figures… je repère… Sirius ! Et voilà…
— Euh… Ça suffira pour aujourd’hui, décide Mel qui plisse le front, les yeux exorbités et la bouche déformée par une grimace comique.
— Inutile de vous rappeler les consignes, reprend Lepte. L’objectif de votre mission… c’est l’observation ! Et non l’intervention !
— Hem ! » Thomas, l’air fautif, grimace et se racle la gorge.
« Vous devez respecter la stricte interdiction d’une quelconque forme d’ingérence tant que le Myth Okhzol est à proximité… Si les Emnos venaient à se douter de notre présence… l’autodestruction du vaisseau serait… immédiate ! » La phrase de Lepte jette un froid soudain. L’hologramme disparaît, et les témoins lumineux des consoles se rallument… Pour détendre l’atmosphère, Lepte nous propose un repas. N’ayant plus de repère temporel, je suis incapable de dire s’il s’agit d’un petit déjeuner, d’un déjeuner ou d’un dîner.
Nous nous arrêtons devant la petite machine à repas aménagée tout spécialement près de nos quartiers. Je ne prends qu’un jus de fruits et une espèce de crêpe fourrée d’une garniture rouge sucrée-salée.
Avec le repas, notre bonne humeur habituelle est vite récupérée. Après le passage rituel aux toilettes, notre réinstallation dans les fauteuils, nous décidons de nous retrouver tous les six au-dessus de l’Éperon d’Orion.
Je tends la main pour saisir celle de Mel… et ferme les paupières… Nous nous échappons du Myth Okhzol, point insignifiant perdu dans le vide de l’espace… Derrière nous, Aporéa n’est déjà plus qu’une étoile, alors qu’Énoria brille au-devant.
« On a déjà fait plus de la moitié du trajet, remarque Mel. On monte ?
— C’est parti ! » L’espace se met à tourbillonner ! Happée, je serre fortement la main de Mel. « Ça suffit ! Stop ! » La rotation ralentit… et s’arrête. À cette faible distance, toute relative, le spectacle que nous offre la Voie Lactée… est renversant ! Je n’ai plus la vision aplatie d’une simple galaxie spirale, mais des images en relief d’une gigantesque cité stellaire à la beauté… époustouflante !
« Waouh ! lance Mel. Pas mal, la vue au balcon !
— Ça t’va ?
— Superbe ! Il me plaît bien ce nouveau Jèmaté. On appelle les autres ?
— Allons-y. Adam ? Éoïah ? Thomas ? Jade ? »
Une fois n’est pas coutume, Jade et Thomas nous rejoignent les premiers.
« Ça va ? Vous avez été sages ? demande Mel. Vous n’avez pas fait de bêtises ? » Jade ne relève pas le trait d’humour. Thomas grommelle et lance un bref regard noir à Mel, alors qu’arrivent Adam et Éoïah.
« Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Sympa, répond Adam qui hoche la tête, l’air satisfait.
— Adopté ?
— À l’unanimité ! répond Éoïah.
— Et le soleil dans tout ça ? demande Jade.
— Mmh… lâche Thomas, perplexe. On vient d’ici… » Il désigne les étoiles sous nos pieds. « Donc… Euh… Ben j’en sais rien.
— Le triangle orangé… et le quadrilatère lumineux, désigne Éoïah. Voilà Sirius…
— Et le système triple à naine rouge, Alpha du Centaure, complète Adam. Le soleil… est là !
— Aah ! s’exclament Thomas et Jade, fascinés et surpris. Mais c’est tout près ! ajoute Jade.
— On y va ? propose Thomas.
— On se donne la main ! » Je tends le bras gauche à Thomas.
« Et c’est parti… » commence Mel. Il s’arrête sur sa lancée et sourit, un hochement de tête entendu à l’attention de Thomas qui complète : « Mon kiki ! » Nous formons le cercle… et tout bascule !
En quelques instants, la dimension temporelle n’ayant pas vraiment cours lors de nos déplacements extracorporels, nous nous retrouvons… près de l’astre stellaire… de nos parents !
« Je compte sur vous pour me donner quelques explications, réclame Éoïah.
— Qui se souvient des vidéos de Sarah ? demande Adam.
— Hou ! réplique Mel. C’est loin, tout ça !
— Alors… commence Jade. La grosse planète… là-bas, la géante gazeuse… après la ceinture d’astéroïdes, c’est Jupiter…
— Et l’autre, avec ses anneaux, poursuit Thomas, c’est… Les anneaux de, il hésite, de Saturne !
— Pour sûr ! réplique Mel. Ça turne bien rond tout ça !
— Et cette planète ? demande Éoïah. C’est la Terre ?
— Mmh… réfléchit Adam. Non. La Terre, c’est l’autre planète bleue… là-bas. Elle est plus grosse. Celle-ci, c’est Mars.
— Et les deux autres ?
— Mercure et Vénus… Mais je ne sais plus… laquelle est Mercure, laquelle est Vénus. Quelqu’un s’rappelle ?
— Pas moi, répond Mel, tandis qu’Adam, Jade et Thomas restent dubitatifs. Une chance sur deux.
— On se rapproche de Mars ? de la Terre ?
— Volontiers… chère Madame, me répond Mel.
— Et c’est quoi ? le point qui clignote ? intervient Éoïah. Entre Mars et la Terre. Un vaisseau ?
— Allons voir », propose Adam.
C’est un vaisseau original, insectoïde, avec une poupe terminée par trois tuyères évasées. Le corps du vaisseau se compose, principalement, de quatre sphères argentées, et la proue comporte deux extensions qui me font penser aux nageoires céphaliques d’une raie manta.
« Une navette ! s’exclame Mel. Et waouh ! Des humains à bord ! Ils sont… trente-quatre ! Et je peux lire leurs pensées ! Ils viennent de Mars ! ils rentrent sur Terre ! Ouh ! Y sont pas prêts d’arriver ! Nous serons sur Nayasis… bien avant qu’ils atterrissent !
— L’emblème ! remarque Éoïah. Le même que sur les combinaisons de vos parents !
— Le griffon aux cinq étoiles ! précise Adam. Le logo de la Confédération ! NF47 ?
— L’immatriculation du vaisseau ?
— Waouh ! Génial ! » reprend Mel. Nous laissons la navette poursuivre son vol… et nous nous projetons aux abords de la Terre… Le soleil est devant nous, nous débarquons sur la face nocturne… mais la Terre est bien loin d’être endormie ! Un incroyable réseau de lumières cerne les continents et d’importantes et innombrables taches lumineuses parsèment les territoires ! Plusieurs stations spatiales… et une incroyable quantité de satellites orbitent autour de la planète !
« Ça grouille ici ! s’étonne Thomas. Il y a bien plus d’engins spatiaux que sur Soléna !
— On ne les voyait pas tous, réplique Jade. Apparemment, ici on n’connaît pas la furtivité.
— Ni la furtivité… ni le silence ! »
C’est un extraordinaire brouhaha qui s’élève ! Un vacarme assourdissant de sons, d’échos, de dissonances et de brouillages sur toutes les fréquences ! Une cacophonie de toutes sortes de voix, un brassage de langues multiples…
« On vous a toujours trouvés bruyants, remarque Éoïah. Y a pas de doute, ajoute-t-elle avec le sourire, vous êtes bien les dignes enfants de cette planète.
— Nous sommes au niveau de l’Afrique de l’Ouest, précise Adam. Le continent, au nord, c’est l’Europe.
— Le pôle Nord est au soleil, remarque Thomas.
— Ça veut dire que c’est l’été boréal… » Nous faisons un tour rapide de la planète… étalant, chacun notre tour… les maigres souvenirs de notre culture géographique… Une excellente prise de conscience du manque cruel de connaissances et du besoin réel de compléments d’information ! Nous aurons tout le temps nécessaire pour parfaire notre savoir lors de notre futur trajet entre Éthaï et la Terre.
Après cette brève, incomplète, et quelque peu frustrante, parenthèse terrienne, nous réintégrons nos corps… Un avant-goût génial de nos futures aventures…
