1.2.0
« Perthie, Yves, vous nous recevez ? » demande Anna en activant le canal de communication.
L’écran de contrôle s’illumine, révélant nos deux compagnons en gros plan. Yves arbore son habituel sourire tranquille, tandis que Perthie hoche la tête, visiblement concentrée, mais sereine.
« Cinq sur cinq, confirme Yves. Votre descente était parfaite. Rien à signaler. »
Perthie prend le relais, les yeux rivés sur ses relevés : « Les trois zones sont désertes… pour l’instant. Pas de mouvement détecté.
— Merci », répond Anna en hochant la tête, son ton professionnel laissant tout de même transparaître un léger soulagement.
Dans un coin de mon esprit, je ressens la présence froide et constante de Sarah. Invisible, mais omniprésente, elle observe. Elle veille, tel l’œil omniscient de la légende, comme celui qui fixait Caïn après sa faute. Cette sensation, à la fois rassurante et inconfortable, me rappelle que nous ne sommes jamais vraiment seuls ici.
Les périmètres de sécurité que nous avons établis autour de notre base prennent soudain tout leur sens. Trois zones distinctes, comme autant de remparts contre l’inconnu.
La zone I, la plus proche de la base, s’étend sur un rayon de cinq cents mètres. Elle est strictement contrôlée et surveillée en permanence. Toute intrusion est immédiatement détectée. Cette zone est conçue pour offrir la meilleure protection possible contre toute menace immédiate. La zone II s’étend de la fin de la Zone I jusqu’à un kilomètre autour de la base. Elle constitue une seconde ligne de surveillance. Une barrière intermédiaire où Sarah détecte les menaces potentielles. Enfin, la Zone III qui couvre un rayon allant jusqu’à deux kilomètres autour de la base. Un premier filet de sécurité, fragile, mais nécessaire.
Ces zones de sécurité sont essentielles pour créer une barrière de protection multicouche qui minimise les risques et assure une réponse rapide et efficace en cas d’urgence ou de menace.
Le satellite géostationnaire, notre œil dans le ciel, balaie méthodiquement ces trois zones. Sarah est notre sentinelle, censée nous alerter à la moindre intrusion. Chaque périmètre est un espace à la fois vide et chargé d’inquiétude, car ici, le silence peut être trompeur.
Je me demande brièvement ce qui pourrait surgir de ces cercles invisibles tracés sur cette terre inconnue. Une présence hostile ? Une curiosité discrète, mais attentive ? Ou peut-être rien du tout, qu’un vide oppressant qui nous rappellera encore une fois à quel point nous sommes loin de chez nous.
Anna clôt le canal de communication. Le silence de l’habitacle semble s’épaissir. Nos regards se croisent, chargés d’une tension subtile. La véritable aventure commence maintenant, et, quelque part au-delà des zones définies, l’inconnu nous attend…
« Sarah, analyse l’air ambiant, demande Anna. Présence de gaz toxiques ?
— Azote : 76 %. Oxygène : 23 %. Traces de dioxyde de carbone, d’argon et de gaz rares. Aucun gaz potentiellement toxique détecté. Atmosphère compatible avec les normes humaines.
— Rabattez la visière et vérifiez l’étanchéité, ordonne Lewis d’une voix ferme. Je vais dépressuriser la cabine. »
Je me conforme à la procédure, abaissant la visière de mon casque. Le message “COMBINAISON ÉTANCHE” s’affiche immédiatement dans mon champ de vision en lettres vertes. Je teste les joints en pivotant lentement la tête, la sensation rassurante d’une parfaite isolation me confirmant que tout est en ordre.
Un regard vers Éria. Elle me lance un clin d’œil complice et mime un baiser à travers sa visière. Son geste, bien que simple, me réchauffe. Ici, dans l’inconnu absolu, ce sont ces petits moments d’humanité qui maintiennent l’équilibre.
« C’est parti ! Je dépressurise », annonce Lewis avec l’énergie contenue d’un leader en action.
Un léger gémissement se fait entendre, comme si la navette elle-même protestait contre l’abandon de son environnement protégé. Lentement, cette complainte métallique s’atténue, puis s’éteint. Une transformation subtile, mais capitale s’opère : nous sommes désormais baignés par l’atmosphère de cette planète étrangère, sans aucune séparation artificielle entre elle et nous, hormis nos combinaisons.
Anna, imperturbable, reprend la parole : « Sarah, confirme la température extérieure, l’humidité de l’air et la force du vent. »
Après un court délai, la réponse précise de l’IA s’inscrit dans nos oreillettes : « Température extérieure : 18 °C. Humidité de l’air : 19 %. Vent d’est-sud-est en légère diminution, vitesse actuelle : 21 km/h. »
Lewis hoche la tête, un sourire à peine perceptible au coin des lèvres. « Une belle journée en perspective, commente-t-il. Pas mal pour une première rencontre. »
Il se tourne vers nous, vérifiant une dernière fois nos équipements du regard, puis annonce : « Je teste le premier. »
Bouche ouverte, Lewis inspire une pleine bouffée d’air artificiel, comme pour se préparer mentalement à ce moment décisif. Ses doigts appuient sur la console de son poignet, et dans un léger chuintement, sa visière se relève.
Le silence s’épaissit autour de nous, chaque regard fixé sur lui, suspendu à sa réaction. Il expire doucement, un souffle presque imperceptible. Puis, lentement, il inspire une première fois, précautionneux, comme si chaque molécule d’air pouvait dissimuler une vérité insoupçonnée. Ses yeux s’écarquillent, les sourcils se haussent dans une expression d’émerveillement mêlée d’appréhension.
Il reste un instant figé, le torse gonflé, avant de prendre une profonde inspiration, presque avide, comme s’il voulait s’approprier tout l’air de cette nouvelle planète. Sa tête se relève légèrement, il ferme les paupières, laissant l’air circuler en lui, et un étrange sourire, discret, mais sincère, étire ses lèvres.
« Alors ? » murmure Anna, brisant le charme d’un souffle à peine audible.
Un ange passe. Une éternité semble s’écouler avant que Lewis n’expire doucement. Lorsqu’il rouvre les yeux, ils brillent d’une lueur émue, presque enfantine, et quelques larmes perlent au coin de ses paupières.
« J’avais oublié… murmure-t-il, la voix empreinte d’un mélange de nostalgie et de gratitude. La sensation… si simple, et pourtant si puissante, d’inspirer un bon air vivifiant ! »
Il marque une pause, puis se tourne vers nous avec un sourire rassurant. « Vous pouvez respirer sans crainte. »
Je dépressurise face à Éria. Elle me fixe, un sourire discret flottant sur ses lèvres, tandis que ma visière se relève lentement…
J’inspire une première bouffée d’air d’Alpha 3, hésitant. Il est frais, parfaitement inodore… Chaque inspiration glisse dans mes poumons avec une fluidité presque étrange, presque trop naturelle après des mois passés à respirer de l’air recyclé. C’est une sensation si simple qu’elle en devient bouleversante, comme si j’avais oublié à quel point l’acte de respirer pouvait être libérateur.
Je garde les yeux fixés sur Éria en expirant lentement, savourant chaque seconde. Elle m’imite aussitôt, abaissant sa visière. Ses traits se détendent, ses yeux se ferment brièvement. Je devine qu’elle partage cette même redécouverte, cette impression de renouer avec une sensation primitive et essentielle, celle d’un souffle libre, authentique.
À l’avant, Anna et Lewis se détachent de leurs sièges. Leur mouvement, au début presque mécanique, devient plus lourd à mesure qu’ils tentent de se redresser. Je remarque qu’Anna grimace légèrement, une main appuyée sur l’accoudoir pour se stabiliser, avant de déclencher l’ouverture du hayon arrière.
La lumière envahit la soute en une explosion douce et dorée. Elle balaie les ombres, faisant luire le métal des équipements. Anna avance d’un pas prudent, suivie par Lewis, leurs gestes alourdis comme si chaque mouvement demandait un effort démesuré.
Je décroche mon harnais à mon tour, mais dès que je tente de me lever… la gravité me rattrape ! Une vague de lourdeur s’abat sur mes épaules, me clouant presque à mon siège ! Je prends une profonde inspiration… avant de faire un nouvel effort, parvenant enfin à me redresser. C’est comme si mon corps, soudain vieilli de vingt ans, protestait à chaque pas.
Je comprends aussitôt : la gravité d’Alpha 3 est bien plus forte que celle à laquelle nos muscles atrophiés étaient habitués. Sans le traitement intensif, je doute que nous ayons pu ne serait-ce que tenir debout. Pourtant, malgré l’effort, une pensée s’impose à mon esprit, éclipsant toute fatigue : nous sommes ici ! Debout ! Sur une planète qui, il y a encore quelques jours, n’était qu’un point lumineux dans un ciel infini…
Chaque pas, chaque sensation est une épreuve, mais aussi une victoire ! Je croise le regard d’Éria, qui avance à mes côtés. Son sourire est un mélange de fatigue et de détermination, un miroir parfait du sentiment qui m’habite : l’incroyable réalité d’être vivant, ici et maintenant !
Le hayon descend lentement jusqu’au sol dans un murmure métallique. Anna avance avec assurance sur la passerelle, ses bottes résonnant légèrement sur le métal. La lumière d’Alpha 3 baigne son côté gauche, illuminant son casque d’un éclat presque doré. Elle s’arrête à mi-chemin, face à l’horizon, et lève le regard vers le ciel.
Pendant quelques secondes, elle reste immobile, comme si elle jaugeait l’instant. Puis, dans un geste mesuré, elle lève son bras droit. Sa main s’ouvre, doigts écartés, en un salut clair et net dirigé vers le ciel. Elle salue le satellite.
Anna maintient le geste un instant, solennelle, presque hiératique. Ce n’est pas un simple mouvement mécanique, c’est une connexion silencieuse. Là-haut, dans l’orbite géostationnaire, Sarah observe. Et à travers ses capteurs, Yves et Perthie. Ce salut leur est destiné, une manière de dire que tout est sous contrôle, que l’équipage est prêt.
Anna abaisse son bras, hoche légèrement la tête en direction du ciel, puis se tourne vers nous avec un sourire confiant. Son visage exprime une sérénité rare, comme si ce geste avait scellé quelque chose, un pacte invisible entre eux, nous, et cette nouvelle planète.
Elle avance encore de quelques pas jusqu’à l’extrémité du hayon. La lumière naturelle vient baigner son visage et sa silhouette se découpe contre le ciel. Mais elle s’arrête juste avant le sol, marquant une pause.
« Et c’est parti pour l’histoire ! Que l’aventure commence… » Elle avance d’un pas, foulant ainsi la première le sol vitrifié brillant d’Alpha 3 ! L’impact de sa botte sur la surface résonne faiblement dans le silence absolu. « Un petit pas pour moi… Le début d’une nouvelle ère ! »
Anna fait quelques pas supplémentaires, son regard balayant l’immensité qui l’entoure. Puis, d’un mouvement théâtral, elle se retourne, ouvre grand les bras et proclame avec un sourire radieux :
« Bienvenue… sur Alpha 3 ! »
Sa voix claire résonne dans nos casques, emplie d’une joie communicative. Elle lève les bras comme pour embrasser ce nouveau monde.
« Perthie, Yves, vous nous recevez ? » demande-t-elle, toujours tournée vers le ciel.
La voix d’Yves surgit immédiatement dans le canal de communication. « Nous sommes toujours là. Merci pour ton signe, Anna ! C’est sympa d’penser à nous ! »
Lewis, qui avait observé la scène avec un sourire en coin, rejoint Anna sur le sol de la planète. Je me tourne vers Éria, dont les yeux brillent d’excitation. Elle me tend la main, et je l’attrape fermement.
Ensemble, nous descendons prudemment le hayon. Mes bottes touchent le sol vitrifié, et une sensation étrange me traverse : la gravité, le toucher direct d’un monde qui n’est pas le nôtre, qui n’a jamais été foulé par un humain jusqu’à aujourd’hui…
Le silence environnant est presque irréel, à peine troublé par les faibles claquements métalliques du refroidissement des moteurs derrière nous. Une brise légère effleure mon visage, accompagnée par la douce chaleur des rayons d’Alpha 3 qui percent à travers l’atmosphère cristalline.
Un instant, je ferme les yeux pour savourer ce moment. Ce n’est pas qu’un atterrissage réussi. C’est une naissance. Une étape gravée dans l’histoire !
Nous sommes au cœur d’un vaste plateau minéral, une étendue silencieuse où règne une impression d’éternité. Des sommets abrupts et irréguliers encerclent la plaine, tels des gardiens immobiles, leurs flancs marqués par des siècles d’érosion implacable. Les ombres projetées par les crêtes jouent sur les surfaces vitrifiées, leur donnant des reflets changeants, presque irréels. À l’horizon, quelques buissons gris-vert parsèment le paysage, seuls témoins d’une vie possible dans cet univers austère. Le choix du site ne doit rien au hasard : il offre à la fois protection et une vue imprenable sur ce monde encore inconnu.
Laissant Éria et Anna s’enthousiasmer sur les beautés austères du site, je me dirige d’un pas mesuré vers les deux colis de matériel, déposés près de la bordure de la surface vitrifiée.
Cette surface est légèrement plus basse que le niveau du sol naturel. D’ailleurs la limite n’a plus l’aspect miroitant d’un verre teinté de rouille. La brise a projeté une poussière de sable et de fines particules rocheuses.
Je m’arrête avant de fouler le sol brut et primitif. Cette frontière entre deux mondes me fascine un instant. Je jette un dernier coup d’œil en arrière à la surface vitrifiée, comme si je quittais définitivement une zone de confort artificiel pour plonger dans l’inconnu.
Je lève le pied avec une étrange gravité, conscient de l’instant. Puis, d’un mouvement volontaire, j’avance… Ma semelle rencontre le sol naturel, aride et brut. La sensation est différente, plus rugueuse, presque hostile. Ce mélange de sable fin, de graviers épars et de rocailles sombres craque légèrement sous mon poids, comme un accueil discret, mais présent. Je continue quelques pas, chaque foulée pesant un peu plus dans mon esprit.
Quand je m’arrête, je me retourne pour contempler mes empreintes. Elles s’enfoncent légèrement dans cette terre étrangère, solitaires, fragiles, mais là. Les toutes premières signatures humaines sur ce monde. Un souffle léger traverse le plateau, éparpillant quelques grains de sable. Une pensée me traverse, saisissante : ces marques, si simples soient-elles, symbolisent bien plus que notre arrivée ici. Elles incarnent une promesse, une trace ténue de notre volonté d’exister, de comprendre, de connecter. Une pensée presque absurde me vient : qui sait combien de temps elles resteront, avant que le vent ne les efface, ou qu’un autre pied, non humain, ne vienne les rejoindre.
Éria et Anna échangent encore sur les charmes du plateau tandis que Lewis s’affaire méthodiquement auprès d’Orthos et de Sphinx, nos deux robots protecteurs, vérifiant leurs articulations et systèmes d’analyse.
De mon côté, je m’approche des deux ballots de matériel parachuté. Je les examine rapidement, tournant autour d’eux pour une première inspection. Les coques protectrices brillent sous les rayons d’Alpha 3, témoignant de la robustesse des boucliers thermiques. Pas une éraflure. Rien qui ne laisse supposer qu’ils aient souffert du trajet.
Je me redresse et, soudain, levant une main au ciel, je lâche un puissant : « Hé oh ! »
Le cri résonne sur le plateau, ricochant entre les reliefs comme une note d’insolence dans ce silence millénaire. Éria sursaute, Anna se retourne vivement, une expression mi-furieuse, mi-incrédule sur le visage.
« Eh ! Qu’est-ce qui te prend ? Ça va pas, non ? » me lance-t-elle à voix basse, son ton empreint de reproche.
Je lui adresse un sourire en coin, presque provocateur. « Je m’approprie l’espace », dis-je en ouvrant les bras, comme pour embrasser ce décor spectaculaire. Puis, plus sérieusement, j’ajoute : « Et je vais devoir faire du bruit. »
Ils me regardent, interloqués, mais je n’explique rien de plus. Mon esprit est déjà accaparé par la tâche qui m’attend. Je tapote l’une des caisses du bout des doigts, un geste presque machinal, avant de me tourner vers mes compagnons.
« Ne vous inquiétez pas, j’n’ai pas dû réveiller grand monde. C’est plutôt désert par ici. » Je jette un dernier coup d’œil autour de moi, savourant le contraste entre l’immensité calme du plateau et le fourmillement intérieur que je ressens à l’idée de ce qui va suivre.
« Je vais me changer, vous venez ? » lancé-je finalement, en leur adressant un clin d’œil complice, avant de me diriger vers la navette.
*
Les combinaisons spatiales vert olive ont laissé place à des combinaisons de travail grises, plus légères et adaptées aux tâches qui nous attendent. L’échange a été rapide, mais symbolique, comme un pas de plus vers notre appropriation de cette planète.
Avant de nous attaquer au déballage des pièces de notre Meccano géant, Éria et moi commençons par extraire les robots, engins de levage et treuils du ventre d’Héliantis. Le bruit sourd des roues sur la rampe et le crissement des treuils accompagnent notre effort pour tout sortir de la soute. Une fois dehors, sous la lumière crue d’Alpha 3, nous enclenchons leur mise en service. Les bips affirmatifs des machines brisent le silence ambiant tandis qu’elles s’animent une à une, prêtes à nous assister dans cette tâche titanesque.
Le plateau semble presque attendre, immobile, mais vibrant d’une tension latente, comme si le désert lui-même se préparait à accueillir notre œuvre. Ce recoin oublié de la planète va s’animer, transformé par notre intervention.
Nous avons devant nous une journée complète d’Alpha 3 pour accomplir cette tâche monumentale. Une journée bien plus longue qu’une journée terrestre. Une véritable course contre le temps, car nous devons ériger l’ossature de la base avant la tombée de la nuit. Sous cette lumière étrange, presque irréelle, le désert attend, silencieux témoin de notre entreprise.
Orthos et Sphinx, nos deux gardiens mécaniques, prennent position avec une précision militaire, scrutant l’horizon de leurs capteurs sensibles. Éria et moi supervisons les premiers ajustements. Le sol craque légèrement sous nos pas, et chaque mouvement semble résonner dans cette immensité.
Première rencontre extraterrestre, tout au moins visible : un insecte volant s’approche, il tournoie nonchalamment autour de nous, avant de repartir brusquement. Je retiens un soupir de soulagement. Le répulsif insectifuge intégré à nos combinaisons semble efficace, du moins pour l’instant.
Les machines, libérées de la soute, se mettent progressivement en action. Leur vrombissement se mêle au cliquetis des pièces métalliques que nous assemblons. Un ballet ordonné s’installe, les bras mécaniques se tendent, soulèvent, et déposent avec une précision millimétrique. Le chantier prend vie, une transformation presque hypnotique du vide en structure, comme si nous insufflions une âme à cet endroit oublié.
Le soleil d’Alpha 3 commence lentement sa course dans le ciel, dessinant des ombres longues et mouvantes sur le plateau. La chaleur augmente, mais personne ne s’arrête. Le silence du désert est rompu, remplacé par une symphonie industrielle et le rythme des gestes humains. Un fragment d’humanité s’enracine ici, au cœur de cette immensité minérale.
*
La pesanteur est un véritable fardeau… Mon dos proteste à chaque mouvement, et je sens mes muscles lutter contre cet ennemi invisible. Je dois m’asseoir, puis m’allonger sur le sol rugueux pour continuer à suivre et superviser les travaux. Mes compagnons poursuivent leur tâche avec une détermination acharnée. Pendant ce temps, mon regard s’élève vers le ciel, où une nappe de petits nuages floconneux, d’un blanc éclatant, s’étire en ondulations délicates. Une touche de douceur dans cet environnement minéral.
À 13 h 30, un sentiment d’accomplissement s’installe alors que l’ossature principale est enfin montée. Vue de dessus, elle évoque deux vastes V, évasés selon un angle précis de 118°, reliés par un montant en arc de cercle orienté nord-sud. Cet arc élancé s’élève à 13 mètres 50, défiant l’aridité environnante. La structure semble déjà porter en elle la promesse d’un abri, une avancée concrète dans cette entreprise ambitieuse.
La chaleur monte à 29 °C. Nous profitons de l’occasion pour faire une pause-déjeuner bienvenue. Assis dans l’ombre projetée par l’ossature naissante, nous reprenons des forces en silence, chacun perdu dans ses pensées. Le désert, toujours immobile et muet, paraît nous observer.
Après cette courte parenthèse, les travaux reprennent autour d’Héliantis. À l’avant de l’astronef, trois montants supplémentaires sont installés. Ils prennent la forme d’arcs de cercle orientés plein nord, posés sur des rails pour garantir une mobilité parfaite. Lorsqu’ils coulissent, ils permettent une ouverture totale du secteur avant. Ces montants culminent à quinze mètres, ajoutant une nouvelle dimension à notre futur bastion. Le chantier prend forme, une symbiose entre l’ingénierie humaine et les contraintes d’un monde étranger.
Suspendu dans une nacelle, concentré sur la fixation des paratonnerres, je perçois l’alerte de Sarah dans mes écouteurs. Sa voix, calme, mais ferme, annonce la détection d’un survol probable de notre zone par un groupe de créatures volantes approchant du sud-ouest. Mon cœur s’accélère. La tâche en hauteur me semble soudain dérisoire face à cette nouvelle inconnue. Sans perdre de temps, je descends en urgence, chaque mouvement de la nacelle amplifiant la tension qui monte en moi.
Au sol, je retrouve mes compagnons rassemblés à l’arrière de la navette, leurs regards fixés sur l’écran de contrôle. Le vol des créatures y est retransmis en direct, un spectacle fascinant et inquiétant à la fois. Sept silhouettes aériennes, disposées en formation en V, se déplacent avec une élégance menaçante. L’écran affiche leurs caractéristiques : une envergure atteignant les quatre mètres, un plumage d’un roux profond et des ailes dont les extrémités noires semblent peintes au charbon. Leur mouvement est fluide, maîtrisé, presque chorégraphié.
Alors que l’animal en tête de formation cède sa place à l’un de ses congénères, un détail attire mon attention. Ce relais est méthodique, précis, et me rappelle immédiatement les oiseaux migrateurs que nous observons sur Terre. Mais ici, sur Alpha 3, ces créatures possèdent une grandeur et une prestance qui les rendent uniques, comme si elles symbolisaient le lien fragile entre leur monde et le nôtre. Les murmures de mes compagnons sont couverts par le faible bourdonnement des équipements, mais le silence respectueux qui s’installe en dit long sur la fascination que nous éprouvons tous.
Orthos et Sphinx, immobiles sur leurs quatre pattes articulées, sont en position, semblant guetter les créatures avec une patience mécanique. Leur carapace métallique renferme une technologie redoutable : face à une menace animale, ils sont capables de propulser une onde de choc paralysante mêlant vibrations sonores et impulsions électriques. Si la menace est d’origine non organique, leurs projecteurs d’impulsions électromagnétiques peuvent neutraliser toute électronique ciblée.
À l’horizon, les créatures volantes émergent au-dessus de la crête, leurs ailes puissantes découpant la lumière d’Alpha 3. Leur vol est majestueux, presque hypnotique, mais leur trajectoire ne laisse aucun doute : ils planent droit sur nous, réduisant lentement leur altitude.
Sarah interrompt le silence avec une précision implacable :
« Intrusion en zone trois. Altitude en régression… Intrusion en zone deux… en zone un. Contact imminent. »
Je serre les poings en entendant ces mots. La tension est palpable, presque suffocante. Les robots, impassibles, semblent attendre le moindre signe pour passer à l’action. Tout autour, le désert semble retenir son souffle.
L’oiseau de tête fond sur nous, ses mouvements précis et puissants. Mon souffle se suspend alors que je distingue des mains griffues repliées sous ses ailes massives. Sa tête, portée par un cou musclé, est couverte d’un duvet roux aux reflets cuivrés, et une crête osseuse brun sombre s’élance de l’arrière de son crâne jusqu’à un bec court, mais robuste. Ses yeux, immenses et d’un brun profond, croisent les miens. Une onde glaciale traverse mon échine, comme si cet échange contenait plus qu’une simple observation mutuelle.
Le cri plaintif qu’il pousse ensuite, long et vibrant, résonne dans mes entrailles… Un message ? Une mise en garde ? Une curiosité sauvage ? Impossible à dire. Ses congénères suivent, dans un ballet aérien parfait, leur formation en V frôlant notre structure. Le bruit de leurs ailes fend l’air, créant une vibration presque musicale.
Les créatures survolent la navette d’un mouvement fluide, sans jamais ralentir. Leur passage dévoile brièvement leurs pattes arrière robustes, terminées par des griffes acérées, rappelant leur puissance. Puis, d’un battement d’ailes synchronisé, ils prennent de l’altitude, leurs silhouettes imposantes s’élevant à nouveau dans le ciel.
Nous restons, un instant, figés, fascinés, la tête levée. Lorsqu’ils disparaissent enfin à l’horizon, poursuivant leur route vers le nord-est, une étrange impression plane encore dans l’air : celle d’avoir été scrutés autant que nous les avons observés.
« Waouh ! s’exclame Anna, le souffle court. Vous avez senti ça ? »
Je hoche la tête, incapable de répondre, tandis qu’un frisson parcourt mon échine. « J’en ai la chair de poule », murmuré-je.
Anna plisse les yeux, visiblement troublée. « J’ai eu l’impression d’entendre… un chaos, comme un tumulte de voix intérieures. »
Éria, le visage tendu, émet un constat lourd de sens. « Première véritable rencontre extraterrestre… à part les insectes. » Ses yeux, agrandis par l’inquiétude, scrutent l’horizon avec intensité.
Lewis grimace : « Et s’ils avaient atterri ? Ou, pire encore… s’ils avaient cherché à nous attaquer !? »
Éria secoue la tête, visiblement mal à l’aise. « Franchement, j’ai pas envie d’croiser un d’ces bestiaux de près. »
Je relâche un souffle, que je ne savais retenir, infiniment soulagé de les voir s’éloigner. Mais cette sensation est de courte durée. Mon regard se fige sur leur formation en V, et un détail me glace : ils virent. Ils changent de cap.
« Ho ! Ho ! » lancé-je, incrédule.
Lewis n’a besoin que d’une seconde pour réagir. « Merde ! Ils reviennent ! On rentre dans la navette, vite ! Orthos et Sphinx sur le hayon ! Sarah, active les images ! »
Sans attendre, nous prenons nos jambes à nos cous, remontant à la hâte pour nous abriter dans la navette. Les battements de nos pas résonnent sur la passerelle métallique, tandis que les créatures se rapprochent…
Une fois à l’intérieur, nos regards se rivent sur l’écran. Là, sous nos yeux, le vol en V se resserre. Plus de doute possible : elles reviennent, et cette fois, elles semblent déterminées.
Un “Blang !” retentissant au-dessus de nos têtes nous fait sursauter. Pas besoin de vérifier l’écran : une créature vient de se poser sur le toit de la navette ! À travers la coque, le bruit sourd de ses déplacements fait vibrer l’habitacle.
Les six autres atterrissent à bâbord, leurs griffes raclant bruyamment le métal. Nous les entendons échanger des sons étranges : des jappements graves et saccadés, mêlés à de légers caquètements, presque irréels. Ces bruits, entrecoupés, ressemblent à une conversation agitée.
Elles se mettent soudain à bondir, sautant sur le toit dans un vacarme métallique, avant de redescendre à tribord, continuant leur conciliabule de plus en plus animé. À en juger par leurs mouvements nerveux et désordonnés, elles ne semblent pas s’accorder.
L’une d’elles finit par s’avancer, franchissant lentement la distance jusqu’au hayon. Mais elle s’arrête net, visiblement prudente, à bonne distance d’Orthos et Sphinx, qui gardent leur position, immobile, mais menaçants.
La créature nous observe intensément, ses grands yeux bruns presque perçants. Avec un claquement sec du bec, elle siffle un son strident qui résonne dans l’air. Puis, d’un geste brusque, elle frappe deux fois sa poitrine, comme un défi ou une déclaration…
Anna et Lewis échangent un regard incertain avant de s’avancer prudemment. Anna écarte lentement les bras, ses paumes bien ouvertes en signe de paix. Sa voix, douce, mais ferme, brise le silence oppressant : « Bonjour, je me nomme Anna. »
Un grondement sourd, presque un grognement, s’échappe de la créature. Elle frappe à nouveau sa poitrine, avec plus de force cette fois. Son regard, brûlant d’intensité, ne quitte pas Anna.
Le message est clair : elle n’est pas contente.
« Qu’est-ce que tu essaies de nous dire ? » demande Anna, les bras légèrement écartés, avant de hausser les épaules dans un geste d’impuissance.
La créature grogne, un son guttural et grave, puis caquète, presque moqueuse.
« Je l’sens pas… » murmure Lewis, visiblement tendu.
Bam ! Bam ! Un bruit sourd retentit : ses congénères frappent violemment la carlingue, amplifiant la tension. La créature devant nous frappe à nouveau sa poitrine, plus fort cette fois, avant de grogner une dernière fois et de s’éloigner lentement.
Nous restons figés, écoutant le concert de jappements et de caquètements qui s’éloignent progressivement. Puis, dans un puissant battement d’ailes, elles s’envolent toutes…
Anna brise le silence, la voix empreinte de frustration : « Mince, alors… Pas terrible comme premier contact. »
Éria secoue la tête, l’air dépitée : « Pitoyable. Une totale incompréhension.
— Pourtant, je suis sûre qu’elle voulait nous dire quelque chose », insiste Anna.
Les créatures disparaissent au-dessus de la crête.
« Allo ! Allo ! interrompt la voix de Perthie à travers le communicateur.
— Oui, Perthie ? répond Lewis, une pointe d’interrogation dans la voix.
— Je crois savoir ce qu’elle voulait. »
Un silence tendu s’installe.
« Ah oui ? s’enquiert Anna.
— Mais vous n’auriez pas pu la satisfaire, poursuit Perthie d’un ton mystérieux. La navette… Ce qui les intriguait, c’était le griffon de la Confédération. Celui qu’on porte sur la poitrine. »
Un éclair de compréhension traverse le visage d’Éria.
« Bon sang ! s’exclame-t-elle. Elles ont dû s’identifier à lui !
— Et être déçues qu’on n’se comprenne pas », ajoute Anna, la voix teintée de regret.
Lewis, cependant, reste méfiant : « En tout cas, j’espère qu’elles ne vont pas revenir de sitôt. Sarah, tu gardes un œil sur elles ? Préviens-nous à la moindre alerte.
— Bien sûr, Lewis », répond Sarah calmement.
La tension finit par retomber, et nous reprenons le travail, presque mécaniquement. Chaque geste, chaque effort me permet d’évacuer le stress et d’éloigner cette rencontre déroutante de mon esprit. Mais une question reste : qu’avons-nous raté dans leur message ?
Une fois les bases de l’armature solidement fixées et scellées dans le sol vitrifié, le chantier prend une tournure plus concrète. Les bâches gonflables, robustes et parfaitement ajustées, sont positionnées une à une, rivées avec minutie aux points d’ancrage prévus. Leur texture synthétique, presque irisée sous les derniers rayons de lumière, contraste avec la rudesse du désert environnant.
Le travail de cette première journée, interminable, mais gratifiant, s’achève avec la mise en place de la clôture périmétrique. Une ceinture protectrice, haute de trois mètres, composée de cloisons murales soigneusement imbriquées. Certaines sont translucides, laissant filtrer une lueur diffuse, tandis que d’autres, opaques, sont déjà équipées de systèmes d’ouverture modulaires pour les accès futurs.
Il est 20 heures passées lorsque l’enceinte, symbole de notre première conquête sur ce sol étranger, se dresse enfin dans toute sa simplicité fonctionnelle.
Nous alignons les six speedglides devant la sortie sud, prêts pour leur première mise en service. Ces motoréacteurs à sustentation autostables mesurent 2 mètres 30 de long sur 1 mètre 20 de large. Leur design épuré, en forme de larme, privilégie l’aérodynamisme, avec un avant quasi sphérique qui semble fendre l’air avant même de démarrer. La coque, brillante comme un miroir liquide, est composée de matériaux composites ultrarésistants. Elle a la particularité d’absorber les impacts en se déformant temporairement avant de retrouver sa forme initiale, un prodige de technologie contemporaine.
En déverrouillant la partie supérieure amovible, l’habitacle se révèle : une longue selle ergonomique, pensée pour offrir confort et maintien dans toutes les manœuvres, s’étire au centre. Les commandes, intuitives et minimalistes, s’accompagnent d’un pare-brise à réalité augmentée, projetant données essentielles et visualisations tactiques directement dans le champ de vision du pilote. Ces engins incarnent le parfait équilibre entre robustesse et sophistication, prêts à sillonner les étendues inconnues avec une agilité sans pareille.
L’hydrogyre est positionné à l’ouest, Splash à l’est. Le robot sous-marin ne servira pas ici, mais il est prêt pour de futures explorations. Avant le dîner, je mets en route le compresseur, chargé de gonfler les bâches pendant la nuit…
Après un repas frugal pris en commun, nous décidons de profiter des dernières lueurs du jour pour explorer les environs immédiats. Le sol, un mélange de sable et de rocailles, craque légèrement sous nos pas, émettant des bruits secs dans l’air paisible. Lorsque l’astre s’efface derrière la crête, une fraîcheur soudaine s’abat, ramenant la température à un agréable 18 °C.
Notre marche nous mène jusqu’aux abords d’un terrain plus dense en végétation, où nous distinguons des lichens plaqués contre les roches, quelques broussailles éparses, et des formes arbustives aux silhouettes étranges, comme si ces plantes s’étaient adaptées à un environnement hostile en défiant les lois de la nature. Le ciel, d’abord baigné d’un dégradé orangé, passe lentement au violet profond. Vers le sud, un croissant lumineux apparaît : plus petit que notre lune, mais d’une clarté fascinante, il semble veiller sur ce monde inconnu.
De retour au campement à 21 h 30 locale, nous plongeons la zone dans l’obscurité en éteignant l’éclairage extérieur. C’est alors que la magie opère : la voûte céleste, libérée de toute pollution lumineuse, se dévoile dans toute sa splendeur. Un champ d’étoiles, d’une densité presque irréelle, s’étend à l’infini. Des constellations inconnues, éclats scintillants et nuées diffuses, donnent l’impression d’un tableau vivant suspendu au-dessus de nos têtes.
Après avoir bouclé l’enclos avec précaution, nous regagnons la soute de la navette, où des matelas gonflables ont été disposés côte à côte. Éria, discrète, mais déterminée, a rapproché nos couchages. Elle m’adresse un sourire espiègle avant de s’allonger à mes côtés. La chaleur rassurante de sa présence promet une première nuit sur Alpha 3 empreinte d’intimité et de réconfort, un moment suspendu au cœur de l’inconnu.
*
J’erre encore dans les limbes d’un sommeil sans rêves, lorsqu’une douce caresse le long de mon dos me tire doucement vers l’éveil. Un frisson me parcourt tandis qu’un baiser se pose sur mon cou, léger comme un souffle. Je reste immobile, couché sur le côté, les genoux repliés, savourant cet instant volé à la réalité. Des doigts habiles, presque espiègles, effleurent ma colonne vertébrale, traçant un chemin délicat autour de mes vertèbres.
« Ah ! Enfin ! murmure une voix taquine au creux de mon oreille. T’as dormi comme un bébé. »
Je me retourne lentement, entrouvrant les paupières. Éria est agenouillée à mes côtés, son visage illuminé d’un sourire amusé. Elle est déjà vêtue de sa combinaison de travail, les boucles de ses cheveux encadrant son regard complice. Derrière elle, Anna et Lewis sont attablés, concentrés sur leur petit déjeuner.
« Bonjour, ma belle… Bonjour tout le monde. Bon appétit ! dis-je d’une voix encore alourdie par le sommeil. Quelle heure est-il ? »
Éria secoue la tête en esquissant une moue à la fois tendre et réprobatrice. « Il va être 8 heures. T’as hiberné toute la nuit, dis donc. »
Je réalise qu’il est grand temps de me secouer. Un instant, je reste interdit, surpris d’avoir dormi d’une traite, comme si les ombres qui me hantent habituellement avaient cédé leur place à un répit inattendu. Pas de mauvais rêves cette fois, pas d’apparitions de Lya, d’Ilse ou de Peter. Ces souvenirs, d’ordinaire si vivaces, m’offrent un étrange réconfort, comme si revivre ces instants dans le tourment m’aidait à supporter ce poids, ce gouffre de culpabilité. Celui de ne pas leur avoir dit adieu, de ne pas avoir murmuré, une dernière fois, combien je les aimais…
Mais ici, tout est différent. Ce sol étranger, ce ciel inconnu, tout cela murmure une promesse. Une nouvelle existence, un recommencement. Une seconde chance, peut-être, de bâtir des jours empreints de bonheurs et d’amour, loin des fantômes du passé. Il ne tient qu’à moi de saisir cette opportunité.
« Mince alors ! » soufflé-je en m’arrachant à mes pensées. Je me lève… courbaturé… et quitte la navette pour découvrir les fruits de notre travail.
À l’extérieur, les dômes gonflables s’étendent majestueusement sous le ciel d’Alpha 3. Le compresseur a fait son œuvre. Les textiles, tendus et translucides, paraissent intacts. Ils filtrent la lumière de l’astre, diffusant une luminosité douce, presque apaisante, qui effleure les structures comme un voile soyeux. Un décor familier commence à émerger dans ce monde étranger.
Prêts pour une nouvelle journée de labeur, Éria et moi nous aventurons à l’extérieur par le côté ouest. Une brume grisâtre flotte paresseusement, effaçant les contours de l’horizon. L’atmosphère semble suspendue, presque irréelle. Sous l’ombre massive de la structure, nous progressons lentement jusqu’à ce que la lumière de l’astre solaire réchauffe nos visages.
Devant nous, les trois demi-sphères s’élèvent avec majesté, culminant à plus de vingt mètres. Leur teinte beige clair se marie harmonieusement avec les nuances rosées des montagnes environnantes, comme si elles avaient toujours appartenu à ce paysage extraterrestre. La couche supérieure des bâches, élaborée à partir d’un polymère novateur recouvert d’un condensateur radiatif, est conçue pour piéger la rosée naissante. Une ingénierie sophistiquée qui, dès demain, devrait permettre de recueillir jusqu’à neuf cents litres d’eau par jour sur nos mille huit cents mètres carrés de surface bâchée. Un rendement théorique, certes, mais une promesse essentielle à notre survie.
Notre première mission de la journée consiste à installer les récupérateurs d’eau. Éria, concentrée, s’affaire déjà à vérifier chaque connectique, chaque fixation, alors que nous ajustons les dernières pièces. Une fois cette tâche achevée, elle se dirige vers les dispositifs de fabrication des carburants et combustibles, s’assurant de leur bon fonctionnement…
Sous la sphère sud, nous entamons ensuite un travail d’aménagement minutieux. Cet espace deviendra notre cœur de vie : laboratoires, locaux techniques, sanitaires… Tout devra y être parfaitement agencé. Épaulé par mes compagnons, je m’attèle à la mise en place d’un plancher technique… Chaque geste compte, chaque élément doit s’imbriquer avec précision : tuyauteries, câbles d’alimentation électrique, systèmes de récupération et de traitement des eaux usées.
Ces eaux, une fois retraitées, alimenteront nos futures serres, promesses d’une autonomie alimentaire. Chaque tâche exécutée ici est une pierre à l’édifice de notre survie, un pas de plus vers la pérennité de notre installation sur Alpha 3.
Nous aménageons ensuite le local sanitaire, conçu dans un format circulaire et positionné au centre de la sphère sud. Il intègre trois toilettes, trois douches, et un double plan vasque symétriquement réparti de part et d’autre de l’entrée. Une entrée située au nord, face au module d’Anna et de Lewis. Sur la gauche, nous installons le module de Perthie et d’Yves, tandis que le nôtre prend place sur la droite.
Demain, nous compléterons cet agencement en déployant un module double, dédié aux laboratoires de géologie et de biologie, côté ouest. À l’est, nous créerons notre espace de vie, qui inclura une salle de réunion et un espace repas. Éria transformera le local technique adjacent en une machine à repas, optimisant ainsi nos ressources pour ce nouveau quotidien.
Après le dîner, nous partons, accompagnés de Sphinx, à la découverte de la forme arbustive la plus proche.
À mesure que les derniers rayons dorés effleurent les crêtes, une découverte inattendue capte notre attention : des traces de vie animale. Un sillon étroit, d’à peine deux centimètres, serpente entre les rocailles, bordé d’empreintes floues et indéchiffrables. Une vision furtive s’impose dans mon esprit : une espèce de lézard ? Discret et furtif maître des lieux ?
Intrigués, nous décidons de suivre la piste. Elle s’étire vers le nord, serpentant entre les reliefs rugueux, avant de s’évanouir soudainement dans un terrier, à l’entrée étroite, dissimulé parmi les ombres. En chemin, nous découvrons d’autres traces semblables, signe que l’animal ne vit pas en solitaire.
Nous reprenons la direction de l’arbuste, imprégnés d’un étrange sentiment d’être observés…
L’arbuste, insolite, se dresse devant nous, son tronc quasiment absent, comme s’il s’effaçait pour laisser toute la place à l’exubérance de ses palmes. Du cœur de la plante jaillissent des dizaines de feuilles effilées, longues de trois bons mètres. Celles de la périphérie s’affalent avec une nonchalance presque insolente, tandis que les plus centrales s’élancent vers le ciel avec une vigueur défiant la gravité.
Chaque palme, en forme de lance, est hérissée de part et d’autre d’une armée d’épines acérées, rappelant une redoutable machine de guerre végétale. Au sommet de cette étrange structure, un reste squelettique trône, vestige d’une ancienne hampe florale. Une silhouette grotesque, semblable à une main décharnée, y laisse pendre six nodules écailleux d’un blanc laiteux. Des graines, probablement, mais leur apparence inspire à la fois la curiosité et la méfiance.
Perthie, toujours attentive à nos découvertes, demande des échantillons depuis Alpha Cent, où elle observe avec Yves nos moindres mouvements. Lewis et moi nous chargeons de décrocher l’une des graines, délicatement, tandis que le ciel, dans un dernier souffle de jour, s’embrase de teintes rougeoyantes. Pendant ce temps, Éria et Anna découpent un fragment de palme, épines comprises. Dès la première entaille, un latex jaillit, jaune orangé, presque sanguinolent, comme une blessure ouverte.
Le temps presse, et nous décidons de regagner le campement avant que la nuit ne recouvre tout de son obscurité insondable. En chemin, les demi-sphères illuminées se dessinent à l’horizon, guides silencieux dans la pénombre grandissante. Nous croisons encore quelques terriers, signes d’une vie discrète, mais omniprésente, pourtant, aucun des occupants ne se manifeste.
Comme la veille, nous finissons par retrouver la sécurité rassurante de la navette, à l’abri pour une nouvelle nuit. Mais l’étrangeté de cette terre ne cesse de hanter mes pensées, jusque dans le silence profond de nos couchages.
*
Sarah nous tire de notre sommeil à 7 heures précises, sa voix douce, mais autoritaire résonnant dans le calme du campement. Elle nous informe d’une fenêtre d’envol optimale à 15 h 35. Anna et Lewis ont pour mission de récupérer Perthie et Yves, tandis qu’Éria et moi poursuivrons les préparatifs au sol.
Nous entamons la journée par le montage minutieux des cloisons des laboratoires, des locaux techniques et de notre espace de vie. Les modules prennent forme, chaque paroi trouvant sa place dans une chorégraphie bien orchestrée. Une fois les aménagements intérieurs finalisés, je m’attèle à l’activation des panneaux solaires, soigneusement disposés pour capter au mieux les rayons d’Alpha 3. Ces dispositifs fourniront une énergie précieuse, en complément des réacteurs à piles à combustible. Pendant ce temps, les pièges de rosée ont accompli leur tâche : je mets les conduites d’eau sous pression, vérifiant chaque raccord, chaque valve, avec un soin méticuleux.
*
À 15 heures précises, Éria déclenche l’ouverture du hangar. Les imposantes parois coulissent lentement, dévoilant le refuge baigné par les rayons dorés d’Alpha 3. La coque d’Héliantis, éclatante comme un bijou poli, renvoie des éclats lumineux qui dansent sur les dômes environnants.
Le sifflement des réacteurs brise le calme ambiant, leur montée en puissance résonnant comme un grondement sourd. À l’heure prévue, Héliantis s’élève doucement, presque majestueusement, avant de basculer légèrement sur la gauche. Une accélération soudaine, un éclat brillant dans le ciel… et la navette disparaît, nous laissant seuls face à l’immensité d’Alpha 3…
Nous voici, Éria et moi, seuls maîtres de cette planète inexplorée. Deux humains, face à l’immensité et au silence d’Alpha 3. Tandis qu’Héliantis disparaît dans le ciel, nous attendons patiemment que les portes du hangar se referment complètement, verrouillant notre sanctuaire. Ensuite, nous nous dirigeons vers la salle de vie pour suivre le vol sur l’un des moniteurs.
Le trajet d’Héliantis s’annonce sans histoire. Les données défilent en temps réel sur l’écran, rassurantes. Anna et Lewis atteignent Alpha Cent en une heure et douze minutes, comme prévu. L’écran affiche leur signal d’amarrage. Une fois cette étape franchie, nous retournons à nos tâches, achevant le montage des serres ouest.
*
La nuit tombante nous invite à la prudence. Ce soir, pas d’exploration téméraire : nous préférons consacrer la soirée à aménager et personnaliser notre module nuit, transformant ce simple espace en un refuge plus intime, plus vivant.
Le mobilier reste modeste : un matelas posé sur un sommier à lattes, flanqué de deux étagères où nous rangeons nos affaires personnelles. Mais Éria, fidèle à son héritage, a apporté une touche de son univers. Elle déploie avec soin une tenture murale qu’elle conserve précieusement depuis des années. Brodée par sa grand-mère paternelle, cette tapisserie tantrique, qu’elle considère comme un porte-bonheur, illustre un couple dansant sur un tapis de fleurs, entouré de mantras brodés en lettres dorées et de minuscules sishas, des miroirs scintillants qui captent la lumière sous tous les angles.
Au mur, elle configure le panneau interactif pour afficher un portrait de famille. L’image est empreinte de chaleur et de souvenirs : Éria pose sur une plage de sable blond de l’Océan Indien, entourée de ses parents, de ses deux frères et de ses trois sœurs. En arrière-plan, les raisiniers et les cocotiers se balancent sous un ciel tropical éclatant.
L’atmosphère de la pièce se transforme peu à peu. Ce lieu devient un cocon, un espace où souvenirs et espoirs cohabitent, même au cœur de l’inconnu.
J’ai longuement hésité avant de décider. Devais-je afficher un souvenir des enfants ? Ou de Lya ? Leur absence pèse déjà trop lourd, et je redoute que leur image, dans ce contexte, ne ravive davantage ce sentiment de vide. Finalement, j’ai opté pour un cliché plus ancien, un instant figé dans le temps, avant que le poids des responsabilités et des pertes ne vienne marquer ma vie.
L’image date de 59, l’année de mes dix-sept ans. Une époque où tout semblait encore simple, lumineux. Sur la photo, je suis assis au bord de notre piscine, les pieds dans l’eau. Angela, ma cadette de trois ans, est à mes côtés, son sourire radieux illuminant son visage. À ma droite, Maman s’est redressée de sa chaise longue, son regard bienveillant posé sur nous. Dans l’eau, Papa se tient debout, l’eau lui arrivant à la poitrine, un large sourire éclairant son visage.
Cette scène respire le bonheur. Nous vivions alors à Hambourg, dans un loft majestueux niché au sommet d’une tour imaginée et construite par Papa. Ce bâtiment, audacieusement moderne, était le reflet de sa vision architecturale et de son génie. Chaque pièce baignait dans la lumière naturelle, et la vue panoramique sur la ville et l’Elbe donnait l’impression que nous flottions au-dessus du monde…
Ce souvenir, c’est une bouffée d’air pur, un refuge contre les tumultes du présent. J’affiche cette image sur le panneau interactif, et, pendant un instant, je sens la chaleur de ces années m’envelopper…
La soirée se prolonge dans une intimité rare. Éria et moi profitons de ce moment volé au chaos du quotidien. Dans l’ombre de notre module, nous nous découvrons à nouveau, nous laissant emporter par une passion douce et fusionnelle. Nous faisons l’amour, plusieurs fois, jusqu’à ce que l’épuisement nous enveloppe et que nous tombions dans les bras d’un sommeil profond, oubliant pour quelques heures les mystères et les dangers d’Alpha 3.
*
« Éria, Mathias, intrusion en zone trois. »
La voix de Sarah brise le silence, métallique, mais impérieuse, et me tire brutalement de ma torpeur. Je suis couché sur le côté, la tête appuyée contre la poitrine d’Éria, sa respiration calme et régulière encore en écho contre ma joue. D’un coup d’œil à l’horloge, je lis “02 : 24″.
Avant même de réaliser pleinement, nous bondissons hors du lit, laissant tomber la chaleur et l’intimité de ce moment derrière nous. Nus, nous nous précipitons dans le module de vie où les écrans des moniteurs baignent la pièce dans une lumière bleutée.
Les caméras infrarouges suivent un mouvement. Là, sur l’écran principal, un animal solitaire apparaît, semblant errer dans l’ombre. Il avance d’un pas prudent, presque hésitant, comme s’il oscillait entre deux trajectoires, traçant une piste incertaine sur le sol rocheux. Mais quelque chose dans son comportement me semble étrangement déterminé, presque calculé.
Un écran latéral affiche le tracé de son parcours. Depuis les crêtes, il a couvert quinze kilomètres, une distance impressionnante pour ce qui pourrait être un simple vagabondage. Mais il y a quelque chose de troublant dans cette trajectoire, dans cette manière de progresser : il se rapproche des dômes…
Les données biométriques s’affichent en temps réel : température corporelle, 33 °C. Fréquence cardiaque, oscillant entre 92 et 100. Taille estimée, 57 cm.
Sur un autre écran, un modèle tridimensionnel animé de la créature est généré à partir des données récoltées. Lentement, sa silhouette prend forme : un animal bipède à la démarche souple, doté de quatre membres distincts et d’une longue queue qui s’agite en cadence, équilibrant chacun de ses pas.
Éria se penche en avant, fascinée et concentrée, ses yeux noirs brillant dans la lumière froide des écrans. « Une espèce de lémurien », murmure-t-elle, comme pour elle-même, sa voix empreinte d’une curiosité presque enfantine.
Je scrute l’écran, partagé entre fascination et une inquiétude sourde qui grandit. Ce n’est pas tant l’apparence de la créature qui m’inquiète, mais cette idée obsédante : et si son “errance” n’était qu’un prétexte ?
« Intrusion en zone deux. »
Sans perdre une seconde, je me précipite pour enfiler une combinaison, mes mains tremblant légèrement sous la pression de l’instant. Chaque seconde compte. Une fois prêt, je cours jusqu’au module de contrôle pour vérifier l’activation d’Orthos et Sphinx. Les deux unités, rigoureusement calibrées pour les situations d’urgence, se mettent en position. Sarah, comme toujours, m’a devancé, assurant leur activation avec une efficacité implacable.
« Intrusion en zone un. »
L’annonce tombe comme un couperet. Je sens mon cœur s’accélérer alors que je me dirige vers l’accès principal. Le calme apparent de l’environnement extérieur ne fait qu’amplifier ma vigilance. Lentement, presque sur la pointe des pieds, j’ouvre sans bruit une porte donnant sur l’extérieur…
Une faible brise glisse entre les bâches, créant un chuchotement presque imperceptible, comme si l’air lui-même portait un message d’avertissement. Les demi-sphères, illuminées par une douce lueur réverbérée, projettent des ombres mouvantes, mais rien d’immédiatement suspect ne saute aux yeux.
C’est ici que les lentilles spéciales révèlent toute leur utilité. Je n’ai pas besoin d’attendre que mes yeux s’adaptent à l’obscurité. Le monde autour de moi apparaît avec une clarté presque irréelle, chaque détail amplifié, chaque mouvement, aussi infime soit-il, impossible à ignorer. C’est comme voir à travers la nuit elle-même, une sensation à la fois rassurante et dérangeante.
L’animal, à une petite quinzaine de mètres, reste figé. Il m’observe, immobile, ses deux yeux brillant d’une lueur presque inquisitrice. Pas un son, pas un mouvement de plus. Nous sommes deux créatures étrangères, unies par une tension palpable, par l’inconnu qui nous relie.
Puis, soudain, il bondit. Le mouvement est si rapide qu’il semble défier la gravité. Deux clappements résonnent dans l’air, comme des claquements de langue, sonores et précis. Une interrogation. Une curiosité. Chaque son semble porter une question muette : Qui es-tu ? Pourquoi es-tu là ?
Mais avant que je ne puisse répondre, même par un simple geste, une lumière vive jaillit d’un des robots, inondant la scène d’une éclatante clarté artificielle. L’animal sursaute ! La surprise se mêle à la peur dans son regard, ses grands yeux scintillants vacillant sous l’éclat. En une fraction de seconde, il détale, son ombre s’effaçant entre les roches…
Un soupir m’échappe, presque un gémissement de frustration. « Ah… » Un instant fragile, précieux, s’est envolé, effacé par une intervention maladroite. Sarah a tout gâché.
« Matt ! La voix d’Éria me tire de mes pensées. Il se sauve. Tu peux revenir, l’alerte est passée. Sarah enregistre sa progression, on analysera tout ça demain. »
Je reste encore un moment dehors, le souffle court, avant de cligner fermement des paupières deux fois pour désactiver la réalité augmentée… Lentement, la lumière artificielle s’atténue, et le monde naturel reprend ses droits.
Ce qui m’apparaît alors… me coupe le souffle ! Une voûte céleste inconnue, immense et vibrante, s’étend au-dessus de moi, son éclat défiant toute comparaison. Le long ruban lumineux de notre nouvelle galaxie scintille comme une gigantesque cité cosmique suspendue dans le vide, un spectacle à la fois grandiose et écrasant.
Dans ce ciel nocturne, deux lunes resplendissent. Au sud, une lune gibbeuse et décroissante, teintée d’un or presque liquide. Au sud-est, une seconde lune, ronde et pratiquement pleine, d’une intensité lumineuse si vive qu’elle semble vouloir rivaliser avec les étoiles elles-mêmes.
Je reste là, quelques instants de plus, absorbé par cette beauté hors du commun, comme si le cosmos voulait me rappeler à quel point nous sommes étrangers sur cette terre inconnue…
Avec un dernier regard vers cette voûte infinie, je rentre, laissant derrière moi le mystère de cette rencontre avortée.
*
Vendredi 30 septembre
Dans la lumière rasante du petit matin, je retourne sur les lieux, inspectant minutieusement les traces laissées par l’animal. Le sol conserve encore l’empreinte de ses pas : des sillons légers, mais nets, entrecoupés de marques plus profondes où ses membres ont pris appui. Une sorte de ballet figé dans la poussière. Je m’imagine ses bonds rapides, sa longue queue oscillant pour équilibrer son élan, et cette étrange lueur dans ses yeux qui semblait presque humaine.
De retour au module, je rejoins Éria en salle de vie. Les écrans diffusent simultanément deux flux : le vol d’Héliantis, capturé en direct, et les images enregistrées durant la nuit.
Nous observons l’animal reprendre ses traces, franchir la crête et disparaître dans le plateau voisin. Ce nouveau paysage, révélé par les caméras thermiques, m’étonne. Rien à voir avec notre plaine douce et ordonnée. Là, tout n’est que chaos : un relief tourmenté, un entrelacs de formations rocheuses vertigineuses. Cela m’évoque une cité abandonnée, où d’immenses gratte-ciel naturels jailliraient du sol, leurs silhouettes effilées projetant des ombres longues et menaçantes dans ce dédale de “canyons urbains”. Par moments, ces structures s’alignent étrangement, comme les pièces d’un échiquier titanesque en attente d’une partie cosmique.
« Ça me rappelle les Tsingy », glisse Éria, son regard perdu dans les images.
Je tourne la tête vers elle, intrigué. « Les Tsingy ?
— Oui, les Tsingy de Bemaraha, un site de mon pays. Des formations calcaires uniques, déchiquetées, acérées comme des lames. Impossible de s’y déplacer sans précautions. »
Je tente d’imaginer ce décor lointain, mais il reste flou. Le parallèle avec ce plateau extraterrestre, en revanche, s’impose naturellement.
L’animal n’était pas seul. L’une des caméras a capturé la suite de son périple. Il a rejoint ses congénères dans ce labyrinthe minéral. Sarah, imperturbable, analyse les données : « Soixante-quatre individus détectés. Les tailles varient entre 32 et 61 centimètres. »
Éria hoche la tête, concentrée, absorbée par les données affichées. Je l’observe un instant, fasciné par son sérieux. Ces créatures commencent à nous paraître presque familières, étrangement proches dans ce monde si lointain.
Les images de l’intérieur de la navette s’interrompent, laissant place à une vue extérieure d’Héliantis. Le vaisseau amorce sa rentrée atmosphérique, la coque illuminée par les frictions, traçant une lueur fugace dans le ciel.
« Ils ne vont pas tarder », murmure Éria avant de fermer son terminal.
Nous quittons le local pour rejoindre le hangar. Éria active l’ouverture des portes coulissantes, qui laissent entrer un souffle froid. La lumière rasante du matin éclaire l’espace, tandis que nous scrutons le ciel, prêts à accueillir nos compagnons.
« Les portes sont ouvertes. On vous attend !
— On arrive, répond Anna, la base est en vue.
— Vol sans histoire, ajoute Lewis. Tout est sous contrôle.
— Vous avez suivi notre mésaventure nocturne ? » demande Éria, un sourire en coin.
Héliantis apparaît, une silhouette éclatante sous l’éclat d’Alpha 3. Le bang supersonique fend l’air, suivi du grondement des réacteurs, comme un cœur mécanique battant au rythme de leur retour.
« Sarah n’a pas jugé utile de nous réveiller, répond Anna. On ne l’a découvert que c’matin.
— Anna et moi irons explorer le plateau voisin, annonce Lewis. Si ça vous tente ?
— Carrément ! Je suis resté sur ma faim, dis-je, l’impatience déjà piquée.
— Je préfère rester à la base, tranche Éria avec calme, alors que la navette amorce la descente finale. Je donnerai un coup de main à l’installation des p’tits nouveaux.
— O.K., répond Anna. À tout de suite ! »
Héliantis descend lentement, majestueux, dans une ultime manœuvre. Le vaisseau bascule légèrement avant de s’immobiliser dans un souffle métallique. Les moteurs se taisent, laissant le hangar plonger dans un silence pesant. Le hayon arrière s’abaisse, et nos quatre compagnons apparaissent enfin, silhouettes vulnérables dans l’éclat aveuglant de l’extérieur.
Anna et Lewis soutiennent Perthie et Yves, leurs visages marqués par une fatigue tangible. Perthie a perdu de son assurance habituelle, ses traits tirés trahissant un combat silencieux contre la gravité. Yves, d’ordinaire si stoïque, semble vaciller sous la pression invisible du nouveau monde. La pesanteur les rappelle à leur nature humaine, imparfaite, fragile !
« Bienvenue à la maison ! s’exclame Éria avec un sourire radieux, son enthousiasme contagieux.
— Bonjour ! Vous avez fait un sacré boulot ! » Perthie, les yeux brillants d’admiration, s’avance pour embrasser Éria, son geste empreint d’une chaleur sincère. Yves, moins démonstratif, mais tout aussi impressionné, me tend une main ferme et fraternelle.
« Salut ! Vraiment, chapeau ! lance-t-il, son regard balayant les structures de la base. Et cette vue d’en haut… originale ! On aurait dit une molécule géante échouée en plein désert. »
Perthie se tourne vers moi, un sourire interrogateur aux lèvres. « Vous êtes déjà habitués à la pesanteur ? demande-t-elle, me prenant dans une étreinte rapide.
— Pas vraiment, dis-je avec un haussement d’épaules. Mais c’est surtout le premier jour qui est éprouvant.
— Le traitement fait des miracles », intervient Éria avec un clin d’œil complice, rompant la gravité de l’instant. Elle s’avance vers la console et enclenche d’un geste sûr la fermeture des portes, un bruit métallique scellant notre cocon contre le reste du monde…
« Pas la peine de vous faire visiter, vous connaissez.
— Oh ! Mais si ! réagit Yves, presque indigné. Je veux qu’tu nous fasses visiter. Les projections n’ont rien à voir avec le réel.
— Bon… Alors, c’est parti ! dis-je avec un sourire en coin, jouant le rôle du guide. Ici, le hangar nord… Héliantis, Splash, et l’hydrogyre y ont leurs places réservées. En face, les deux portes qui mènent aux locaux techniques. Mais venez, suivez-moi, on fait le tour du propriétaire. » Docile, ma petite troupe me suit dans la partie sud de la base, leurs pas résonnant doucement.
« Les speeds sont prêts à partir, et Orthos et Sphinx, toujours en alerte, prêts à bondir. Le couloir circulaire dessert plusieurs modules. »
Je me tourne vers Perthie et Yves en désignant du doigt : « Vos labos, ici. Puis votre module nuit, juste à côté. Ensuite le module nuit d’Anna et Lewis, et enfin celui de votre serviteur et de sa très chère et tendre. »
Éria lève les yeux au ciel, l’air surpris. « Merci pour la chère et tendre ! » réplique-t-elle avec une moue exagérément ravie.
Je poursuis d’un ton théâtral : « Et pour terminer, notre pièce maîtresse : le module de vie, avec sa machine à repas, merveilleusement adaptée par notre précieuse Éria. »
Éria, un sourire en coin, croise les bras. « Moque-toi tant que tu veux », lance-t-elle, une lueur faussement railleuse dans les yeux. Puis elle se tourne vers les autres, haussant la voix avec un éclat joueur : « Mesdames, Messieurs, n’oubliez pas le guide ! »
Anna demande à Sarah d’engager les transferts du satellite géostationnaire et d’Alpha Cent, avant de solliciter de l’aide pour vider la navette et rapprocher le matériel des laboratoires.
Ensuite, nous préparons l’expédition du jour. Sur trois speedglides, nous chargeons tout le nécessaire : de l’eau, des rations, du matériel d’escalade et une panoplie d’outils pour parer à l’inconnu. Destination, la plaine voisine où les formes de vie ont été détectées.
*
J’enfourche l’engin qui ajuste instantanément sa hauteur et son inclinaison pour s’adapter à ma morphologie. Une voix sensuelle, étrangement apaisante, s’élève : « Bonjour, Mathias. Veuillez confirmer le trajet. »
Sur l’écran holographique, deux arrêts sont indiqués. Le premier, à 10 263 m, une précision inutile, aux coordonnées 21° 16′ 49″ N. et 0° 4′ 37″ E., à 1 020 m d’altitude : un trajet en ligne droite jusqu’à la naissance des falaises. Le second au sommet du col franchi par la créature, à 1 487 m d’altitude, aux coordonnées 21° 16′ 50″ N. et 0° 4′ 39″ E.
Je confirme sans m’attarder sur les détails. La voix réagit avec une neutralité presque humaine : « Vous partez en troisième position, derrière Lewis et Anna. »
La coque supérieure remonte lentement, et l’habitacle hermétique se referme autour de moi. Un simple mot s’affiche : “Départ”.
Mon appareil s’élève doucement, comme les speeds de Lewis et d’Anna devant moi. Le speedglide de Lewis file en avant, suivi de près par celui d’Anna. Et j’avance à mon tour. À une cinquantaine de centimètres au-dessus du terrain irrégulier, l’engin glisse, insensible aux aspérités du sol.
Rapidement, nous nous alignons en formation parfaite. L’arrière de l’engin d’Anna, légèrement déformé par la chaleur des réacteurs, semble flotter dans l’air dense. Le paysage défile avec une vitesse saisissante, mais mon regard reste captivé par l’horizon et les falaises qui se dessinent à distance.
Un frisson parcourt ma nuque. La plaine que nous allons explorer grouille peut-être d’une vie que nous n’avons encore qu’effleurée.
Le paysage désertique défile à une vitesse grisante, mais déjà, l’engin ralentit avant de s’immobiliser avec une précision parfaite. La coque supérieure s’escamote, laissant filtrer une lumière crue. Le trajet n’a même pas duré trois minutes.
Je descends et rejoins les autres. La base reste visible, son profil géométrique se découpant nettement contre l’horizon. Les plantes environnantes, identiques à celles aperçues mercredi soir, oscillent légèrement sous une brise discrète.
Le sol, lui, raconte une tout autre histoire : des empreintes enchevêtrées marquent la terre, celles laissées par l’animal et ses congénères. Certaines traces sont fraîches, profondes, comme si un passage récent avait eu lieu. Le sentier, sculpté par l’érosion, emprunte une anfractuosité et monte en pente douce vers un col.
Lewis, concentré, consulte l’écran des images satellites.
« On aura assez de place là-haut », déclare-t-il finalement. Le col, malgré son apparence escarpée, révèle une zone plane, idéale pour y poser nos speedglides. Pas de grimpe nécessaire.
Je lève les yeux vers la ligne sombre que forme le col contre le ciel, et un instant, une tension palpable s’installe. Qu’y a-t-il de l’autre côté ? Une question simple, mais son poids semble charger l’air autour de nous.
Nous remontons sur les speedglides, les machines s’élèvent en douceur avant de s’attaquer à la montée. Le paysage défile autour de moi, et je suis frappé par une sensation étrange, comme si je traversais un canyon suspendu, un ascenseur extérieur entre ciel et roche.
Le col se dévoile enfin, abrupt et silencieux. Mon engin se range automatiquement à côté de celui d’Anna. La coque supérieure s’escamote, laissant entrer une brise fine, presque irréelle. Je descends, fébrile, et m’avance avec prudence.
Puis, je vois. Et tout s’arrête.
Le souffle me manque face à la beauté brute et sauvage qui s’étend devant moi. Une plaine titanesque, telle une mer pétrifiée, s’étale cinq cents mètres en contrebas. Les relevés sont précis : elle couvre plus de 180 000 hectares, s’étirant sur 23 kilomètres dans notre direction et 80 kilomètres du nord au sud. Mais ces chiffres ne capturent rien de ce que je ressens en cet instant.
Un chaos sublime émerge de cette immensité : des blocs rocheux d’une taille démesurée, dressés comme une forêt de géants de pierre. Des aiguilles acérées, des colosses énigmatiques, surgissent du sol, projetant leurs ombres sur un inextricable labyrinthe de failles et de passages. C’est comme si la main d’un dieu capricieux avait modelé ce paysage, laissant retomber les pierres du ciel pour former cet enchevêtrement hors d’échelle.
Nous restons là, muets, absorbés par cette vision. Ce que nous voyons semble nous défier, comme si la plaine elle-même renfermait des secrets qu’elle refusait de livrer.
Yves, s’il avait été là, aurait sans doute détaillé les mécanismes d’érosion karstique. Le phénomène physicochimique, mêlant l’acidité des eaux, les vents et les sables, a sculpté ce paysage à la fois en surface et en profondeur. Le calcaire originel s’est dissous au fil des millénaires, ciselé par les éléments en tours effilées, canyons labyrinthiques et cavernes insondables.
Anna et Lewis comparent cette immensité minérale à la forêt de pierre de Shilin, dans le Yunnan… Mais ici, tout semble démesuré, comme si la nature avait décuplé ses forces. À travers cette étendue austère, quelques arbustes solitaires s’accrochent à la roche, leurs troncs ventrus et leurs branches torturées défiant les lois de la survie. Leurs feuilles d’un jaune pâle semblent vibrer au vent, un contraste saisissant avec le gris sombre bleuté des pierres alentour.
Plus loin, au-delà de ce dédale oppressant, des lacs salés se dévoilent, scintillants sous les rayons du soleil. Ces miroirs naturels captent la lumière et la renvoient avec une intensité presque surnaturelle, comme si des milliers de diamants étaient semés à travers cette étendue sauvage. L’ensemble est fascinant, une œuvre d’art naturelle où règne une harmonie étrange, mais aussi un silence qui semble lourd de secrets enfouis.
Harnachés de baudriers, nos sacs alourdis par les mousquetons, dégaines, câbles et autres équipements d’escalade, nous amorçons la descente… Chaque pas, chaque appui sur le roc exige prudence et concentration. Les parois, chauffées par le soleil, exhalent une odeur minérale, et les échos de nos mouvements semblent se perdre dans l’immensité du paysage.
Vingt minutes plus tard, nos bottes foulent enfin le bas du versant. Devant nous, un réseau de canyons s’ouvre comme une invitation inquiétante. Ces failles étroites, à peine larges d’un mètre, s’enfoncent dans l’ombre, leurs parois striées de motifs étranges sculptés par le temps et les éléments. L’air y est plus frais, presque lourd, comme chargé d’une présence invisible.
Nous échangeons un regard. Et c’est là, dans ces couloirs tortueux, que nous pénétrons un sanctuaire façonné par des forces que nous ne comprenons pas encore… Une atmosphère quasi impénétrable, où le silence semble devenir palpable, nous enveloppe…
Lewis, guidé par les indications de son moniteur, progresse en tête. Anna le suit de près, attentive, tandis que je ferme la marche, mes sens en alerte. Nous pénétrons dans les profondeurs de ce relief déchiqueté, comme si la terre elle-même nous avalait…
Le ciel, désormais réduit à une fine fente bleu azur, serpente à une quarantaine de mètres au-dessus, un fil de lumière vacillant entre les arêtes des falaises. Le sol, irrégulier, luit d’un éclat spectral, parsemé de cristaux laiteux translucides qui reflètent faiblement notre passage.
Seul le bruit rythmé de nos pas trouble le silence presque irréel du lieu. Les échos s’étirent, se brisent, avant de disparaître dans des profondeurs insondables… Le labyrinthe dans lequel nous progressons dévoile une architecture naturelle d’une étrangeté fascinante. Des impasses s’ouvrent sur des cavernes sombres, véritables cryptes où règnent des ombres épaisses. Certaines cavités béantes semblent guetter, prêtes à happer quiconque oserait s’aventurer plus loin.
D’autres passages débouchent sur des parois verticales ciselées de lames parallèles, des sculptures minérales d’un raffinement presque surnaturel. Ces lames scintillent d’un éclat spectral, rappelant les orgues majestueux d’une cathédrale oubliée.
Dans les recoins plongés dans l’obscurité, des créatures fourmillent. Leur présence est d’abord discrète, presque imperceptible, mais bientôt elles deviennent inévitables. De petits insectes au corps rond et velu prolifèrent, tapis dans les ombres. Leur apparence grotesque me glace un instant. Six pattes robustes, deux antennes fines en perpétuelle quête : ce ne sont pas des araignées, mais quelque chose d’encore plus étrange, d’encore plus dérangeant.
Des lianes, immobiles et tendues comme des fils suspendus, pendent des sommets. Je reconnais les systèmes racinaires des bonsaïs tortueux aperçus plus tôt. Ces végétaux, semblant défier toute logique, plongent leurs griffes dans un monde où la vie et la mort semblent se confondre.
Lewis s’arrête devant un espace légèrement plus large, une clairière minérale ciselée dans ce labyrinthe étouffant. L’endroit semble presque artificiel, comme façonné par une volonté étrangère. Il sort son élim, une arme de poing compacte aux multiples fonctions : taser, lanceur hypodermique et émetteur d’impulsions électriques non létales. La tension dans son regard est palpable lorsqu’il murmure, presque inaudible : « On y est. »
À peine quinze cents mètres nous séparent de l’entrée par laquelle nous sommes descendus, mais le sentiment d’enfermement est écrasant. Lewis consulte rapidement son moniteur : la sortie la plus proche, de l’autre côté de ce dédale oppressant, se situe à… 22 kilomètres à vol d’oiseau ! Une distance vertigineuse dans ces conditions.
Je fais un signe discret à mes compagnons, leur intimant de rester sur leurs gardes, avant de frapper plusieurs coups secs contre une paroi. Le son résonne en échos multiples, chaque coup produisant une note différente, comme si la roche elle-même répondait à un code ancien.
Anna, en alerte, lève lentement le bras droit. Son index, tendu comme une aiguille, désigne une anfractuosité un peu plus loin. Trois formes, presque imperceptibles, émergent de l’ombre. Trois paires d’yeux globuleux, noirs comme la nuit, nous fixent avec une intensité troublante. Ces créatures, bien que partiellement dissimulées, semblent nous observer au-delà du visible. Une sensation indescriptible m’envahit : je ne suis pas seulement observé. Je suis sondé, jaugé, jugé jusque dans mon essence…
Lewis s’assoit lentement, à même le sol rugueux, son élim toujours en main. Je l’imite, mes mouvements calculés pour éviter tout geste brusque. Anna, plus audacieuse, s’agenouille en silence avant de tenter une approche prudente. Un pas. Puis un autre. Ses gestes sont fluides, presque apaisants.
Mais à l’instant où elle avance d’un troisième pas, les créatures disparaissent comme des spectres derrière la roche. Pas un bruit, pas un souffle, juste ce vide oppressant qu’elles laissent derrière elles.
Nous restons immobiles, suspendus dans un silence presque sacré, guettant le moindre signe de leur retour. L’air semble s’alourdir, chargé d’une tension invisible, comme si ces êtres, cachés, mais présents, nous tenaient toujours sous leur regard insondable.
Les trois têtes réapparaissent lentement, perchées au bout de longs cous graciles qui s’étirent hors de l’ombre. Leurs mouvements sont précautionneux, presque chorégraphiés, comme si chaque geste était minutieusement calculé. Anna, un sourire en coin, tient bien en évidence une confiserie gélatineuse d’un vert fluo éclatant. D’un geste mesuré, elle la tend, puis la lance délicatement dans leur direction.
À peine le bonbon atterrit-il mollement sur le sol que les trois créatures se recroquevillent de nouveau dans leur anfractuosité, leur fuite aussi silencieuse qu’un souffle coupé. Le petit objet coloré repose, immobile, une anomalie vive dans ce décor minéral gris bleuté.
Un moment passe, tendu et immobile, avant que la curiosité ne triomphe de la crainte. Lentement, les trois silhouettes réapparaissent, leurs cous sinueux se dépliant à nouveau, leurs grands yeux noirs scrutant l’étrange offrande. L’une des créatures, plus audacieuse, redresse son museau effilé et, d’un bond vif et précis, se propulse sur le bonbon. Une main fine aux doigts longs et agiles s’élance pour saisir la friandise.
De près, les détails se précisent. La première impression d’Éria était juste : l’animal évoque un lémurien, mais avec des différences intrigantes. Une petite tête surmontée de gros yeux globuleux iridescents, presque hypnotiques. Une longue queue fine, annelée de gris clair et foncé, s’équilibre élégamment derrière lui. Son pelage, dense et d’un gris cendré, capte la lumière avec une lueur soyeuse. Et, surtout, cette station debout sur deux pattes qui lui confère une posture inattendue, presque humanoïde.
Anna, toujours accroupie, nous adresse un clin d’œil amusé, un éclat de malice brillant dans ses yeux. « L’affaire est dans le sac », semble-t-elle vouloir dire, à moins, bien sûr, que ces créatures ne soient allergiques au sucre…
Encouragées par le premier, les deux autres créatures se dévoilent prudemment, leurs mouvements à la fois rapides et hésitants. Leurs regards ne quittent jamais Anna, l’étrange géante qui, avec un calme surnaturel, sort une autre friandise d’une de ses poches. Lentement, elle divise le bonbon en trois morceaux égaux, puis les dépose au sol avec une délicatesse presque rituelle. Sans un mot, elle recule lentement, rejoignant nos rangs, laissant les créatures décider de la suite…
Le plus courageux des trois descend du rocher, sa démarche curieuse, un léger balancement de hanches qui lui donne un air presque comique. Il avance vers les sucreries, saisit les trois morceaux d’un seul geste, puis se retourne vers ses compagnons. Et, à notre grande surprise, il les leur tend avec soin, partageant équitablement sa trouvaille.
Un silence impressionné nous enveloppe. Ce simple geste, empreint d’une organisation sociale inattendue, suscite à la fois fascination et respect. Ces créatures ne sont pas de simples animaux. Leur comportement dénote une intelligence qu’il nous reste encore à comprendre.
Lewis repère sur son écran une plateforme qui, à deux kilomètres, domine l’immensité de l’océan minéral. C’est un espace rare, un sursaut de terrain épargné par l’érosion implacable. L’un des arbrisseaux tordus y pousse, isolé comme un survivant obstiné. Nous décidons d’y faire une halte pour déjeuner.
Lewis place un repère sur son moniteur, et aussitôt un fil d’Ariane doré apparaît. Ce fil lumineux, suspendu à hauteur de ceinture, trace un chemin précis devant nous, ondulant avec une élégance irréelle à travers les parois et les failles du labyrinthe. La technologie des lentilles à réalité augmentée a quelque chose de magique dans un tel environnement aussi brut et primitif.
Depuis notre rencontre avec l’espèce indigène, l’âme des lieux me semble métamorphosée. Cette atmosphère oppressante, presque suffocante, qui pesait sur nous au départ s’est évaporée. Le sinistre des lieux, ce sentiment d’être traqué par des ombres hostiles, a laissé place à une étrange quiétude. Je ne me sens plus sondé ni jugé, mais étrangement libre, comme si les pierres elles-mêmes avaient relâché leur emprise.
Pourtant, cette liberté a un prix. Nos moindres gestes, nos mouvements, sont suivis, épiés depuis des recoins invisibles. Une tension subtile persiste, un équilibre fragile entre la curiosité de ces êtres et leur prudence instinctive. Ils semblent craintifs, inoffensifs… pour l’instant. Mais cette paix fragile pourrait-elle basculer si nous devions pénétrer plus avant dans leur territoire ?
Le labyrinthe n’a rien d’un espace neutre. Il est vivant, et ces créatures en sont les gardiens silencieux. J’ose espérer qu’ils ne s’enhardiront pas, que leur méfiance ne se transformera ni en défiance ni en hostilité. Mais l’idée qu’ils puissent devenir agressifs lorsque nous serons réellement engagés dans ces méandres me traverse comme une ombre fugace.
Pour l’instant, le fil doré nous guide, un phare fragile au cœur de cette énigme minérale.
*
Il nous faut une demi-heure pour atteindre le pied de l’objectif. Sans Yves, c’est Lewis, le plus expérimenté en la matière, qui prend naturellement la direction de l’ascension. Tandis qu’il fait le tour du promontoire, scrutant minutieusement la paroi à la recherche de la voie la plus accessible, une légère appréhension s’installe en moi. Je n’ai jamais souffert de vertige, mais les hauteurs que je connais sont celles des échelles et des échafaudages, solidement ancrés au sol, bien loin des incertitudes de cette paroi brute et indifférente.
Lewis revient et désigne un itinéraire qu’il juge faisable. La roche, polie par des millénaires de vents chargés de sable, offre peu de prises. Il attache son harnais, vérifie les mousquetons et entame prudemment l’ascension. Son assurance est palpable, chaque mouvement mesuré. À intervalles réguliers, il s’arrête pour accrocher une dégaine à un point d’ancrage et y faire passer le câble qui nous relie tous les trois. Le moindre faux pas de sa part pourrait nous coûter cher.
Le silence règne, uniquement troublé par les bruits métalliques des mousquetons et le crissement des semelles contre la roche. Mes doigts s’agrippent nerveusement à mon harnais tandis que je suis ses progrès du regard. Chaque mètre gagné semble une victoire contre cette muraille impassible.
Au sommet, Lewis atteint enfin l’unique arbrisseau qui domine la plateforme. Avec une efficacité experte, il enroule une sangle autour du tronc noueux, tend le câble, et l’attache à un mousqueton.
« Prêt pour la moulinette », annonce-t-il d’une voix ferme, étouffée par l’écho des parois.
Anna s’élance la première. Sa montée est rapide, presque fluide, comme si son corps avait été conçu pour ce genre d’effort. Je l’observe avec une admiration mêlée d’une pointe d’envie, puis c’est mon tour.
La gravité semble vouloir m’attirer plus violemment à chaque pas. Mes mains moites peinent à maintenir une prise sûre sur la roche lisse, et mes muscles protestent à chaque mouvement. Les encouragements de Lewis, criés depuis le sommet, me ramènent à la tâche. Une fois arrivé, mes jambes tremblent légèrement, mais une vague de soulagement m’envahit.
Nous nous retrouvons enfin tous les trois sur la plateforme, le regard tourné vers l’étendue que nous dominons. Un sentiment d’accomplissement mêlé d’une étrange sérénité s’installe. Ce moment de calme ne dure qu’un instant, car les mystères de cette planète ne cessent de nous rappeler qu’ils ne se laisseront pas facilement déchiffrer.
Sous l’ardent soleil de midi, perché à une cinquantaine de mètres au-dessus du dédale rocheux, la chaleur de la pierre lisse est presque insoutenable. La moindre parcelle d’ombre devient un refuge précieux. Le bonsaï, bien que minuscule dans cette immensité minérale, offre un abri providentiel. Ses feuilles, d’un jaune verdâtre tirant sur l’or, s’étirent en longues folioles digitées, leur surface vernissée capturant les reflets du jour, tandis que leur revers duveteux semble absorber la lumière.
Autour de nous, tout paraît figé, comme si le temps s’était arrêté dans cet écrin de silence. Je ne peux m’empêcher de me sentir minuscule, isolé, tel un naufragé sur un radeau suspendu au cœur d’un océan de pierre. Les blocs acérés et les aiguilles rocheuses évoquent les nageoires dorsales de monstres marins fossilisés, surgissant des profondeurs pour un dernier assaut figé dans l’éternité.
La voix de Sarah rompt le calme presque irréel, son ton précis et mesuré répondant à une demande d’Anna. « Des formes de vie ont été détectées, annonce-t-elle. À la lisière nord et sud de la forêt de pierre, ainsi que près des lacs salés. » Les détails qu’elle énumère éveillent notre curiosité autant qu’une certaine prudence. Des créatures volantes, peut-être des oiseaux, sillonnent les hauteurs de ces terres désolées, tandis que d’autres, à l’apparence reptilienne, rôdent à proximité des étendues d’eau scintillante. Leurs tailles, mesurées à plusieurs mètres, suffisent à imposer le respect, mais leur éloignement de plusieurs kilomètres est un maigre réconfort.
Je scrute l’horizon, essayant d’imaginer ces formes de vie évoluer dans ce paysage hostile. À la fois intrigué et conscient du danger potentiel, je sens un mélange d’appréhension et d’émerveillement. Mais aujourd’hui, nous n’irons pas plus loin. Ce promontoire est notre havre, un poste d’observation éphémère au cœur de cet univers pétrifié.
Nous descendons de notre perchoir avec précaution, et je savoure le retour à la fraîcheur relative des corridors ombragés. La pierre, plus fraîche sous nos semelles, contraste agréablement avec la chaleur accablante de la plateforme. Le fil lumineux doré, fidèle guide virtuel, nous mène sans hésitation dans le labyrinthe.
À une distance respectable, un cortège silencieux s’organise. Les “lémuriens”, curieux et paisibles, émergent de leurs cachettes en un ballet presque cérémoniel. Leur nombre a augmenté, rassemblant adultes et petits dans une procession inattendue. Certains adultes avancent avec des gestes attentionnés, portant délicatement leurs progénitures agrippées à leur dos. D’autres, plus petits, se déplacent en se tenant par la main, comme pour se rassurer dans ce monde de pierre et d’ombres.
Leur comportement m’émerveille autant qu’il me touche. Ces créatures, d’abord craintives, ont su percevoir que nous ne représentons pas une menace. Elles nous suivent, non pas avec méfiance, mais avec une curiosité mêlée de confiance. Je prends conscience, peu à peu, que mes appréhensions étaient infondées. Ce lieu, autrefois oppressant et hostile, semble désormais vivant, presque accueillant, grâce à cette étrange communion entre espèces.
La chaleur et la lumière brutale me frappent de plein fouet alors que nous quittons la forêt minérale. Mes lentilles adaptatives atténuent instantanément l’excès d’éclat, me permettant de distinguer les détails autour de moi. Nos pas résonnent encore brièvement contre la roche, avant de s’éteindre dans l’immensité lumineuse.
Derrière nous, à l’ombre imposante des rochers, notre étrange escorte s’arrête. Ils se regroupent en un amas compact, leurs regards sombres et brillants suivant chacun de nos mouvements. Leur immobilité me trouble presque autant que leur silence. Ces créatures, si méfiantes au départ, se sont révélées des témoins attentifs, presque bienveillants.
Nous attaquons la montée, et dans un réflexe machinal, je lève une main pour un au revoir discret. À cet instant, mon souffle se suspend. Un frisson parcourt mon échine alors que, comme en écho, plusieurs d’entre eux lèvent à leur tour un bras maigre et sinueux, reproduisant mon geste avec une synchronisation troublante.
Ce simple mouvement, si anodin dans sa forme, devient soudain porteur d’un sens profond, presque solennel. Suis-je le seul à y percevoir un signe, un message énigmatique ? Peut-être est-ce leur façon de nous remercier, ou de sceller une étrange trêve.
*
L’ascension, sous une canicule accablante, s’avère bien plus éprouvante que la descente… Chaque pas semble peser une tonne, et la sueur qui coule le long de mon dos accentue la sensation d’épuisement. Nous progressons lentement, nous arrêtant à intervalles réguliers pour boire et reprendre notre souffle, la chaleur écrasante rendant chaque pause précieuse.
Enfin, le sommet est en vue. Je m’installe sur mon engin, les muscles encore endoloris, et m’accroche fermement lorsque la voix synthétique annonce, impassible : « Départ ».
Une montée d’adrénaline me saisit alors que nous amorçons la descente vertigineuse.
Le relief défile à toute allure, les contours rocailleux devenant flous sous l’effet de la vitesse. La machine, obéissante, mais impitoyable, entame une brusque accélération, et je ressens une étrange exaltation mêlée de crainte, comme si je me lançais dans une course-poursuite effrénée contre un ennemi invisible.
La base se dessine au loin, grandissant rapidement à mesure que nous approchons. Les portes coulissantes s’ouvrent à notre arrivée, déclenchant un frisson de soulagement mêlé d’un bref vertige. Nos engins ralentissent au dernier instant, comme par miracle, pour se glisser sans à-coup dans leurs positions initiales…
Entre-temps, nos compagnons ont presque terminé d’installer les laboratoires. Dans l’attente de leur retour, nous profitons des rythmes entraînants de Michael Void, DJ des années 70, qui résonnent dans la salle de vie. Éria, fidèle à son habitude, est la première à nous rejoindre. Une fois réunis, nous entamons un débat sur les prochaines étapes à suivre, en dressant méthodiquement la liste des différentes options.
Sarah devra effectuer une analyse méticuleuse à la recherche de toute trace de civilisation : constructions terrestres, structures subaquatiques ou souterraines. Elle scrutera également les attroupements d’animaux, qu’ils soient diurnes ou nocturnes, et localisera les éventuelles communautés. Son exploration commencera par le plateau où nous nous trouvons, avant de s’étendre progressivement en cercles concentriques. En parallèle, elle utilisera les deux satellites pour surveiller les phénomènes telluriques, analyser les conditions météorologiques, et anticiper les risques d’évènements défavorables, qu’ils soient terrestres ou marins.
Nous avons convenu d’ajuster nos actions en fonction des données collectées. En attendant, nous poursuivrons l’exploration de notre environnement immédiat.
Un dernier point divise l’équipe : l’organisation d’une expédition vers l’une des trois structures repérées. Avec Éria et Yves, je défends l’idée de nous diriger rapidement vers la structure la plus proche, celle de Nilfheim, dès que Sarah aura inspecté ce secteur. Perthie, Anna et Lewis préfèrent attendre que l’ensemble des structures soit analysé, ce qui inclut presque toute la surface d’Alpha 3.
Nous ignorons combien de temps prendra cette opération… probablement plusieurs jours… mais le temps ne nous manque pas. Nous savons néanmoins que nos plans peuvent être bouleversés à tout moment par un contact avec nos mystérieux hôtes. Un contact que nous espérons aussi imminent que possible.
